Tim Burton à La Cinémathèque française : bande annonce !

Posté dans Cinéma le 20.02.2012 par webmestre


 

C’est la bande annonce de l’exposition Tim Burton, qui s’installe très bientôt à la Cinémathèque française. Plus précisément : du 7 mars jusqu’au 5 août 2012.

Ce petit film d’une trentaine de secondes a été réalisé par Tim Burton lui-même. Une baudruche qui gonfle, gonfle, gonfle, puis éclate… Il se décline sur le modèle de celui conçu et réalisé à l’origine par le cinéaste à l’occasion de l’exposition de ses dessins au Museum of Modern Art à New York, en 2009. Tim Burton l’a adapté en  fonction des lieux qui ont accueilli son exposition, d’abord Melbourne, puis au TIFF Bell Lightbox à Toronto, ensuite au LACMA à Los Angeles.

Je n’imaginais que l’exposition viendrait jusqu’à nous, lorsque j’eus la chance de la découvrir au MoMA, quelques jours avant l’ouverture au public. Rajendra Roy, « The Celeste Bartos Chief Curator of Film », qui est à l’origine de ce projet, en était fier tout en ne cachait pas son inquiétude : allait-elle marcher, séduire un large public ? Il avait mis tout son poids dans la balance, pour convaincre les conservateurs d’art du MoMA, sachant qu’il est rare que le musée d’art moderne ouvre ses galeries à une exposition consacrée au cinéma, qui plus est à un cinéaste ou artiste contemporain. Lorsque Larry Kardish, programmateur au MoMA me fit visiter l’exposition, je me mis aussitôt à chercher quels pourraient être les bons arguments pour convaincre mes amis new-yorkais de faire voyager cette exposition jusqu’à Paris.

L’exposition Tim Burton à New York fut un énorme succès. Bien au-delà des espérances. Lorsque nous apprîmes qu’elle irait à Melbourne, l’espoir reprit : si les dessins de Tim Burton, plus de 700 en tout, rares et exclusivement des originaux, pouvaient aller en terre australe, il n’y avait pas de raison que nous ne puissions les voir aussi à Paris.

En novembre 2010, je me rendis à Toronto pour assister au vernissage de l’exposition au TIFF Bell Lightbox, en présence de Tim Burton. Entre-temps, Tim Burton était venu à Paris, en mars 2010, à l’occasion d’une remise de décoration par Frédéric Mitterrand. Nous en profitâmes, Costa-Gavras, président de la Cinémathèque, et moi, pour l’approcher et lui dire combien nous serions heureux d’accueillir son exposition à Paris. Sa réponse fut immédiate et enthousiaste. 1. Parce qu’il adore Paris. 2. Parce que pour lui la Cinémathèque française signifie Méliès – sans doute avait-il eu vent de l’exposition consacrée à Méliès en 2008 dans nos murs. Deux mois plus tard, en mai 2010, Tim Burton présidait le jury du Festival de Cannes. Nous nous sommes mis au travail pour accueillir, dans les meilleures conditions, l’exposition de ses dessins. Tim Burton nous a fait l’amitié de nous confier plusieurs dessins originaux qui ne figuraient pas dans l’exposition conçue pour le MoMA : ils sont liés aux deux nouveaux films entrepris depuis lors, d’abord Dark Shadows (qui sortira en salles le 9 mai prochain), et Frankenweenie (prévu pour octobre 2012). L’exposition à la Cinémathèque sera donc la plus complète à ce jour. Plus que quelques jours avant « l’ouverture de la mine », comme disait Truffaut, chaque fois qu’un de ses films allait sortir. Tim Burton sera présent à la Cinémathèque, pour une « master class », et pour la signature du catalogue en français de l’exposition et de son livre, L’Art de Tim Burton.

Laurent Perrin et ses passages secrets

Posté dans Cinéma le 15.02.2012 par serge toubiana

Comme de très nombreux amis, j’étais cet après-midi dans l’amphithéâtre du Père- Lachaise à l’occasion des obsèques de Laurent Perrin, mort il y a quelques jours à l’âge de 56 ans. Du monde debout, assis, tout autour, la famille et les proches devant. Sur un écran de télévision, un défilé d’images, en boucle. Sobre et d’une grande élégance. Beaucoup d’images, une sorte de pêle-mêle – Laurent à tous les âges, seul ou entouré d’amis, femmes, enfants, proches, actrices et acteurs de ses films. À toutes les périodes de sa vie. Et puis, mêlées aux images intimes ou aux nombreuses photos de voyages, des photos de ses ancêtres, des photos d’écrivains et artistes illustres qu’il aimait – Beckett, Kafka, Joyce, Proust, Freud, Bob Dylan, Miles Davis… -, l’ensemble dessinant un monde, un croisement de vies parallèles. Laurent Perrin était présent à travers toutes ces photos. Très beau jeune, légèrement empesé à l’âge d’homme, mais toujours serein et détendu, souriant et disponible. Et le fait que ces photos défilent durant plus d’une heure, le temps d’une cérémonie ou d’un dernier adieu, le rendait pour ainsi dire sinon vivant, du moins proche. Il était parmi nous, nous étions rassemblés autour de lui. Il nous regardait, autant que nous le découvrions. Et nous étions émus.

Ainsi, ce jeune homme que j’ai connu il y a plus de trente cinq ans, grâce à et par l’intermédiaire d’Olivier Assayas dont il était le meilleur ami, une sorte d’alter ego, quand l’un et l’autre au tout début des années 80 commencèrent à écrire aux Cahiers du cinéma, apportant un souffle nouveau, une nouvelle énergie et un autre regard sur le cinéma, ainsi donc était-il si multiple, si ouvert à une multitude de courants et d’influences, de passions. Ainsi donc, au vu de ce défilé d’images, avait-il plusieurs vies, dont je ne connaissais qu’une facette. Sans doute, la plupart des amies et amis présents, appartenant à plusieurs générations successives qui ont apprécié ses qualités d’homme et de cinéaste, ont-ils découvert comme moi les multiples facettes de la vie de Laurent Perrin. Il est étrange que ce soit à ce moment-là, quand il s’agit de célébrer les adieux, que l’on découvre ce qu’une vie peut recouvrir de territoires cachés, de mystères ou liens dissimulés, en un mot de passages secrets.

Sa fille Judith, Inès et Félix, les enfants de sa compagne Martine, et Nathalie Richard (qui joua dans 30 ans, le dernier film réalisé par Laurent en 2000) ont lu des extraits de ses carnets intimes, révélant un véritable écrivain, un observateur amusé de la vie quotidienne, sous l’angle de la politique comme du cinéma. Un autre de ses dons. Ces lectures étaient entrecoupées de bandes sonores, car la musique, avec la littérature, et bien sûr le cinéma, était l’autre passion de Laurent Perrin.

Olivier Assayas rappela avec une grande émotion, dans quelles conditions il fit la connaissance de Laurent Perrin, en 1976, lorsque tous deux étaient stagiaires ou troisièmes assistants, sur le tournage à Londres, puis en Hongrie, du film de Richard Fleischer Crossed Swords (Le Prince et le Pauvre). Ce qu’il y avait d’émouvant, c’était d’écouter Olivier dire ce qu’il devait à son ami, déjà plus sûr de son désir de faire du cinéma, et l’entraînant dans cette aventure. L’un et l’autre avaient à peine vingt ans. Michka Assayas joua avec son fils Antoine quelques morceaux, la sono était déplorable, cela ressemblait à un film tchèque des années 60… Moment live ô combien vivant, qui nous fit du bien.

Laurent Perrin n’aura réalisé, tout compte fait, que quelques films, une poignée. Passage secret laissait promettre une belle carrière. Laurent a ensuite réalisé Buisson ardent (prix Jean Vigo en 1987), Sushi Sushi, 30 ans, et quelques documentaires, dont le beau portrait de Dominique Laffin, l’actrice de ses débuts. Entre ces films, il a vécu plusieurs vies, avec passion et intelligence. Sans doute avait-il des regrets, ceux de ne pouvoir enchaîner film après film. C’était le prix à payer de son indépendance et de ses exigences intimes, des difficultés aussi pour un grand nombre de cinéastes de sa génération. Il laisse le souvenir d’un jeune homme toujours curieux, ouvert et amical. C’est ce qui émanait, fortement, de cette cérémonie au Père Lachaise.

Ben Gazarra, suave et lucide

Posté dans Cinéma le 6.02.2012 par serge toubiana

Aujourd’hui, 6 février, François Truffaut aurait eu 80 ans. Une pensée pour lui. Une bougie même, pour celui qui aimait les flammes…

Ben Gazarra est mort le 3 février, il avait quatre-vingt et un ans. C’était une star pour cinéphiles. Sa longue carrière aurait pu le cantonner dans les innombrables séries de télévision qui ont jalonné sa carrière à New York et à Hollywood. Impossible de les compter tellement il y en eut. Mais il rencontra un jour sur son chemin John Cassavetes, et tout a basculé. Ceux qui ont un peu de mémoire se souviennent l’avoir vu dans un rôle secondaire mais inoubliable dans Autopsie d’un meurtre de Otto Preminger en 1959, aux côtés du grand Jimmy Stewart et de la belle et mystérieuse Lee Remick. Mais c’est avec Husbands de John Cassavetes que Ben Gazarra devint inoubliable, avec ses deux acolytes : Peter Falk et John Cassavetes himself. Puis ce sera The Killing of a Chinese Bookie (Meurtre d’un bookmaker chinois, 1976), avec Seymour Cassel, un autre de la bande à Cassavetes. Ensuite, Opening Night en 1977, avec Gena Rowlands et John Cassavetes – le couple à la vie et sur l’écran. Autant de bides sur le marché américain, mais qui suscitèrent l’adhésion et l’enthousiasme de la critique en Europe et d’une partie du public.

Lors de mon premier voyage aux Etats-Unis durant l’été 1978, Truffaut m’avait confié une enveloppe pour sa fille aînée, Laura, qui faisait ses études à Berkeley. J’étais logé chez Tom Luddy, alors directeur du Pacific Film Archives. Truffaut m’avait dit : si vous passez par Los Angeles, faites-moi signe. Nous nous étions retrouvés, un dimanche après-midi, lors d’une party chez une amie française, Florence Dauman, installée à cette époque en Californie. Truffaut ne parlait pas beaucoup, il regardait les deux jolies personnes qui m’accompagnaient. Et il m’intimidait. Je ne sais pas pourquoi j’écris cela, juste pour parler de François Truffaut, le jour de son anniversaire.

Durant mon séjour à L.A., j’ai aussi eu un rendez-vous avec Peter Bogdanovich, alors au faîte de sa gloire. Il vivait dans une somptueuse demeure à Bel Air, quartier ultra chic de Hollywood. Bogdanovich m’avait montré sur sa table de montage le film qu’il était en train de terminer, Saint-Jack (Jack le Magnifique), tourné à Singapour. Robby Muller, le chef opérateur de Wim Wenders, assurait la photographie, et l’ami Pierre Cottrell était directeur de production du film. J’avais beaucoup aimé Saint-Jack, sortie en catimini, devenu depuis un film rare, quasi introuvable.  Je ne me souviens plus comment, mais je me suis retrouvé aux côtés de Ben Gazarra, nous avions lié une amitié, et lors de son passage à Paris, quelques mois plus tard, je l’avais emmené dîner à la Closerie des Lilas. L’homme était charmant, parlait peu, regard souriant, amical. Il dégageait quelque chose d’étrange, comme dans les films de Cassavetes, comme s’il esquivait la violence, jouant sur le langage, et sur les silences. Il joue également dans cet autre film de Peter Bogdanovih, They All Laughed (Tout le monde riait), que nous avions défendu aux Cahiers du cinéma. La carrière de Peter Bogdanovich allait sur son déclin, du fait de l’échec commercial de ses derniers films, et lui faisait ses meilleurs films. C’est le paradoxe hollywoodien typique. John Cassavetes connut des difficultés semblables, encore plus grandes même, ses films ne tenaient pas plus d’une semaine à l’affiche dans des salles de seconde catégorie. Lorsqu’il montait une pièce de théâtre à Los Angeles, la foule ne se précipitait guère. De quoi nourrir l’amertume de cet immense artiste. Il y avait heureusement l’Europe, où il était adulé. Marco Ferreri, le grand Ferreri, dirigea Ben Gazarra dans Conte de la folie ordinaire, d’après Charles Bukowski, avec la belle Ornella Muti. C’était en 1981. Beau film sur lequel j’avais écrit un long texte dans les Cahiers du cinéma. J’ai toujours aimé Ferreri, même ses films les moins réussis. Il sentait mieux que personne une époque, le désenchantement d’une époque. Notre mélancolie. C’est un cinéaste tombé dans le creux de l’histoire, à réhabiliter d’urgence. Je ne sais plus ce qu’a fait ensuite Ben Gazarra. Il a sans doute repris le chemin des films de série B, ou les séries télévisées. N’empêche qu’il a incarné, pendant toute une époque, ce qui nous fascinait le plus dans le cinéma américain – celui de John Cassavetes. Les marginaux lucides et désespérés, à la voix et au regard suaves. Nous l’avons tant aimé.

Retour de Guadeloupe

Posté dans Cinéma le 5.02.2012 par serge toubiana

Il faisait à peu près 30° la semaine dernière en Guadeloupe, où j’étais invité par le FEMI (Festival Régional et International du cinéma de Guadeloupe). Température idéale, autrement plus agréable que celle qui sévit en métropole. On m’avait bombardé président d’honneur, une première pour moi. Tandis que Sonia Rolland, agréable et sympathique – osons le dire : gracieuse – en était la marraine. Le FEMI en est à sa 18è édition, ce qui n’est pas rien. J’avoue ignorer tout jusque-là de cette manifestation dont le rayonnement s’étend à travers toutes les Caraïbes, voire au-delà. Cette année le festival rendait un hommage particulier au Cameroun, au Burkina Faso et à l’Afrique du Sud, en présentant quelques films produits dans ces pays.

J’ai donc découvert la Guadeloupe en y séjournant cinq jours. Accueil agréable et convivial, beauté des paysages, retrouvailles avec quelques amis, dont Charles Tesson qui arrivait du Festival de Sundance, où il était allé à la pêche aux films, avec comme objectif la prochaine Semaine de la critique dont il est le nouveau délégué général. Vincent Malausa des Cahiers du cinéma, Richard Magnien, producteur ; ou encore Caroline Bourgine et Osange Silou-Kieffer qui, l’une et l’autre, ont une parfaite connaissance du cinéma des Outre-Mer. Tout s’est d’ailleurs noué à l’occasion de la programmation, à la Cinémathèque, en décembre dernier, d’une rétrospective « Cinéma des Trois Océans ». Celle-ci était partie prenante de l’Année des Outre-Mer qui, me l’a confirmé Caroline Bourgine, a été un réel succès partout en France. C’est lorsque j’ai dit à Daniel Maximin, commissaire de l’Année des Outre-Mer, que je n’avais jamais encore été en Guadeloupe, ni à la Martinique et encore moins en Guyane, que quelque chose s’est déclenché. Deux jours plus tard je recevais une lettre d’invitation à me rendre au FEMI, pour en être le président d’honneur… Cela ne se refuse pas et je ne regrette vraiment pas d’y être allé.

Le moment le plus intense de mon séjour s’est déroulé durant la matinée de samedi (28 janvier), au Lamentin Ciné Théâtre, où étaient projetés les films de collégiens et collégiennes, lycéens et lycéennes de trois établissements scolaires de la Guadeloupe. Encadrés par plusieurs professeurs (mention spéciale à Valérie Vilovar, en charge du FEMI Jeunesse, et à Martine Sornay, Aurélie Delorme et Patricia Monpierre), ces jeunes ont pu montrer leurs travaux, depuis des vues Lumière jusqu’à des courts-métrages allant jusqu’à une dizaine de minutes, réalisés dans des conditions expérimentales et souvent précaires. L’ambiance était incroyable dans la salle, rieuse et gaie, les projections étaient intercalées de présentations par les groupes de jeunes, timides mais fiers de montrer leurs films. Sonia Rolland et moi étions là pour commenter, encourager, et nous l’avons fait avec un vrai plaisir.

Ce qui m’a frappé durant ce séjour, c’est que l’initiative revient aux femmes, du moins dans l’espace culturel qu’il m’a été donné de découvrir. Est-ce un hasard, un trait spécifique à la Guadeloupe ? Je l’ignore. Il n’empêche que le FEMI tient par et grâce à des femmes. Patricia Lavidange en assure la présidence, Felly Sedecias en est la déléguée générale. Toute l’équipe organisatrice est exclusivement composée de femmes, actives et souriantes. C’est à leur énergie et leur persévérance que le FEMI vit encore. Où sont passés les hommes ? Je ne me permettrai pas de répondre à cette question, même si elle me taraude l’esprit. Certains font de la politique. Ainsi, Victorin Lurel, président de la Région Guadeloupe, qui accueillait dans les jardins du Conseil régional, à Basse-Terre, la soirée d’ouverture du FEMI, vendredi 27 janvier. Depuis deux ans, la Région a décidé de s’engager auprès du FEMI, en augmentant sensiblement son concours financier. C’est une bonne chose. Plus généralement, Victorin Lurel dans son discours d’accueil a mis l’accent sur le développement d’une politique spécifique à la Guadeloupe en matière de production cinématographique, d’accueil de tournages. Un écueil réel, dont il a soulevé le caractère à la fois singulier et désuet : le fait que les départements d’Outre-Mer, Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion, ne sont pas soumis à la TSA, la taxe qui régit en grande part l’organisation du cinéma en Métropole. La bataille est lancée, les politiques sont interpellés, il va falloir  que les règles de la République s’appliquent partout, y compris dans ces départements. La situation de monopôle dont jouissent certains distributeurs et exploitants locaux a fait en sorte que jusqu’à aujourd’hui, cette réglementation essentielle du cinéma français ne s’applique pas dans certains territoires. Elle est un frein au développement local du cinéma.

Autre moment très agréable : le petit voyage en autobus jusqu’à Deshaies, très jolie petite commune située à 40 kms du Gosier où nous logeons. Ambiance très chaleureuse dans le bus, on s’arrête pour admirer la vue sur la mer et pour (se) prendre des photos. À 11 heures, nous sommes accueillis à la Bibliothèque municipale où Sonia Rolland, Dorylia Calmel, jeune actrice dans le film de Sara Bouyain Notre étrangère, et moi-même sommes conviés à parler de nos « parcours de vies ». Quoique ayant chacun des expériences très diverses, nous eûmes plaisir à échanger et à partager notre passion commune du cinéma.

En cette fin de journée de dimanche, Osange Silou-Kieffer et Caroline Bourgine m’emmènent dîner chez Simone Schwarz-Bart, dans sa belle maison tropicale. Dîner succulent, avec en bruit de fond le tintamarre des grenouilles. Nous parlons de tout, de la végétation, mais aussi de politique (François Hollande est passé récemment dans l’île), des rivalités locales (elles sont non seulement permanentes, mais structurent la vie politique de la Guadeloupe), des archives de son défunt mari, l’écrivain André Schwarz-Bart, mort à Pointe à Pitre en 2006. Il y a urgence à créer un centre, un lieu spécifique dédié à cet écrivain qui a voué une partie de sa vie à célébrer la beauté de la Caraïbe. Sans quoi l’humidité fera des ravages…

Le lendemain je suis heureux de retrouver Nathalie Bourgeois et Vincent Deville, qui viennent animer des ateliers de formation pédagogique destinés à des enseignants de la Guadeloupe. Grâce à eux, la Cinémathèque française entreprend un partenariat fructueux et de longue durée.

 

 

Steven Spielberg adopté à la Cinémathèque française

Posté dans Cinéma le 10.01.2012 par serge toubiana

La venue de Steven Spielberg hier a fait événement, comme prévu. Les places pour assister à sa « leçon de cinéma » avaient été prises d’assaut. Jamais la Cinémathèque n’avait reçu autant de demandes, provenant de toutes parts. Si bien qu’il a fallu ouvrir les trois salles pour accueillir le maximum de spectateurs. Et encore, une bonne partie des fans et passionnés du cinéma de Spielberg n’a pu assister à ce moment inoubliable. Heureusement, cette « leçon de cinéma » a été filmée et transmise en direct sur le site de arte.tv, ce qui rend possible à chacun d’y accéder. Voir aussi sur le site : cinematheque.fr

Steven Spielberg est arrivé à 18h5, comme prévu, avant la fin de la projection de War Horse, son dernier film projeté à 16 heures. Costa-Gavras et moi l’avons accueilli, rejoints par Jean-François Camilleri, le pdg de Disney France (War Horse sortira le 22 février, distribué par Disney). Nathalie Baye est là, très heureuse de retrouver le cinéaste qui l’a dirigée en 2002 dans Catch Me if You Can. Lorsque Costa-Gavras demande à Spielberg s’il accepterait de passer dans la salle Georges Franju pour saluer le public, l’auteur de E.T. accepte volontiers. Les 200 spectateurs présents n’en croient pas leurs yeux, se lèvent et applaudissent le cinéaste avec une ferveur inouïe. Costa et Spielberg se rendent ensuite dans la salle Epstein (96 places) : même accueil. Puis nous rejoignons la salle Langlois, pleine à craquer. Le public se lève comme un seul homme pour acclamer Steven Spielberg. L’ovation dure plusieurs minutes. Spielberg est littéralement cueilli, je vois son regard ému, il remercie la salle.

Assis et l’entourant, Costa-Gavras et moi commençons à lui poser quelques questions sur War Horse, le choix du sujet – une adaptation d’un roman de Michael Morpurgo paru en 1982, adapté récemment au théâtre à Londres, avant que Kathleen Kennedy, la productrice travaillant aux côtés de Spielberg, ne recommande à celui-ci de lire le livre, les lignes directrices de la mise en scène. La conversation dure un peu plus d’une heure, dense, fluide, et Spielberg est tout à fait à son aise pour parler de sa conception du cinéma.

Costa-Gavras et moi avions préparé nos questions et revu War Horse dans l’après-midi. Et pourtant, je n’ai jamais été autant ému et intimidé à l’idée de questionner un réalisateur que je ne l’ai été hier avec Steven Spielberg. J’avais un trac fou. Cela tient à l’idée que l’on se fait dela personne. Je savais aussi combien il avait fallu attendre ce moment tant espéré, unique. Je me souviens que Costa-Gavras a écrit à Spielberg en 2009, il y a donc plus de deux ans. En avril 2009, alors que nous étions ensemble à Los Angeles à l’occasion de COL COA (« City of Lights, City of Angels », le festival de films français organisé par le Fonds Culturel Franco-Américain, Costa a téléphoné à Spielberg, et celui-ci avait répondu oui sans hésiter. Il fallait ensuite attendre le moment propice où Spielberg serait de passage à Paris. J’avais revu plusieurs de ses films, lu et visionné des entretiens qu’il a donnés ici ou là, je m’étais renseigné sur le personnage, je savais qu’il répondait avec intelligence et lucidité à toutes les questions portant sur ses films. On a beau savoir, il faut à un moment se jeter à l’eau…

A deux mètres de lui, j’ai été sidéré par sa ressemblance (y compris physique) avec François Truffaut : même passion, même flamme dans le regard pour évoquer ses choix de mise en scène et sa manière de concevoir le cinéma, même humilité, même conviction dans le pouvoir du cinéma, non de reproduire la vie réelle mais d’en proposer une version autre, bigger than life. Même lucidité sur son propre travail, même capacité d’évoquer tour à tour les intentions du film et la réalisation. Même sentiment de proximité intime avec le cinéma. C’est la raison pour laquelle je tenais, vers la fin de cette leçon de cinéma, à évoquer Truffaut et à avoir le point de vue de Spielberg.

Spielberg a réagi au quart de tour, évoquant longuement le tournage de Close Encounters of the Third Kind, son quatrième film entrepris après Duel, Sugarland Express et Jaws. Il a à peine 30 ans en 1976, Truffaut en a 44. Les deux hommes s’apprécient et s’entendent à merveille, l’expérience est profitable des deux côtés. Truffaut vient de terminer L’Argent de poche (Small Change, titre anglais), et travaille au scénario de L’Homme qui aimait les femmes, qu’il tournera à son retour des Etats-Unis. A Mobile (Alabama) où se déroule le tournage de Close Encounters…, Truffaut a du temps, entre les prises – car le tournage impose des contraintes techniques énormes pour l’époque, dues essentiellement aux effets spéciaux – pour peaufiner le scénario qu’il coécrit avec Michel Fermaud et Suzanne Schiffman. Spielberg a vu, comme beaucoup d’Américains à cette époque, L’Enfant sauvage, réalisé par Truffaut en 1969. Le film n’a pas tellement marché en France, mal compris, sorti en plein courant idéologique post-68. Aux Etats-Unis le film a circulé, beaucoup circulé, entre autres sur les campus. Les Américains ont mieux compris le film, l’histoire d’un professeur (Itard, joué par Truffaut lui-même) essayant d’éduquer un enfant sauvage. Spielberg a vu le film à cette époque, qui est celle de ses débuts àla télévision. La grande question, et il me semble qu’elle est commune à Truffaut et à Spielberg, c’est : comment appartenir au monde ? Comment apprendre les rudiments du langage permettant à l’être humain de se débrouiller dans et avec le monde, de trouver son objet singulier. Spielberg a dit hier qu’il se sentait comme Truffaut un « enfant sauvage ». Pour lui, comme pour Truffaut, il a fallu trouver cet objet, le cinéma, l’habiter et en faire un refuge. L’un et l’autre y ont mis toute leur énergie, dès l’enfance. Le refuge de Spielberg c’est aujourd’hui Dreamworks – ça a d’abord été Amblin, la société de production qu’il a créée à ses débuts. Un refuge de luxe, mais qui demande beaucoup de travail et d’énergie. Pour Truffaut, cela fut, de manière plus modeste, les Films du Carrosse. Au-delà de la société de production réelle, qui permet à ces deux cinéastes d’affirmer leur totale indépendance – celle de Spielberg est énorme, planétaire : il est LE cinéaste pouvant tout se permettre, étant donné les énormes succès obtenus par la plupart de ses films -, c’est le cinéma lui-même qui est leur refuge. Spielberg était incroyable hier, répondant à nos questions sur sa boulimie de travail : comment peut-il entreprendre, coup sur coup, voire de manière simultanée, deux, parfois trois films en même temps : parce que faire des films est sa seule passion, et s’il ne raconte pas une histoire, la vie l’ennuie vite. C’était la même chose pour Truffaut. Vivre totalement à l’intérieur du cinéma, en faire son lieu exclusif, l’affaire de toute une vie.

Spielberg est reparti heureux après cette leçon de cinéma et son passage à la Cinémathèque. Il nous l’a dit : « J’ai eu le sentiment d’être adopté par la Cinémathèque française », a-t-il dit à Costa-Gavras et moi. Jamais depuis l’accueil de E.T. à Cannes en 1982 je n’avais reçu pareil accueil ». Oui, cher Steven Spielberg, nous vous avons adopté, le public de la Cinémathèque vous a adopté, et il vous l’a démontré hier avec une ferveur inouïe. Alors, à bientôt.

Un grand merci à The Walt Disney Company France, à Jean-Fraçois Camilleri et son équipe; un merci tout spécial à Michèle Abitbol-Lasry pour sa confiance, et à Clélia Cohen pour son aide précieuse. Merci à Arte.tv et à Marie-Laure Lesage.

2011, fréquentation record à la Cinémathèque française !

Posté dans Cinéma le 4.01.2012 par serge toubiana

Depuis son installation rue de Bercy en septembre 2005, La Cinémathèque française a atteint un niveau record de fréquentation en 2011, avec 518.000 spectateurs/visiteurs. Soit une augmentation de 35 % par rapport à l’année précédente.

Cette forte progression est d’abord due au succès de l’exposition consacrée à Stanley Kubrick qui, à elle seule, a été fréquentée par 140.000 visiteurs. Il faut y ajouter l’exposition Metropolis, qui fermera ses portes à la fin du mois de janvier, et qui a déjà enregistré 38.000 visiteurs depuis son ouverture mi-octobre.

Par ailleurs, toutes les activités régulières ont connu une affluence importante : notamment les rétrospectives et hommages à Hitchcock, Blake Edwards, Roberto Gavaldòn, Nouri Bouzid, Renato Berta, Bruno Coulais, Nanni Moretti, Fritz Lang, Francesco Rosi, Ritwik Ghatak, Shirley MacLaine, Jacques Perrin, Hong Sang-soo, ou encore la programmation « Perles noires ». De même conférences, lectures, ateliers pédagogiques, conférences du Conservatoire des techniques cinématographiques, visites guidées des expositions et du Musée du Cinéma, activités éducatives, ont vu leurs publics s’élargir, sans oublier la Bibliothèque du film fréquentée par les étudiants et chercheurs. Enfin, la Librairie de La Cinémathèque dont l’activité commerciale et l’offre très diversifiée (ouvrages, dvd, revues, produits dérivés) témoignent qu’elle est devenue un lieu de référence pour tous les cinéphiles.

Le succès de la Cinémathèque française se mesure également à la reconnaissance que lui vouent les professionnels du cinéma – cinéastes, acteurs, producteurs, scénaristes, collaborateurs artistiques et techniciens -, reconnaissance qui se traduit par l’augmentation continue de leurs dons et dépôts : appareils, costumes, photographies, affiches, archives n’ont jamais rejoint ses collections en si grand volume. Ils constituent la garantie d’une offre future toujours plus large destinée aux étudiants, chercheurs, documentalistes et auteurs travaillant sur l’histoire du cinéma et la matière de futures expositions et publications.

L’année 2012 qui commence s’annonce tout aussi diverses et prolifique : expositions Tim Burton à partir de mars, et Les Enfants du Paradis de Marcel Carné en octobre, hommage en sa présence à Steven Spielberg en janvier, rétrospectives consacrées à Robert Altman, Tim Burton, Alain Cavalier, Philippe Rousselot, Gabriel Yared, entre autres. 2012 poursuivra cet élan impulsé depuis l’installation dans le bâtiment de Frank Gerhy.

2012 commence bien avec Clint Eastwood

Posté dans Cinéma le 1.01.2012 par serge toubiana

C’est le moment de souhaiter une très bonne année aux lecteurs de ce blog. Une très bonne année de cinéma, bien sûr, mais aussi de joie et de sérénité. J’espère aussi que vous serez plus nombreux à réagir et à formuler vos opinions. Ce blog vous est ouvert. Dès le 11 janvier sortira J. Edgar, le nouveau film de Clint Eastwood, à qui la Cinémathèque rend hommage depuis plus de trois semaines dans le cadre d’une rétrospective complète des films qu’il a réalisés (ne figurent pas ceux dans lesquels il a simplement été acteur). Elle dure jusqu’au 12 janvier. Avec Jean-François Rauger, nous espérions sincèrement la venue de Clint Eastwood à Paris. Cela ne s’est pas fait pour des raisons d’emploi du temps – on sait que le cinéaste enchaîne un film après l’autre. Mais le grand Clint nous a adressé une courte mais très sympathique lettre, le 8 décembre dernier, dans laquelle il dit « être désolé de ne pouvoir être à Paris pour se joindre à nous pour cette rétrospective cette année, ce qui l’embête beaucoup car il est un “big fan » de la Cinémathèque ». De manière amicale et élégante, ce qui n’est guère étonnant de la part d’un homme comme lui, il dit « se souvenir de sa première rétrospective durant l’hiver 1983-84. Le public français a toujours été si gentil et su apprécier mes films, aussi c’est un grand honneur d’être à nouveau à l’honneur à la Cinémathèque ». Et Clint Eastwood termine sa lettre « en formulant l’espoir de nous rencontrer lors de son prochain passage en France ». Bref, il n’y a qu’un mot à dire : make my day !

Je me souviens du passage de Clint Eastwood à Chaillot au milieu des années 80 – il était venu à l’occasion de la sortie de Tightrope (La Corde raide), réalisé par Richard Tuggle. Cela correspond à un moment charnière de sa carrière, où ses films ont enfin été pris au sérieux par la critique qui, jusque-là, les prenait trop souvent de haut. Il y avait comme un malentendu, profond et tenace, qui venait du fait que ceux qui l’aimaient ou l’admiraient comme acteur – il était une véritable icône du western et du film policier – ne prenaient pas du tout au sérieux ses films et du même coup son projet de cinéaste. Ce passage à la Cinémathèque a joué pour faire enfin coïncider ou se recoller les deux images de Clint Eastwood : celle de l’acteur star et celle du cinéaste. Ensuite les choses ont évolué positivement, et chaque film de Clint Eastwood a été pris en compte avec plus ou moins de sérieux, mais toujours avec respect.

Dans mes souvenirs personnels, la rencontre avec lui – j’étais en compagnie de Nicolas Saada, c’était en mars 2000 – dans les bureaux de Malpaso, sa société de production située dans l’enceinte des studios de Warner Bros. à Burbank, constitue le moment le plus fort et le plus émouvant de ma vie de journaliste de cinéma[1]. Avec Nicolas, nous avions passé trois jours à interviewer Clint Eastwood, d’abord à Carmel, puis à Burbank, il nous avait reçu très chaleureusement, avec simplicité et en nous donnant tout son temps. Puis nous avions interrogé ses principaux collaborateurs : Tom Stern, Jack Green, Joel Cox, Henry Bumstead, tous très éloquents pour parler de la « méthode » Eastwood fondée sur la confiance, un esprit artisanal assumé et partagé, et sur le fait que, de par son expérience d’acteur de télévision et son sens de l’observation, Eastwood connaît tous les métiers du cinéma, ce qui lui permet de dialoguer avec chacun en connaissance de cause. Ce qui émane aussi de lui, c’est la tranquillité, l’assurance de ne pas se tromper dans ses choix et ses décisions, le tout en gardant une profonde humilité. Tous ceux qui l’ont approché ou interviewer le confirment.

J. Edgar est un film ambitieux et sombre, tiré d’un scénario de Dustin Lance Black, qui a écrit celui de Harvey Milk de Gus van Sant. C’est la vie de J. Edgar Hoover, le patron du FBI pendant près d’un demi-siècle, de 1924 à 1972, même si le film ne se résume pas à une biographie filmée ou un biopic comme disent les Américains. C’est l’exploration patiente et légèrement funèbre d’un homme qui aimait à la folie les secrets. Et qui savait les conserver pour s’en servir le moment venu, afin de faire pression sur tel ou tel homme politique, tel ou tel président des Etats-Unis. Un homme dont le rêve absolu était de contrôler la vie des autres et d’éradiquer le crime. Quitte à faire l’impasse sur sa propre vie et à masquer ses failles. J. Edgar s’articule incroyablement, comme un fil(m) torsadé, entre ces deux pôles, l’intime (et l’ambiguïté sexuelle : il vit avec Clyde Tolson, à la fois son conseiller, confident et sans doute amant, le lien familial que le personnage entretient avec sa mère, une relation fusionnelle et ambiguë, et l’homme public obsédé par l’ordre et le contrôle. Le film, qui fait sans cesse des allers et retours entre le passé et le présent, toujours sombre et passionnant, ne cherche pas à résoudre de manière définitive l’équation personnelle d’un tel personnage, figure de pouvoir comme il en a peu existé au cours du XXe siècle. J. Edgar est un film ouvert et qui questionne, explore, fait sans cesse des allers-retours, à la recherche de la vérité. Eastwood ne cherche pas tant à de détruire le personnage (très facilement condamnable sur le plus politique et idéologique) qu’à montrer le lien mystérieux qui unit ses obsessions et ses conduites publiques, sur une si longue durée. Car, ce qui est central dans les films de Eastwood, c’est toujours le Temps. Quelle est cette chose mélancolique qui organise la vie des hommes ? La réponse que propose J. Edgar, servi par un extraordinaire acteur comme Leonardo DiCaprio, est totalement ouverte et passionnante.

 


[1] C’était au moment où Eastwood venait de terminer Space Cowboys, voir n° 549 des Cahiers du cinéma, septembre 2000.

Rossana Rummo, notre amie italienne

Posté dans Cinéma le 16.12.2011 par serge toubiana

Hier soir, l’Institut culturel italien de Paris, rue de Grenelle, vivait un moment inoubliable. Exceptionnel. C’était à la fois la dernière soirée culturelle avant les fêtes de fin d’année. Mais aussi et surtout la dernière initiative de sa directrice, Rossana Rummo qui, après quatre années passées à Paris, rejoint dès mardi prochain Rome et le ministère de la culture italien. Rossana Rummo était fêtée hier avec enthousiasme et émotion par le public venu nombreux, et par son équipe qui la voit partir avec tristesse. C’est peu de dire qu’elle laissera une trace pour son action à la tête de l’Institut culturel italien. Elle avait conçu hier une « soirée surprise », centrée sur le chanteur napolitain Enzo Gragnaliello, personnage principal d’un beau documentaire réalisé par Carlo Luglio, Radici. Après la projection, Enzo Gragnaniello, accompagné de Piero Gallo à la mandoline, donna un récital magnifique, qui dura plus d’une heure, devant un public fervent qui battait des mains. Tout était réuni, le talent, l’émotion, la convivialité. Et déjà la nostalgie, du fait du départ de Rossana Rummo.

La Cinémathèque a noué une relation très complice avec Rossana Rummo depuis son arrivée à Paris à la direction de l’Institut culturel italien. A sa demande, j’ai écrit ce texte qui figure dans une belle brochure intitulée « Cahier italien », publiée à l’occasion de son départ, où figurent des textes de Yves Bonnefoy, Jean Clair, Emmanuel Demarcy-Motta, jean-Luc Monterosso et quelques autres.

Tout au long de ces quatre dernières années, les « soirées italiennes » ont été très nombreuses à la Cinémathèque française. Gaies, vivantes, stimulantes, organisées autour de films italiens, de cinéastes italiens, toujours suivies par un public fervent et mélangé.

Ainsi, avons-nous rendu hommage à quelques figures essentielles. Je pense à Giuseppe Rotunno, le grand directeur de la photographie de Visconti, Fellini et de tant d’autres grands réalisateurs  -Rotunno était notre invité à Paris au printemps 2006. Je me souviens de la programmation « Tutto Fellini », au moment de l’exposition qui se tenait en octobre 2009 au Jeu de paume, cycle qui connut un incroyable succès public, tant de jeunes cinéphiles venant découvrir pour la première fois sur grand écran des chefs-d’œuvre comme La dolce vita et Huit et demi. Je pense aussi à Mario Monicelli à qui la Cinémathèque rendait hommage en mars 2008, en sa présence, celle d’un homme âgé mais vif et toujours passionné par son métier. Plus récemment il y eut la rétrospective consacrée à Francesco Rosi en sa présence en juin dernier ; puis Nanni Moretti, venu à Paris en septembre 2011 à l’occasion de la sortie de Habemus Papam, avec Michel Piccoli, occasion rêvée de montrer tout son œuvre. A chaque fois, j’ai constaté combien le public de la Cinémathèque était curieux de voir ou revoir des films italiens – pas seulement ceux de la « Comédie à l’Italienne » -, de connaître son histoire, ses auteurs, ses acteurs. N’oublions pas que le cinéma italien dans les années 50 à 70 était souvent coproduit avec la France, et que de nombreux acteurs et actrices firent le va-et-vient entre Paris et Cinecittá. Cette complicité ou ce cousinage a toujours existé entre nos deux cinématographies.

Pour chacune de ces soirées, pour chacun de ces événements, la Cinémathèque française a trouvé en Rossana Rummo une partenaire enthousiaste, une complice pleine d’énergie, une femme intelligente et toujours disponible, partante. Nous avons fait ce chemin ensemble, celui de parcourir le cinéma italien d’hier et d’aujourd’hui, conscients de son incroyable richesse. Il suffisait de montrer les films, d’organiser des rencontres, de donner la parole à des créateurs, des cinéastes, des acteurs et actrices. Je pense par exemple à Histoires d’It, festival annuel de documentaires italiens faisant découvrir l’Italie, son histoire, sa réalité complexe, ses contrastes et ses ambiguïtés, à un public parisien : chaque ouverture s’est faite à la Cinémathèque en présence de réalisateurs et d’invités prestigieux.

Sous l’impulsion de Rossana Rummo, l’Institut culturel italien à Paris a connu une effervescence exceptionnelle. Combien de fois m’est-il arrivé de visiter une exposition, d’assister ou de participer à une table ronde, dans les locaux de l’Institut rue de Grenelle ? Grâce à Rossana, la culture italienne, à travers le cinéma, la littérature, le théâtre ou la photographie, a été présente à Paris dans sa diversité et son dynamisme. Je me souviens aussi de l’hommage que nous avions rendu à Alberto Moravia en 2010, à l’occasion de la parution de la biographie écrite par René de Ceccaty (Flammarion). Nous avions décidé de programmer un grand nombre de films italiens adaptés de son œuvre, sans oublier Le Mépris, le chef-d’œuvre de Godard. Nous eûmes aussi l’idée de concevoir une lecture à partir d’un texte d’une beauté incroyable : un entretien réalisé en 1961 par Moravia avec Claudia Cardinale, dans lequel l’écrivain pose des questions intimes à l’actrice, sur son corps, ses habitudes, ses gestes quotidiens. Claudia Cardinale accepta avec son infinie gentillesse de participer à cette lecture, en jouant son propre rôle. Quant à René de Ceccaty, il fut le lecteur de Moravia, sa voix en quelque sorte. La table ronde organisée le 7 mars 2010 réunissait, outre René de Ceccaty et Claudia Cardinale, Cédric Kahn (qui adapta L’ennui au cinéma en 1988), Alain Elkann, écrivain et essayiste, qui fut proche de Moravia (son livre, Vita de Moravia, a été réédité en 2007 chez Flammarion), et Simone Casini qui a dirigé l’édition des œuvres complètes de Moravia aux éditions Bompiani.

Travailler avec Rossana Rummo a été pour moi un vrai plaisir, car nous partagions l’intuition que le plaisir et le goût de programmer et de transmettre étaient au cœur de notre activité. Diriger une institution culturelle c’est d’abord faire en sorte que la vie entre par les fenêtres, et que le public se sente accueilli, pris par la main – il n’attend que ça. Il y a assez de trésors dans la culture italienne, assez d’artistes et de personnalités libres et talentueuses, pour que nous puissions les accueillir, leur donner la parole, montrer ou programmer leurs œuvres. Rossana Rummo a exercé cette mission avec un talent et une générosité hors-pair. Paris s’en souviendra longtemps.

 

Le retour de Méliès

Posté dans Cinéma le 12.12.2011 par serge toubiana
Costa-Gavras, Madeleine Malthête-Méliès et Serge Toubiana
Costa-Gavras, Madeleine Malthête-Méliès et Serge Toubiana

Georges Méliès revient très fort dans l’actualité, et cela coïncide avec le 150è anniversaire de sa naissance le 8 décembre 1861. Nous avons célébré cet anniversaire jeudi dernier à la Cinémathèque, en présence de la famille du cinéaste. D’abord sous la forme d’une journée d’études très suivie par un public assidu, avec des interventions de spécialistes commeLaurent Mannoni(les débuts de Méliès au cinéma), Jacques Malthête (le studio de Montreuil), Jean-Pierre Berthomé (les décors), Priska Morrissey (les costumes) et Thierry Lefevre (les trucages). Ensuite, au cours de projections de films rares du cinéaste, accompagnées au piano par Jacques Cambra, en présence de Madeleine Malthête-Méliès, la petite-fille de Georges Méliès, dont le rôle fut considérable dans la recherche et la collecte des films de son grand-père tout au long des quarante dernières années. Cette femme élégante et obstinée a passé sa vie à reconstituer l’œuvre clairsemée et mutilée de son génial grand-père, avec patience et entêtement. Elle y est très largement parvenue. Au cours de la soirée, Sylvain Solustri et Betty Serman, comédiens et magiciens, ont lu à deux voix plusieurs lettres de Méliès choisies dans sa riche correspondance avec des patrons de studio ou des officiels du cinéma, dans lesquelles Méliès laisse souvent pointer son amertume et ses désillusions. Sa vie fut en effet remplie de hauts et de bas ; il fut à l’apogée de son art jusque vers les années 10, puis son déclin fut inexorable, le laissant dans la misère et l’oubli, devenu sur le tard vendeur de jouets et de confiseries dans sa boutique dela gare Montparnasse, jusqu’à sa mort le 21 janvier 1938.

Cette célébration de Méliès se trouve magnifiée par le film de Martin Scorsese, Hugo Cabret, qui sort sur les écrans mercredi 14 décembre, si toutefois les copies numériques sortent de LTC dont les techniciens sont en grève du fait de la mise en liquidation du laboratoire. Ce serait une première, qu’un film soit ainsi pénalisé et ne puisse être projeté, d’autant que le nouveau film de Scorsese est tout entier dédié à l’amour du cinématographe. Scorsese a adapté le roman de Brian Selznick, L’Invention de Hugo Cabret (paru chez Bayard Jeunesse), jeune homme ouvert et sympathique, qui a passé beaucoup de temps à faire des recherches dans les archives de Méliès.

Méliès revient en 3D, rien d’anormal pour un cinéaste qui a passé une grande partie de sa vie à inventer des trucages et à jouer de la magie et de la prestidigitation. Maisce qui compte le plus, c’est que Scorsese se soit intéressé et pris de passion pour le destin tragique de Méliès, en en faisant ce vieil homme fatigué et bougon, qui revient tard chez lui après avoir fermé sa boutique de jouets de la gare Montparnasse, reconstituée de manière magnifique dans un studio londonien. Le personnage est incarné par Ben Kingsley, dont la ressemblance avec le réalisateur du Voyage dans la lune est frappante.

Comment se fait-il que ce soit un Américain qui ait voulu faire de Méliès le personnage  central d’un film, aujourd’hui ? On peut tourner autrement la question : comment se fait-il que ce soit un Français, Michel Hazanavicius, qui ait voulu magnifier l’épopée du cinéma muet américain et y soit parvenu ? Il y a une drôle de correspondance, me semble-t-il, entre Hugo Cabret et The Artist, deux films qui regardent vers le passé tout en se servant des techniques les plus sophistiquées qu’autorise le cinéma numérique ou la 3D. Hugo Cabret et The Artist ne sont pas des « films de patrimoine » au sens où on l’entend, ce sont des films vivants et rythmés qui font revivre le temps du muet, de manière à peu près synchrone : la fin des années 20. Avec au centre une même question : quel est le secret perdu ? Qu’est-ce qui, dans cet art du muet, est à jamais perdu ? Les réponses sont multiples. Mais une chose est commune à ces deux films : la place du spectateur. C’est aussi et peut-être avant tout le spectateur de cinéma qui a changé, lors du passage au parlant. La technique a soudain périmé des procédés, des récits ou des mythes, qui autrefois avaient un impact énorme sur le public populaire du monde entier. Le spectateur autrefois primitif est devenu une entité en soi, séparée des autres, un être doué de langage. C’est cette évolution et ce changement dont témoignent Hugo Cabret et The Artist.

A lire : Madeleine Malthête-Méliès fait reparaître la biographie qu’elle a écrite sur son grand-père : Georges Méliès l’enchanteur (la tour verte).

Georges Méliès, A la reconquête du cinématographe ; un beau livre + 3 DVD comprenant 53 films de Méliès, édité par StudioCanal, Fechner Productions et La Cinémathèque française.

Brian Selznick, L’Invention de Hugo Cabret, ouvrage pour enfants illustré (Bayard Jeunesse).

Les salariés de LTC, qui s’étaient mis en grève le 9 décembre, ont repris le travail lundi. Les 600 copies de Hugo Cabret seront bien sur les écrans dans toute la France à partir de demain (information Le Monde du 12.12.11.)

Brian Selznick dans le musée de la Cinémathèque
Brian Selznick, l’auteur d’Hugo Cabret, dans le musée de la Cinémathèque française

Juré au Festival des 3 Continents

Posté dans Cinéma le 4.12.2011 par serge toubiana

Quatre jours à Nantes, où je faisais partie du jury du Festival des 3 Continents, 33è édition. Dix films en compétition officielle, d’un très bon niveau. Les projections s’enchaînent dans la salle 2 du Katorza, salle mythique de la ville. Le public fait la queue, les salles sont pleines, l’atmosphère est joyeuse. Le Festival rend hommage à Arturo Ripstein, cinéaste mexicain dont nous n’avions plus de nouvelles depuis quelques années. Arturo Ripstein était à Nantes avec sa compagne, Paz Alicia Garciadiego, la scénariste de plusieurs de ses films. Il y avait également un hommage à Mani Kaul, cinéaste indien mort le 6 juillet dernier, qui fut l’élève de Ghatak. Sans oublier une programmation liée au centenaire de la Nikkatsu, le plus ancien des studios japonais – reprise dans une édition augmentée (35 films) à la Cinémathèque à partir du 7 décembre.

Le Festival des 3 Continents est en pleine renaissance, animé par une nouvelle équipe dynamique : Sandrine Butteau en est la secrétaire générale, Jérôme Baron le directeur artistique, aidé de Charlotte Garson pour composer la Sélection officielle. Sur les dix films vus, quatre sortent du lot. Saudade (qui obtint lundi dernier la « Montgolfière d’or ») est réalisé par Katsuya Tomita, 39 ans, dont c’est le troisième film. Saudade est un film long et ambitieux, qui tisse avec la réalité japonaise des liens fascinants et complexes, tantôt romanesques tantôt documentaires. On y voit des ouvriers travaillant sur des chantiers dans des conditions épouvantables, d’origines très diverses : Thaïlandais, Coréens, ou Japonais nés au Brésil. Les personnages forment une communauté hétéroclite, hommes et femmes, jeunes et vieux, vivant des trajectoires parallèles. Katsuya Tomita a tourné son film durant plusieurs week-ends, contraint de travailler durant la semaine comme chauffeur routier à Kofu, une ville au centre du Japon. Si le mot « film indépendant » a encore du sens, alors Saudade en est l’expression artistique la plus forte et la plus noble. Le film n’a pas coûté cher, financé par souscription au sein d’un collectif de cinéastes Kuzoku. Il serait vraiment épatant qu’un distributeur français prenne la destinée de ce film en main, et guide son chemin vers nos écrans. C’est une découverte formidable (le film était en compétition au dernier Festival de Locarno). L’autre film impressionnant vu à Nantes est chinois : People Mountain People Sea de Cai Shangjun, un deuxième film (« Montgolfière d’argent »). J’ignore si Cai Shangjun a déjà vu des films de Melville, mais cela me paraît probable. Sécheresse de la mise en scène, cadre large et fixe, composition de l’image maîtrisée, violence assumée. La Chine que l’on découvre n’a rien à voir avec la Chine officielle, soumise au pouvoir communiste et à l’économie d’un capitalisme sauvage triomphant. A moins que ce soit le mélange des deux, dont ce film montrerait en quelque sorte la synthèse : Chine du crime et de la corruption, de la misère provinciale et des coups de grisou dans les mines de charbon. Le héros, Lao Tie, est à la recherche de l’homme qui a tué son frère. Le film se déroule à Guizhou, dans le Sud-Ouest du pays, région montagneuse et grise. Le récit linéaire suit l’enquête que mène le personnage principal, ce qui ne va pas sans surprises et de taille. On se demande comment un tel film a-il été possible et comment a-t-il pu passer la censure. People Mountain… ne sera probablement jamais montré en Chine, tant la réalité qu’il montre est dérangeante, à mille lieux des stéréotypes officiels. La dernière scène, après le coup de grisou (sans doute provoqué par le héros) montre un paysage désolé, dévasté, sous une pluie drue et interminable de fines parcelles de charbon. À couper le souffle. Policeman, de l’Israélien Nadav Lapid, sorti en Israël il y a quelques mois, juste avant les manifestations du printemps contre les inégalités sociales, s’est vu interdire au moins de 18 ans. C’est dire qu’il dérange. Le film se déroule selon une sorte de diptyque, le premier suivant les pérégrinations d’une unité anti-terroriste d’élite de la police, le second un groupe de jeunes activistes israéliens animés d’un idéal révolutionnaire. Autant la première partie relève de l’observation juste, disons même clinique, de ce qu’est dans l’imaginaire israélien la virilité et le comportement musclé de soldats ou policiers dûment entrainés au combat, autant la seconde relève d’une vision romanesque et fictionnelle assez improbable. Ces jeunes hommes et femmes méditent leur coup en répétant gestes et discours, avant de passer à l’acte en prenant en otage, dans le sous-sol d’un grand hôtel, deux milliardaires israéliens à qui ils reprochent d’avoir fait fortune, au nom d’un juste partage des richesses. Dans Policeman, l’ennemi n’est ni l’Arabe ni le Palestinien infiltré, il est celui qui se cache à l’intérieur même des frontières linguistiques et culturelles, un autre mais du même. La fin opère la synthèse logique et inéluctable, le groupe d’assaut venant exécuter froidement son travail. Policeman est dérangeant par son sujet même, et cette manière neutre ou objective de scruter la gestuelle des personnages.

Deux autres films m’ont plu : Flying Fish du cinéaste sri-lankais Sanjeewa Pushpakumara, filmé avec une petite caméra numérique, mais très maîtrisé, montrant les dégâts dus à une interminable guerre civile opposant le gouvernement central à la communauté des Tamouls ; et Girimunho (mention spéciale du jury) réalisé par deux cinéastes brésiliens, Helvécio Marins Jr et Clarissa Campolina (prix du jeune public), conte spirituel d’une grande beauté plastique. Le fait que Nantes ait pu montrer autant de bons films, provenant de pays lointains, est une sacrée bonne nouvelle pour le cinéma. Et Nantes est une ville incroyablement belle et vivante, ce qui ne gâche rien…

 Lire un entretien avec Katsuya Tomita et son scénariste Toranosuke Aizawa, dans le numéro de Mai 2011 des Cahiers du cinéma, ainsi que l’article très informé sur le jeune cinéma indépendant japonais de Terutarô Osanaï.