Le Parlement européen a décerné aujourd’hui le « Prix Sakharov 2012″ à Nasrin Sotoudeh et Jafar Panahi

Posté dans Cinéma le 12.12.2012 par serge toubiana

En TGV, Strasbourg n’est plus qu’à 2h20 de Paris. Nous avons pris le train tôt ce matin, Costa-Gavras et moi, accompagnés par Élodie Dufour, l’efficace et sympathique attachée de presse de la Cinémathèque française, pour être à pied d’œuvre dès le milieu de la matinée. À peine arrivés à Strasbourg, nous sommes embarqués vers le Parlement européen, gigantesque bâtisse postmoderne qui abrite, durant chaque session hebdomadaire, les quelque 725 députés venus des vingt-sept pays de l’Union européenne. Le reste du temps, tout le parlement se transporte à Bruxelles, députés et personnel administratif, soit m’a-t-on dit sept mille personnes environ. Ainsi va la vie de cette instance européenne si souvent décriée, mais où se discute le sort de l’Europe. Aujourd’hui, avant de voter le budget du Parlement – ce qui explique la présence de très nombreux élus -, a lieu la cérémonie de remise du « Prix Andrei Sakharov pour la liberté de l’esprit 2012 », décerné cette année à Nasrin Sotoudeh, avocate et militante des droits de l’Homme dans son pays, et Jafar Panahi, cinéaste. Il est prévu que la cérémonie officielle commence à 12h30.

Tous deux victimes de la répression et de la censure dans leur pays, Nasrin Sotoudeh, condamnée à la prison et qui a mené une grève de la faim durant 49 jours, et Jafar Panahi, menacé d’une condamnation à six ans de prison ferme et contraint de demeurer chez lui, n’ont évidemment pas été autorisés à se déplacer. Aussi ont-ils confié à des personnalités amies le soin de recevoir leurs prix.

Nasrin Sotoudeh a choisi Shirin Ebadi, avocate et défenseur des droits de l’Homme, prix Nobel de la Paix en 2003, femme remarquable et engagée dans un combat contre le pouvoir en place. Je me souviens de son passage à la Cinémathèque en juin 2010, lors de la manifestation « Une journée à Téhéran », et de son dialogue avec Jean-Claude Carrière. Elle est accompagnée par M. Karim Lahidji, avocat et défenseur des droits de l’Homme, contraint de s’exiler en France dès 1982 après avoir fait deux ans de prison.

Jafar Panahi a confié à la Cinémathèque française le soin de le représenter en recevant le prix en son nom. Les deux lauréats ont envoyé des messages qui seront lus devant les parlementaires par Shirin Ebadi et Costa-Gavras.

Avant la cérémonie officielle, Martin Schulz, le président du Parlement européen, nous accueille avec chaleur dans un salon privé, on le sent concerné, sincèrement impliqué dans la défense des droits de l’Homme. Avec simplicité il règle avec nous le protocole, avant de nous conduire dans l’enceinte du Parlement. Son discours d’introduction est ferme, ses mots ont du poids, sa condamnation du régime iranien sans appel. Puis c’est au tour de Madame Ebadi de lire en persan le message adressé par Nasrin Sotoudeh, véritable réquisitoire dénonçant un système d’oppression installé depuis trente ans. Elle adresse ses salutations depuis la prison d’Evin où elle est enfermée. Ce prix Sakharov est pour elle « source de fierté et un encouragement à poursuivre ma lutte avec patience ». Elle dit son rêve, « un rêve de justice, car l’Iran a droit à des élections libres », dénonce les pressions subies par ses avocats, l’un d’eux ayant été condamné à treize ans de prison pour avoir défendu des militants des droits de l’Homme. « La voix de la démocratie est longue, aussi ne faut-il pas perdre l’espoir, malgré les difficultés ». Elle cite les noms de Martin Luther King, de Nelson Mandela, qui ont connu le sort que l’on sait. « La torche de la liberté ne s’éteindra jamais ». Les députés applaudissent et se lèvent. Mais pas tous, car je remarque en haut et à droite de l’hémicycle que ni Marine Le Pen ni son père, tous deux élus européens, n’ont applaudi ni daigné se lever. Ce combat n’est évidemment pas le leur.

Puis c’est au tour de Costa-Gavras de prendre la parole pour rappeler la mobilisation du Festival de Cannes en 2010 (la chaise vide avec le nom de Jafar Panahi invité à faire partie du jury), de la Cinémathèque française, de la SACD, de la SRF, de l’ARP, de la Scam, et de nombreux festivals internationaux (Berlin, Venise, Locarno, Toronto), d’associations culturelles, d’organisations professionnelles, la signature d’une pétition par des centaines et des centaines de cinéastes et acteurs du monde entier, soutenant Jafar Panahi et d’autres cinéastes, acteurs et producteurs iraniens emprisonnés. Costa-Gavras lit ensuite le message de Jafar Panahi, un texte impeccable et d’une grande dignité. Quelle est la signification pour Jafar Panahi, d’être privé du droit d’exercer la seule chose qu’il sache faire et qu’il aime : filmer ?

Je mets son message en annexe, afin que chacun puisse en prendre connaissance et le faire circuler. J’ai ressenti durant toute la cérémonie une réelle émotion, un sentiment d’une prise de conscience commune. J’ai vu les députés interrompre la lecture des messages par leurs applaudissements. Le seul fait de pouvoir ainsi s’exprimer devant les élus de toute l’Europe me paraît être quelque chose de très significatif. Le fait que le Parlement européen accorde ce prix Sakharov à deux personnalités soumises à des conditions de vie insupportables, l’une en prison, l’autre menacé chaque jour de devoir y retourner, est un message de haute portée symbolique et politique. Après cela nous rejoignons la salle de presse pour répondre aux questions des journalistes. Le temps passe, tout est minuté, partout dans le vaste Parlement, des affiches du « Prix Sakharov pour la liberté de l’esprit 2012 », accordé à Nasrin Sotoudeh et Jafar Panahi, sont apposées. Je ne peux m’empêcher de penser que c’est un honneur pour la Cinémathèque française de recevoir ce prix, et que nous avons hâte de le remettre en mains propres à Jafar Panahi. Dès que possible. Vite. Dès qu’il sera libre de mouvement. Libre de faire des films.

Costa-Gavras

Texte du discours de Jafar Panahi lu par Costa-Gavras

Ladies, Gentlemen,

First, I would like to express my apology for not being among you today, in spite of my desire. However, I am not sure who should be apologizing here: me or others!

Therefore, I would like to express my gratitude to the founders and the organisers of the Prize ans salute Andrei Sakharov, whose fight for human rights and freedoms became an excellent opportunity to talk about human beings and their basic rights…

Two years ago, upon receiving my sentence, a friend asked me if I knew what the exact meaning of the sentence was. According to this friend, the message carried by the sentence was for me to run from my country and never come back. I still don’t know if his interpretation was correct. However, if it was, I never understood why I had to leave my country that I loved dearly. This love goes way beyond the geographical boundaries. Am I not a film maker with societal concerns?

As a film maker, I am inspired by the society I live in. My creation is the result of a personal perception of facts of life and ontological experiences in a specific society, during a lifetime. Run or live with the sword of Damocles above my head? That was the question. Evidently, I chose to stay, even though I knew that I could no longer take my camera into the heart of the society and do the only thing that I know how to do: film making… Not making films is a slow death for a film maker.

And whenever I decided to prevent this, anxiously and hidden, make a movie in a closed secret space, I knew that I had to face all the consequences.

Now the question is: why the governments, the all mighty and the powerful, become more intolerant every day? History is the narrative of a few, making the life of many miserable, while using the most unacceptable excuses: difference of race, sex, language, religion and political ideas.

Unfortunately, the authorities in my country are becoming so intolerant that they can’t even stand an independent journalist or a film maker. These last few days, Safar Beheshti, a blogger whose weblog had only 8 visitors, was imprisoned, and after a few days his family was asked to collect his body. He shared the unfortunate fate of the student of cinema Amir Javadifar, and others, after the silent march of protest few years back.

Many lawyers were imprisoned for defending the imprisoned demonstrators. Nasrine Sotoudeh is the outstanding example of such a situation.

Sadly enough, we can go on mentioning many cases of extreme injustice in Iran and in many other countries all around the world. However, this is not my intention today.

Right at the moment, my fears go beyond concerns about basic human rights. I fear war and I want to depict a vision that speaks to this fear. Imagine a time when any form of artistic work or practice has vanished and, instead, all you have is an array of weapons confronting bewildered humans.

Perhaps this image seems unrealistic to some. However, it can easily become a tangible reality that we all reconcile ourselves to. I am saying this because right now the spectre of war is haunting our world – to an extent we have never seen before, world powers have become more intolerant every day and almost appear to have a conscious determination to spread ugliness.

Intolerance and then war will pave the way for this. Perhaps Andrei Sakharov imagined a scene like my ‘unreal’ vision when he decided to oppose war upon awareness of the destructive potential of the hydrogen bomb. We must keep in mind that a small war now can lead to many and bigger wars in future. If this happens, human rights will not matter a iota.

Thank you for your patience.

Jafar Panahi

November 2012

 

Extrait vidéo de la cérémonie de remise du Prix Andreï Sakharov, le 12 décembre 2012

À Marseille pour parler de Daney, de Pialat…

Posté dans Cinéma le 9.12.2012 par serge toubiana

Deux jours à Marseille. Frappé par la beauté incroyable de cette ville, qui ne ressemble à aucune autre ville de France. Il y a du mistral. Philippe Bérard vient nous chercher à la gare Saint-Charles, vendredi en fin d’après-midi. J’ai voyagé avec Patrice Rollet, nous participons ensemble à une « Carte blanche à Serge Daney » organisée par dfilms (elle dure jusqu’au 16 décembre, pour voir toute la programmation sur demande : dfilms@orange.fr). De la gare Saint-Charles jusqu’à notre hôtel, nous marchons une bonne dizaine de minutes. Nous descendons les escaliers de la gare en évoquant ensemble les scènes tournées par Jacques Demy dans son dernier film, Trois places pour le 26. Le temps de bavarder, avant le rendez-vous fixé à 19 heures au Centre international de poésie, Marseille, dans le quartier du Panier. Très peu de monde, nous sommes déçus. Cela n’empêche pas la conversation entre Patrice Rollet et moi d’être amicale et profonde. Chacun à notre tour, nous évoquons le parcours de Serge Daney, d’abord aux Cahiers du cinéma, puis à Libération, enfin à Trafic. Je me souviens que Serge Daney, malade, avait été invité à Marseille en février 1992. Il était venu parler de cinéma, de son expérience de critique, et de son projet de fonder une nouvelle revue, qui sera Trafic. Je lui avais donné rendez-vous à Aix-en-Provence, et nous avions passé un long week-end à faire un très long entretien pour un livre à venir dont il avait choisi le titre : Persévérance. Serge mourut avant de terminer de réécrire cet entretien. Persévérance parut deux ans plus tard chez POL, l’éditeur de Serge Daney.

Vendredi soir, il a été question des années 70, de la fin de la période noire et triste des Cahiers, de la volonté de Serge de prendre en charge la revue. Je me souviens de cette réunion historique, dans le bureau des Cahiers du cinéma, encore installés rue Coquillière. Réunion de crise. Qui veut bien se charger de la revue ? Serge avait levé la main, timidement, en disant qu’il avait du temps devant lui. Aucune volonté de pouvoir, aucune volonté de se mettre en avant. Juste le dévouement : Serge avait du temps, il revenait de longs voyages solitaires à travers le monde. Il avait enfin trouvé son port d’attache : cette revue pour laquelle il avait le désir de consacrer toute son énergie. Le temps du cinéma allait revenir, patiemment. Serge allait prendre un réel plaisir à « faire les Cahiers », à les fabriquer de ses mains. Cela correspond pour moi à un temps de formation, d’apprentissage. J’étais heureux d’être à ses côtés. Le dialogue avec Patrice Rollet dure plus d’une heure. Il aurait pu durer bien davantage encore.

Samedi, Philippe Bérard m’emmène au cinéma l’Alhambra, la belle salle municipale de L’Estaque. J’y présente L’Enfance nue de Maurice Pialat. Je revois le film avec émotion, tellement ce film est fait sur l’arrachement, le caractère irréductible de l’enfance abandonnée. Dès son premier long métrage, Pialat filme au plus près de l’os. Pas de graisse, aucun pathos. Le petit François, il faut le prendre tel qu’il est, avec ses qualités et ses défauts. « Sournois et vicieux », dit de lui la mère adoptive qui s’en débarrasse, après qu’il ait tué, par pure cruauté, le chat noir de sa fille Josette. François retourne à l’Assistance publique, avant d’être placé chez les Thierry, ce couple magnifique qui l’aime comme un fils. Mais François continue de faire des bêtises.

Après la projection j’évoque le cinéma de Pialat, la relation qui nous liait, au fil des années, complexe mais dense, jusqu’à sa mort le 11 janvier 2003. Je parle de l’hommage que nous rendrons en février 2013 au cinéaste, avec l’intégrale de son œuvre et l’exposition de ses peintures, mais aussi de ses archives que Sylvie Pialat a confiées à la Cinémathèque française. Pialat et la peinture. Pialat et le cinéma. Pialat et la Nouvelle Vague. Irréductible Maurice Pialat. Génial Maurice Pialat.

P.S.: Un autre hommage à Serge Daney se déroule à Marseille, organisé par Extérieur  Nuit (Michèle Berson), intitulé : « Serge Daney, une pensée en forme de boussole ». Du 16 novembre au 15 décembre 2012. Voir la programmation complète en allant sur : http://www.exterieurnuit.fr/programme-complet.html

Étrange situation de la cinéphilie marseillaise, qui propose deux initiatives simultanées, toutes deux consacrées à Serge Daney. Manque de coordination ? Rivalités locales ? Impossible de comprendre…

 

Conversation avec Jean-Louis Trintignant

Posté dans Cinéma le 21.10.2012 par serge toubiana

Dimanche dernier, j’avais bien préparé les quelques questions que je voulais poser à Jean-Louis Trintignant, à l’occasion de sa venue à la Cinémathèque. J’avais aussi revu Le Grand silence, le film réalisé par Sergio Corbucci en 1968 dans lequel Trintignant joue le rôle d’un justicier muet. Ce film précédait notre conversation, la salle était pleine. Trintignant a d’emblée dit qu’il trouvait le film médiocre, tout en affirmant que Corbucci était intelligent mais paresseux. J’aime assez Le Grand silence, vu il y a belle lurette à l’époque où les « westerns spaghetti » étaient à la mode, ces films tournés en Espagne vers le milieu des années soixante, avec des acteurs de série B affublés de faux patronymes américains. Dans le genre, le film de Corbucci fait figure d’ovni, tellement la mise en scène est soignée, élégante. Avec un arrière-fond politique, qui s’explique par la période : on y voit le peuple errer à la recherche de nourritures, puis se faire massacrer. La violence y est omniprésente, mais soumise à une sorte de distance critique, osons dire « brechtienne ».

Jean-Louis Trintignant racontait dimanche qu’il devait un film à un ami producteur italien fauché ; il accepta donc le rôle à condition de ne pas dire un mot. D’où ce personnage muet. « Après son passage, il ne reste que le silence et la mort », dit une femme dans le film à son propos. Le plus étonnant c’est que ce western fut entièrement tourné dans la neige. Du coup, les chevaux avançaient moins vite, disait Trintignant, qui n’était pas très bon cavalier. Tourné à Cortina d’Ampezzo, il arrivait que des skieurs traversent le champ…

La carrière de Jean-Louis Trintignant au cinéma est conséquente, environ cent trente films. Sa carrière italienne commence à la fin des années cinquante et elle est magnifique, grâce à quelques rencontres formidables. La première fut avec Valerio Zurlini, Un été violent (1959). Le rôle était destiné à Jacques Perrin qui n’était pas libre – il fera le film suivant de Zurlini, La Fille à la valise, avec Claudia Cardinale. En 59, Trintignant revenait du service militaire et était encore tout auréolé de sa participation dans Et Dieu créa la femme de Roger Vadim avec Brigitte Bardot. Sorti en 1956, le film fut un énorme succès et un choc médiatique, grâce à Bardot. Trintignant parla avec émotion de Zurlini, cinéaste mélancolique dont la carrière fut hélas trop brève, une dizaine de films à peine (Il faut voir Le Professeur, avec Alain Delon). Le cinéaste est mort à 56 ans en 1982…  Il évoqua également Le Fanfaron de Risi avec Vittorio Gassman, le film fit un triomphe en Italie et reçut un très bon accueil critique en France. Jeune homme timide, introverti, à côté d’un Gassman extraverti et déluré. Gassman était surtout un grand acteur de théâtre, tandis que la « comédie italienne » était en quelque sorte accaparée par Alberto Sordi, Marcello Mastroianni et Ugo Tognazzi. Avec Le Fanfaron, Gassman prouva qu’il était en mesure d’élargir son registre d’acteur.

Zurlini, Risi, Tinto Brass, Bertolucci (Le Conformiste), Comencini, Ettore Scola, Gianni Amélio, et quelques autres… Trintignant a donc souvent traversé les Alpes pour faire une belle carrière italienne. Rome était à l’époque une capitale du cinéma, ce qui n’est hélas plus vrai. Au cours des années 60, il enchaîna film sur film, les plus notables étant Le Combat dans l’île (Alain Cavalier), Un homme et une femme (Lelouch), Les Biches (Chabrol), Z (Costa-Gavras) et Ma nuit chez Maud (Rohmer). Sa relation avec la Nouvelle Vague se fit en pointillés. On peut citer Le Cœur battant de Jacques Doniol-Valcroze, ce dernier faisant une apparition dans Une journée bien remplie (1972), le premier des deux films réalisés par Trintignant, l’autre étant Le Maître-nageur sorti en 1978. Bien qu’il ait fait l’Idhec (dans la même promotion que Cavalier et Malle), Trintignant bifurqua vers le théâtre, sa passion première. Il le raconte bien dans un livre, Du côté d’Uzès, fruit d’une longue conversation avec André Asséo (paru aux éditions Le Cherche-Midi). Lelouch vs Godard : il fallait choisir et Trintignant a choisi (5 films avec Lelouch).

Côté Truffaut (dont c’est aujourd’hui le jour anniversaire de son décès, le 21 octobre 1984), les choses auraient pu tourner autrement. Trintignant a parlé dimanche à la Cinémathèque d’une lettre qu’il écrivit à Truffaut en 1979 : « J’aurais adoré être dans vos films, vous auriez été content et j’aurais été bien… Je me considère comme un homme qui a du temps pour faire ce qu’il aime. » Sans doute fait-il allusion aux rôles que Truffaut interpréta dans ses propres films : L’Enfant sauvage, La Nuit américaine et La Chambre verte. Mais après avoir vu La Chambre verte, Trintignant avoua qu’il n’aurait pas fait mieux, trouvant Truffaut excellent dans ce rôle de gardien halluciné de la mémoire des morts. Quelques années plus tard Truffaut et lui se trouvèrent enfin à l’occasion de Vivement dimanche ! Dans une lettre envoyée avant le tournage, Truffaut écrivit ceci à Trintignant : « Si vous acceptez ce rôle, nous adopterons une démarche souple, genre mocassins ». J’aime beaucoup cette formule du film souple et à la démarche facile. Truffaut aimait les acteurs qui jouaient un peu faux, dit encore Trintignant, ce qui n’est pas faux. J’ai toujours pensé qu’il y avait une certaine ressemblance entre les deux hommes, même taille, même gabarit, même fragilité, même timidité. « Il était facile de jouer avec Truffaut, dit encore Trintignant, peut-être trop facile. Le scénario de Vivement dimanche ! n’était pas terrible, plein d ‘invraisemblance. Sur le tournage, Truffaut voulait que tout le monde soit heureux. Il a fait ce film pour Fanny, dont il était amoureux. »

Au cours des années 90, Trintignant s’est fait beaucoup plus rare au cinéma. Un choix de vie. Il disparaît presque des écrans radar depuis 2000. Mais il y a Rouge de Kieslowski, dans lequel il joue le rôle d’un homme solitaire et misanthrope, un juge, comme dans Z. Et puis vint le miracle Michael Haneke. Trintignant fut une des voix de doublage dans la version française du Ruban blanc. Je me souviens de sa venue, très discrète, le soir en 2009 où la Cinémathèque présenta Le Ruban blanc en avant-première, parallèlement à la rétrospective complète des films du cinéaste autrichien. Haneke avait très envie de diriger Trintignant dans un prochain film. Il écrivit le scénario de Amour en pensant à lui. Trintignant s’était juré de ne plus faire l’acteur au cinéma. Il accepta la proposition de Haneke et Margaret Menegoz, la productrice des Films du Losange. Il faut voir Amour, qui sort mercredi prochain.  Ne serait-ce que pour voir Trintignant et Emmanuelle Riva qui sont absolument magnifiques. Le film est tenu, sur le fil des émotions. Trintignant y est grave, un homme usé et boitillant. Mais sur son visage apparaît toujours cette lueur, cette légèreté des grands acteurs.

J’avais très envie, à la fin de notre conversation dimanche dernier, de lui faire une déclaration d’amour. Lui dire que si la Cinémathèque française lui rend hommage en programmant une cinquantaine de films dans lesquels il a joué, c’était parce qu’il avait accompagné nos vies de cinéphiles, dans des films qui balaient tout le spectre du cinéma. Des films d’auteurs, des films populaires, des films vus et revus, en salles et à la télévision. Trintignant appartient, avec quelques très rares acteurs (bien sûr Michel Piccoli) à notre paysage intime et mental. Il y est pour la vie.

Le dernier film de Christine Pascal

Posté dans Cinéma le 13.10.2012 par serge toubiana

Ce samedi  matin, j’ai vu un film étonnant, unique dans son genre. Un film tiré du néant. Bouleversant. Son titre : Adultère, mode d’emploi – Journal d’un montage. Jacques Comets, monteur et enseignant le montage à La fémis, m’avait convié à cette projection, en prenant des gants : « Cela me ferait plaisir que tu viennes, tu verras, c’est un film étrange, qui a été possible à partir du moment où nous avons retrouvé les bandes de Hi8 tournées pendant le montage du film de Christine Pascal, Adultère, mode d’emploi, en 1994, quelques mois avant la mort de l’actrice et réalisatrice ».

Curieux, je suis venu. La projection avait lieu au Saint-Germain des Prés, il y avait là des amis de Christine Pascal. Bertrand Tavernier, qui l’a souvent dirigée dans ses films (L’Horloger de St Paul, Que la fête commence…, Des enfants gâtés, Le Juge et l’Assassin, Autour de minuit) ; Bruno Coulais qui a composé la musique du film, Renato Berta qui en a fait la lumière. Lorsqu’elle a présenté Journal d’un montage dont elle est la réalisatrice, Annette Dutertre a elle aussi pris des gants : vous allez voir, l’image est dégueulasse, le son médiocre, il n’est pas sûr que ce soit un film… Vite, que la séance commence. Journal d’un montage dure une heure trente ou quarante, et suit au jour le jour le montage du dernier film de Christine Pascal. C’est un film de cinéma, sur le cinéma, dans le cinéma : il en montre les secrets de fabrication, il en dévoile le mécanisme intime.

Il existe une multitude de making of, et ce depuis des lustres. Cela consiste en général à faire un peu de tourisme durant le tournage d’un film, à interroger le réalisateur et les vedettes, à saisir une ou deux scènes au tournage. Le tour est joué, la promotion assurée. Là, c’est tout autre chose : suivre un film en cours de montage, dans ce moment d’écriture très particulier où le film trouve lentement sa forme et son rythme, sa musique, se discute et sort des limbes. En 1994, on montait encore sur pellicule, avant l’arrivée de l’Avid, c’est-à-dire du montage numérique. Jacques Comets est de tous les plans, à la table de montage, gai et plein d’humour, heureux de travailler dans une totale complicité avec Christine Pascal. Annette Dutertre est son assistante monteuse. Par jeu, ils ont pris le parti de se filmer, sans que cela ne modifie en rien leur attitude et leurs gestes. Ces images sont restées pendant longtemps dans une boîte, jusqu’à ce que Annette Dutertre décide d’en faire un film.

La salle de montage à Joinville est une sorte de caverne, on y vit dans le noir ou la pénombre, pour le film et par le film. Le dehors n’existe pas. C’est l’antre du cinéma. Sans hors champ. Ça fume beaucoup, ça rit et ça rêve, et le film peu à peu trouve sa langue propre. Christine Pascal est radieuse, elle rit, elle rit, son rire est à répétition, elle charme et l’actrice transparaît souvent derrière la réalisatrice. Elle est d’une beauté stupéfiante. Moment magique : un matin elle arrive à la salle de montage fatiguée car elle n’a pas beaucoup dormi de la nuit. Tandis que Jacques Comets se met à sa table de montage, elle s’allonge sur un lit de camp et s’endort. C’est un moment absolument bouleversant, d’abandon total (le film peut se faire sans elle, il est dans de bonnes mains). Christine Pascal s’endort et retourne en enfance, laissant son film se faire après l’avoir confié à un ami. Le cinéma sort du rêve, il en est le prolongement éveillé. C’est le sentiment qui transparaît dans ce beau film qu’il faut programmer dans toutes les cinémathèques et les écoles de cinéma du monde entier.

Adultère, mode d’emploi parlait du sexe et ce de manière osée. Au cours du montage, Christine Pascal s’amuse de l’avoir fait, et en même temps, on sent qu’elle en a peur. Jusqu’où aller, que peut-on montrer et que ne peut-on pas montrer ? Et les acteurs, comment les amener à faire des choses qu’ils n’osent pas faire ? C’est aussi pour cela qu’elle s’endort, qu’elle se retranche durant un moment du montage et du monde des adultes. Mutine et rieuse, adorable d’intelligence et de sincérité, on a du mal à croire qu’elle n’a plus que quelques mois à vivre. Tiré d’une boîte noire où il était endormi depuis dix-sept ans, ce film sur le film est aujourd’hui visible. Grâce à Anne Dutertre qui l’a réalisé, et Jacques Comets qui l’a produit avec Arnaud Dommerc, avec l’aide de la Région Île-de-France. Il est un film de plus, essentiel, vital et bouleversant, dans l’œuvre intense de Christine Pascal qui, rappelons-le, n’avait réalisé que cinq films : Félicité (1979), La Garce (1984), Zanzibar (1989), Le Petit prince a dit (1992), et Adultère, mode d’emploi (1995).

Marcel Hanoun

Posté dans Cinéma le 24.09.2012 par serge toubiana

Le cinéaste Marcel Hanoun est décédé, samedi 22 septembre 2012 au soir, à la suite d’un arrêt cardiaque à l’âge de 82 ans.

Né le 26 octobre 1929 à Tunis, installé à Paris dès l’après-guerre, il est d’abord photographe et journaliste, avant de réaliser des films, d’écrire sur le cinéma et de fonder une revue, Cinéthique en 1969. Il est entre autres l’auteur de Cinéma cinéaste, paru en 2001 (éditions Yellow Now).

En 1959 Une simple histoire le fait remarquer, en particulier par Jean-Luc Godard, et signale d’emblée son importance singulière : un récit dramatique tiré d’un fait divers, mais raconté avec une économie de moyens inédite, en 16 mm, un montage et un commentaire novateurs, un refus de l’émotion immédiate comme le prix d’un véritable humanisme.

Dès lors et pendant 50 ans, Marcel Hanoun œuvre par et pour le cinéma : quelque 70 fictions et documentaires de toute durée, dans tous les formats, sur tout support, et ne relevant d’aucun genre institué sauf de l’essai filmé et de l’expérimentation continue. Une œuvre qui a toujours su allier l’absence de moyens matériels à l’inventivité formelle : Octobre à Madrid (1967), L’Été (1968), L’Automne en 1971 et Le Printemps en 1972 (deux films avec Michael Lonsdale), La Vérité sur l’imaginaire passion d’un inconnu (1974), Otage (1989), Je meurs de vivre (1994), Chemin d’humanité (1997), Jeanne, aujourd’hui (2000), Cello (2010).

Dans L’Authentique Procès de Carl-Emmanuel Jung (1967), l’un de ses plus beaux films (en partie produit par Jean-Luc Godard et monté avec Jean Eustache), il invente une mise en scène simultanément documentée et allégorique du jugement d’un criminel de guerre nazi. Le film suscite une réflexion et une émotion intense, en ayant recours à une diction dénuée affects apparents, « paroles atonales, sans passion, pour dire l’horreur sans mesure du crime nazi » (M. Hanoun).

Récemment, déjà malade, il signait Insaisissable Image en 2007, tourné avec un simple téléphone portable : un film sur sa vie d’alors, soumise au rythme implacable des dialyses. Et un film de vie, léger et inspiré, drôle, manifestant à chaque plan un amour du monde et du cinéma, une croyance inébranlable en leurs beautés et puissances conjuguées.

En mai 2010 la Cinémathèque française lui rendait hommage, en sa présence, en projetant l’intégralité de ses films. En prévision de cet événement et depuis lors, avec la complicité attentive du cinéaste, la Cinémathèque française a mené et continue de mener un travail de sauvegarde et de restauration de son œuvre.

Une rétrospective de ses films est prévue au Saint-André des Arts, du 14 novembre au 11 décembre 2012, sous le titre : Marcel Hanoun, Un Autre Regard. Cello (2009, 70 minutes) y sera projeté en avant-première, le 26 octobre à 20 heures.

Manoel de Oliveira ou l’enfance de l’art

Posté dans Cinéma le 8.09.2012 par serge toubiana

Il y avait quelque chose d’étrange et de très émouvant, jeudi soir à la Cinémathèque, sur la scène de la salle Henri Langlois, avant la projection en avant-première de Gebo et l’ombre, le dernier film de Manoel de Oliveira. À voir réunis les six acteurs du film et ses producteurs, Martine de Clermont-Tonnerre pour la France, et Luis Urbano pour le Portugal, en présence de Aurélie Filippetti la ministre de la Culture et de la Communication, accueillie pour la première fois dans nos murs depuis sa nomination rue de Valois. Chacune, chacun a parlé de Manoel de Oliveira, qui était absent – « C’est un ange » a dit Jeanne Moreau, et c’était comme s’il avait été là, parmi nous, écoutant ce que nous avions à dire de lui et de son œuvre. S’il n’était pas là, pour des raisons de santé, son fantôme semblait planer dans la salle bondée, attentive et impatiente de découvrir le film.

Aurélie Filippetti d’abord, puis Jeanne Moreau, Michael Lonsdale, Luis Miguel Cintra, ont rendu hommage au grand cinéaste portugais, évoquant son œuvre et la place que cet artiste occupe au sein du cinéma européen et mondial. Enfin, Leonor  Silveira, son actrice fétiche, a lu un message de Manoel de Oliveira, optimiste et chaleureux.

Gebo et l’ombre sera peut-être le dernier film de Manoel de Oliveira, âgé de 104 ans. Ce n’est pas sûr, et on ne le souhaite pas. Dès qu’il sera rétabli, le plus que centenaire aura à cœur d’entreprendre un nouveau film, court ou long. Car son énergie créatrice demeure intacte. Mais ce film est aussi, d’une certaine manière, son premier, un film qui retourne aux origines du cinéma. Gebo et l’ombre ou l’enfance de l’art, selon Oliveira. Au début du film, un plan sombre, éclairé par la lueur d’une lanterne : Gebo et l’ombre plonge le spectateur dans la pénombre, comme au temps des lanternes magiques, ce moment où l’image fixe vacille, tremble encore, hésite à marcher, à courir et prendre son envol. Le cinéma n’est pas encore né, il est dans les limbes du théâtre optique, il joue avec les trompe-l’œil et les illusions, avant l’invention des frères Lumière, et avant les premiers trucages de Georges Méliès.

Oliveira situe son film dans cet espace des origines, ce temps des premiers temps de l’image animée. Décor unique : la maison de Gebo (Michael Lonsdale) et de son épouse Doroteia (Claudia Cardinale), qui vivent pauvrement avec leur belle-fille Sofia (Leonor Silveira), espérant le retour de João, leur fils (Ricardo Trêpa). Ce qu’il y a de miraculeux dans ce film, c’est la manière avec laquelle Oliveira efface ou abolit l’héritage de plus d’un siècle de cinéma. Né en 1908, réalisant son premier film en 1929, au temps du muet – Douro, faina fluvial -, Oliveira boucle pour ainsi dire la boucle et renoue avec la veine fantasmagorique des premiers temps. Ce film-là, comme d’ailleurs la plupart de ceux qu’il a entrepris tout au long de sa carrière (c’était évident dans L’Étrange affaire Angelica, qu’il était venu présenter à la Cinémathèque il y a deux ans), est travaillé par une esthétique épurée, simplifiée, condensée : de la lanterne magique aux premiers effets spéciaux, du théâtre filmé à l’image animée, du muet au parlant, de la frontalité des plans à la profondeur de champ, de la relation entre le champ et le hors-champ, Oliveira pianote et joue avec la forme cinématographique dans tous ses états, en en redécouvrant une à une chacune des péripéties. C’est ce déploiement vertigineux qui fait la magie de Gebo et l’ombre.

Mais il y a autre chose. Oliveira voulait faire un film sur la pauvreté. La pauvreté aujourd’hui. « Je me suis souvenu alors de la pièce de Raul Brandão, qui parle de la pauvreté et de l’honnêteté », dit-il dans le dossier de presse du film. Plus loin : « Le film porte  surtout sur la question de la pauvreté et sur l’honneur. Il n’a pas de sens politique immédiat, mais on peut, bien sûr, en trouver un. Le texte que je transpose date du début du XXe siècle, mais le film est fait au début du XXIe siècle, il a donc un lien avec l’actualité. » Passer du début du XXe au début du XXIe siècle ne pose aucun problème à Manoel de Oliveira. Chacun de ses films est un voyage dans le temps qui lui permet d’explorer les formes narratives et esthétiques du cinéma. Gebo et l’ombre est aussi un magnifique mélodrame, qui parle de la pauvreté et de l’honneur, de la famille et du labeur, et du sacrifice d’un père pour son voleur de fils. Les acteurs sont admirables, la beauté est dans chaque plan (l’image est de Renato Berta). D’où l’émotion.

La soirée du 6 octobre lançait également la rétrospective intégrale de l’œuvre de Manoel de Oliveira, rendue possible grâce au concours de la Cinémathèque portugaise, de l’Institut Camoes et de Lusomondo.

Hier, Maria de Medeiros est venue présenter La Divine comédie (1991). Aujourd’hui samedi, Sabine Lancelin présentera Je rentre à la maison (2001, avec un Michel Piccoli absolument génial) ; elle reviendra samedi 22 septembre parler de Singularités d’une jeune fille blonde (2009). Dimanche 9 septembre, ce sera au tour de Bulle Ogier de présenter Belle toujours (2006). Valérie Loiseleux, la monteuse du cinéaste, viendra vendredi 14 septembre à 19 heures présenter Le Jour du désespoir. Paolo Branco, qui a produit et grandement contribué à faire connaître en France l’œuvre de Manoel de Oliveira, sera à la Cinémathèque samedi 15 septembre à 15h pour présenter Le Soulier de satin (1984). Enfin, lundi 10 septembre à 19h, Mathias Lavin donnera une conférence sur le thème : « Le cinéma de Manoel de Oliveira, ou le principe de l’incertitude ».

Gebo et l’ombre sortira le 26 septembre 2012 (distribué par Epicentre Film).

La rétrospective à la Cinémathèque française dure jusqu’au  21 octobre 2012.

Cher Harvey Keitel

Posté dans Cinéma le 2.09.2012 par serge toubiana

Le 38e Festival  du cinéma américain de Deauville s’ouvrait vendredi soir par un hommage à Harvey Keitel. Bruno Barde, directeur du Festival, m’avait demandé de prononcer le discours d’accueil.

Cher Harvey Keitel,

C’est un grand honneur de vous rendre hommage ce soir, dans le cadre du Festival de Deauville. Vous êtes l’un des acteurs américains à la carrière la plus riche et la plus prolifique, la plus généreuse aussi. De Martin Scorsese à Quentin Tarantino, de Jane Campion à Ridley Scott, en passant par James Toback, Abel Ferrara, Paul Schrader, sans oublier Bertrand Tavernier, Theo Angelopoulos et beaucoup d’autres, vous vous déplacez depuis quarante ans avec une incroyable agilité, une grande liberté aussi, sur tout le spectre du cinéma mondial. Cela fait notre admiration et notre respect.

Pourtant, au début les choses ne se présentaient pas très bien pour vous. Vous êtes né à Brooklyn le 13 mai 1939, dans une famille juive pauvre, d’origine polonaise et roumaine. Les études n’étaient pas votre point fort. Après quelques petits boulots, vous vous engagez dans les Marines à la fin des années 50. Revenu à New York, vous vous inscrivez à l’Actors Studio pour suivre des cours de théâtre. Formé à l’école de « la Méthode », vous apprenez à canaliser votre violence intérieure, votre part d’animalité. C’est un point essentiel chez vous, un trait de caractère qui devient une manière de jouer et d’incarner vos personnages. S’il y a, parmi les grands acteurs du cinéma américain, disons la tendance Robert Mitchum d’un côté, la tendance James Stewart de l’autre, vous seriez plutôt du côté de Mitchum. Jouer les « bad guy » ne vous déplaît pas, au contraire. Vous assumez avec finesse et une pointe d’ironie ce côté « mauvais garçon », jouant avec la puissance du mal qui émane de vous et dont vous faîtes un élément de séduction. C’est la marque des grands acteurs.

Après avoir été engagé sur des séries TV, vous êtes reconnu au cinéma grâce à Martin Scorsese avec ce film mythique : Mean Streets (1973), chef d’œuvre du cinéma indépendant américain. Le film lance la carrière de Scorsese et celle des deux jeunes acteurs au tempérament de feu qu’il a repérés : Robert De Niro et vous. Avec De Niro, vous serez longtemps liés par une sorte de pacte secret, vous retrouvant souvent ensemble dans d’autres films de Scorsese - Alice n’est plus ici en 1974, Taxi Driver en 1976. Vous jouez ensemble, mais tout vous oppose. Autant De Niro semble déployer un art magistral consistant à disparaître dans ses rôles, à se fondre en eux, à imploser à l’intérieur des personnages que lui confient Scorsese, Coppola ou Sergio Leone, parmi tant d’autres, autant vous jouez tout d’un bloc en imposant votre physique, votre prestance corporelle. Avec vous, c’est à prendre ou à laisser. Vous explosez à chacune de vos apparitions, l’une des plus notables étant celle dans Bad Lieutenant d’Abel Ferrara tourné en 1992 : l’un de vos rôles les plus impressionnants, comme un documentaire sur vous, une sorte d’autoportrait à travers ce personnage de mauvais flic éructant, se branlant, se droguant, en proie à ses démons. Même chose dans Reservoir Dogs, premier film de Quentin Tarantino, que vous avez coproduit et dans lequel vous êtes impressionnant du fait de votre seule présence. Violence et magnétisme. Avec en plus, l’ironie ou le sens de la parodie qui caractérise Tarantino.

Tout film est pour vous une sorte de mise à l’épreuve ou de catharsis. Pour autant, tourner avec une cinéaste aussi sensible et talentueuse que Jane Campion prouve que vous avez plus d’une corde à votre arc. La virilité qui se dégage de vous est souvent prise en défaut par vos partenaires. Holly Hunter dans La Leçon de piano, Kate Winslet dans Holy Smoke, Madonna dans Snake Eyes, Susan Sarandon et Geena Davis dans Thelma et Louise. Autant de partenaires avec lesquelles vous avez exprimé une profondeur d’âme et une sensibilité écorchée.

Par goût de l’aventure, par curiosité, vous avez accepté des propositions venues d’Europe. Bertrand Tavernier vous a dirigé dans La Mort en direct aux côtés de Romy Schneider. Vous jouez également dans La Nuit de Varennes de Ettore Scola, et quelques années plus tard dans le beau film de Theo Angelopoulos, Le Regard d’Ulysse (Grand Prix du Festival de Cannes en 1995). Cet éclectisme vous permet de travailler l’intérieur du système hollywoodien, tantôt au cinéma tantôt pour la télévision, mais aussi dans les marges. Vous n’hésitez pas à prendre des risques et à donner leur chance à de jeunes réalisateurs, pas seulement américains. En Amérique ou en Europe, dans le système ou en dehors, les cinéastes qui vous regardent n’ont visiblement pas fini d’explorer cette indomptable et fascinante nature animale que vous n’est pas prêt d’abandonner. C’est pour cette raison que nous vous admirons, cher Harvey Keitel.

 

 

Carton jaune à Eric Marty

Posté dans Cinéma le 20.08.2012 par serge toubiana

Ce matin, dans la rue principale de Maussane-les-Alpilles, je rencontre Raphaël Sorin et sa femme Muriel. Ensemble nous allons acheter nos journaux, puis boire un café sur la grande place. Très vite nous évoquons l’article paru il y a quelques jours signé Eric Marty, accusant Chris Marker d’avoir été pétainiste dans sa jeunesse (Un moment pétainiste dans la vie de Chris Marker, Le Monde, 15 août 2012). L’article de Marty est plus rusé que ça, assez fourbe dans son attaque. Bien sûr, Chris Marker était un grand cinéaste, un écrivain, un photographe et un essayiste de talent, mais il a tout de même été pétainiste en 1940, écrivant sous un pseudonyme (Marc Dornier) dans une revue ouvertement vichyste. Soit. Ce texte en dit trop ou pas assez. S’il avait été plus au fond des choses, ce qu’on attendrait d’un philosophe universitaire, Eric Marty aurait dû écrire que Marker, lorsqu’il était jeune, avait été maurassien, comme tant d’autres jeunes intellectuels à cette époque. Cela ne sauve pas un homme d’avoir été maurassien. Mais cela permet de mieux comprendre ce que pouvait être une forme d’engagement intellectuel à cette époque.

Je me souviens avoir lu il y a trois ans le magnifique livre de Daniel Cordier, Alias Caracalla (Gallimard), dans lequel le résistant et secrétaire de Jean Moulin disait que lui aussi dans sa jeunesse avait été maurassien. Profondément maurassien et même antisémite. Cela ne l’empêcha pas de clarifier ses choix moraux et idéologiques par la suite, dès son arrivée à Londres parmi les engagés de la France Libre, aux côtés du général De Gaulle. On pouvait, on a donc pu être maurassien et devenir résistant. C’est semble-il le chemin qu’a parcouru Chris Marker.

Ce que Marty aurait aussi pu écrire, c’est que Chris Marker avait été, dès cette époque, le meilleur ami, l’ami intime de Simone Kaminker, alias Simone Signoret, née la même année que lui, en 1921. Cette amitié allait durer jusqu’à la mort de l’actrice en 1985. Chacun sait que Simone Kaminker était juive. Raphaël Sorin en sait bien davantage que moi sur la période, et sur le trouble de certains intellectuels durant l’Occupation – il évoquait ce matin le parcours de Claude Roy, lui aussi passé du maurrassisme à l’engagement à gauche, dans la résistance et le compagnonnage de route avec les communistes. Cela n’excuse pas tout, mais cela relativise tout de même l’approche d’Eric Marty, à mon avis à courte vue, et surtout mal intentionnée. L’itinéraire de Chris Marker est complexe, lui-même a mis un point d’honneur, durant toute sa vie, à effacer ses propres traces. Mais son œuvre parle pour lui. Et ce qu’elle dit est à l’opposé de ce qu’écrit, à la hâte, Eric Marty.

 

P.S. : je recommande vivement la lecture du texte que Hervé Serry consacre à la relation entre Chris Marker et le Seuil, qui couvre une décennie juste après la guerre. On y apprend beaucoup sur une partie importante de l’itinéraire intellectuel de Chris Marker.

http://www.seuil.com/page-hommage-chris-marker.htm#_ftn2

Fin de l’exposition Tim Burton

Posté dans Cinéma le 6.08.2012 par serge toubiana

L’exposition consacrée à Tim Burton a fermé ses portes dimanche soir. Depuis son ouverture le 7 mars dernier, elle a reçu 352.371 visiteurs, un record pour la Cinémathèque française.  Jamais aucune de nos expositions depuis 2005 (la première était consacrée à Renoir/Renoir, suivie par Pedro Almodóvar, l’Expressionnisme allemand, Dennis Hopper, Jacques Tati, et jusqu’à celle consacrée à Stanley Kubrick en 2011) n’avait reçu autant de visiteurs. Ces dernières semaines il fallait faire la queue dans le parc de Bercy, et heureux étaient ceux qui avaient eu la bonne idée de réserver leur place par internet ou via la Fnac.

Plus de la moitié des visiteurs de l’exposition Tim Burton découvraient pour la première fois la Cinémathèque. Ils venaient de Paris et d’un peu partout en France, un grand nombre de visiteurs étaient des étrangers (Belgique, Suisse, Italie, Espagne…). Cela s’explique par le fait que l’exposition n’était visible qu’à Paris, après avoir cheminé, depuis le MoMA à New York en 2009, par Melbourne (à l’ACMI), Toronto (au TIFF) puis Los Angeles (au LACMA). Son périple s’achève, à moins d’un miracle. À la Cinémathèque, une majorité de jeunes, parfois déguisés en personnage de films de Tim Burton, un enthousiasme visible et communicatif, beaucoup d’enfants avec leurs parents, une multitude d’échos à travers blogs, facebook et autres réseaux culturels. Tout cela participe du succès de cette belle exposition.

C’est toujours avec une pointe de tristesse qu’une exposition se termine. Il a fallu beaucoup d’énergie pour l’accueillir, d’abord obtenir la confiance de Tim Burton et de son équipe, celle du MoMA bien sûr, à l’origine de cette exposition, que nous remercions chaleureusement. Et les équipes au sein de la Cinémathèque, qui se sont mises en quatre pour être à la hauteur. Dès aujourd’hui commence le décrochage des quelque 700 pièces, qui seront emballées avec délicatesse et enfermées dans de grosses caisses en bois, en partance vers le Museum of Modern Art de New York. L’exposition restera comme un très beau souvenir. Dans quelques jours à peine commencera la démolition des cimaises, puis la construction de nouvelles prêtes à accueillir notre prochaine exposition, qui ouvrira en octobre. Celle-ci sera consacrée à un film mythique, Les Enfants du Paradis, réalisé en 1943 par Marcel Carné d’après un scénario et des dialogues de Jacques Prévert. Un tout autre univers que celui de Tim Burton. Mais les éléments dont nous disposons dans nos collections, ceux également de la Fondation Jérôme Seydoux – Pathé avec laquelle la Cinémathèque conçoit cette exposition, laissent présager le meilleur : maquettes d’Alexandre Trauner, dessins du peintre Mayo pour les costumes du film, partitions originales de Maurice Thiriet et Joseph Kosma, scénario original de Prévert, découpage technique de Carné, photos inédites, affiches magnifiques, matériels promotionnels d’une qualité extraordinaire, et bien d’autres choses encore. Une exposition qui montrera le film dans son processus même, à une époque peu ordinaire, celle de l’Occupation allemande. De Tim Burton aux Enfants du Paradis, le seul point commun, c’est la permanence du cinéma. Le cinéma dans l’intimité de sa création même. À toutes les époques. Rendez-vous le 24 octobre.

Entre-temps, la Cinémathèque ferme ses portes jusqu’au 29 août. Elle rouvrira avec deux belles rétrospectives, l’une consacrée à Otto Preminger (en ce moment même visible au Festival de Locarno, jusqu’au 11 août), l’autre à Manoel de Oliveira.

Le réalisateur Chris Marker est mort

Posté dans Cinéma le 30.07.2012 par serge toubiana

Chris Marker est mort le 29 juillet 2012, le jour de ses 91 ans, à son domicile parisien dans le 20è arrondissement de Paris.

De son vrai nom Christian François Bouche-Villeneuve, Chris Marker était l’auteur d’une cinquantaine de films documentaires qui ont profondément marqué et influencé le cinéma mondial. Dans les années cinquante, proche d’Alain Resnais et d’Agnès Varda, il coréalise avec Resnais Les Statues meurent aussi (1953), puis commence à réaliser seul des films qui imposent doucement un ton inédit, un style et une manière inconnue de regarder le monde et d’en rendre compte, un art du montage poétique : Dimanche à Pékin (1956), Lettre de Sibérie (1957), Description d’un combat (1961), Cuba Si (la même année), évidemment La Jetée (1962), un film qui, à partir de photos fixes inventa un style et une nouvelle écriture cinématographique. Le Joli Mai, À bientôt, j’espère (1968), La Solitude du chanteur de fond (sur Yves Montand, en 1974) ; Le fond de l’air est rouge (1977), Sans Soleil (1983), A.K. , son film sur le tournage de Ran, d’Akira Kurosawa (1985), Mémoires pour Simone, réalisé en 1986, en hommage à Simone Signoret, sa grande amie et sa protectrice, L’Héritage de la Chouette (1989), Le Tombeau d’Alexandre (1993), Level Five (1997), Le Souvenir d’un avenir (2003), jusqu’à son dernier court-métrage réalisé en 2007 Leila Attacks.

L’œuvre de Chris Marker a suivi et épousé la deuxième moitié du XXe siècle, en se tenant à la bonne distance des événements historiques qui ont bousculé le monde (quitte à y revenir après coup, en reprenant comme Pénélope le montage de certains de ses films qu’on croyait « terminés ») : Cuba, le communisme soviétique et chinois, la guerre du Vietnam, Mai 68 en France, le Chili, les luttes ouvrières, les combats pour l’émancipation et l’indépendance. Grand moraliste, Chris Marker avait le regard d’un ethnographe engagé, soucieux de styliser son écriture cinématographique. Ecrivain, photographe, essayiste, génial expérimentateur, auteur de nombreux collages qu’il envoyait à ses amis de par le monde, au Japon, en Amérique et partout ailleurs, en se servant des nouvelles technologies et d’Internet, grand voyageur solitaire, Chris Marker, figure libre et souveraine, aimait entretenir le mystère sur sa personne, refusant d’être photographié ou de présenter ses propres films.

Chris Marker, c’est encore le paradoxe dynamique d’un créateur qui fit tout à la fois œuvre personnelle, à la manière d’un artisan, et mit souvent son génie de l’organisation au service des autres, de la cause des autres, initiant ainsi des expériences artistiques et politiques décisives comme l’œuvre collective intitulée Loin du Vietnam (1967) ou des films ouvriers majeurs réalisés dans le cadre des « Groupes Medvedkine », du nom de ce cinéaste soviétique auquel il consacra aussi un film « en solo », Le Tombeau d’Alexandre. Dans le monde cinématographique de Marker, tout se tient : l’individuel et le collectif, le présent et la mémoire, l’intime et le spectaculaire des luttes, le bricolage et la haute technologie, la « petite forme » (la danse sublime de l’éléphant sur une musique de Stravinsky pendant les quatre minutes de Slon Tango, 1993) et la grande histoire (Le fond de l’air est rouge, L’Héritage de la chouette). Du grand art à l’échelle d’un seul homme.

Chris Marker sera incinéré jeudi 2 août à 14h30, au Crématorium du Père-Lachaise.