Week-end à Tokyo avec Fanny Ardant

Cela relevait du défi. Nous l’avons fait. Partir jeudi soir pour Tokyo, et en revenir dès lundi. À peine trois jours, voyage inclus. L’institut Franco-Japonais, qui fête ses soixante ans, souhaitait avoir pour marraine de l’événement Fanny Ardant. Jean-Jacques Garnier, le nouveau directeur de l’Institut, en place depuis trois mois, et Abi Sakamoto, la programmatrice cinéma, m’avaient fait part il y a deux mois de leur désir de convier Fanny Ardant. Encore fallait-il la convaincre d’accepter. Lors du dîner offert en l’honneur de Tim Burton à la Cinémathèque le 4 mars dernier, Fanny Ardant me répondit : « Pourquoi pas ! À condition que vous m’accompagniez ! » Affaire conclue.

L’Institut Franco-Japonais est un îlot très agréable et protégé situé à Shinjuku, très fréquenté par les nombreux Japonais épris de culture française. On y dispense des cours de français, on y programme lectures, concerts, spectacles, et bien sûr des films. La brasserie ne désemplit pas, et la librairie offre tout ce que l’on peut désirer lire ou voir, livres et DVD. Il m’est arrivé plus d’une fois d’y passer, tantôt avec Jacques Doillon (c’était il y a quatre ans), tantôt pour y présenter des cycles dédiés à des auteurs du cinéma français. Abi Sakamoto a appris le français par amour des films de la Nouvelle Vague (Truffaut, Godard, Rohmer). Faire venir Fanny Ardant coïncidait avec le souhait de célébrer les 80 ans de François Truffaut (né le 6 février 1932).

Deux films au programme : La Femme d’à côté et Vivement dimanche!, auxquels s’ajoutait Cendres et Sang, le premier film réalisé par Fanny Ardant l’an dernier. La salle de 108 places fut prise d’assaut à chacune des séances. Abi Sakamoto m’avait demandé de présenter Rue de l’Estrapade de Jacques Becker, un de mes cinéastes préférés. Une programmation consacrée à Becker avait déjà eu lieu, il y a quatre ou cinq ans à Tokyo, à l’Athénée. Mais Rue de l’Estrapade, avec Anne Vernon, Louis Jourdan et Daniel Gelin, réalisé en 1952, n’y figurait pas. Ce film est la preuve que Becker est un « moderne ». Sa vision du couple en témoigne : Louis Jourdan est pilote de course, Anne Vernon une femme au foyer qui fréquente les couturiers à la mode. L’appartement est moderne, les objets en témoignent tout comme le mode de vie du couple. Le hic c’est que Louis Jourdan a une maîtresse, un mannequin qui pose dans les magazines. Son épouse ne le supporte pas, à tel point qu’elle quitte le foyer conjugal pour s’installer dans une chambre meublée sise au 7 rue de l’Estrapade. La chambre est vétuste, les voisins sont de jeunes artistes fauchés à l’esprit bohême. Beau et ténébreux, Daniel Gelin s’éprend d’Anne Vernon, qui se laisse embrasser. Jaloux, le mari vient récupérer sa femme en faisant amende honorable. Happy end. Tout est dans le rythme insufflé par la mise en scène de Becker, qui regarde ce petit monde avec tendresse et empathie. La femme prend son destin en main et fait tout, sans le moindre cynisme, pour que son mari ait à nouveau le désir de la reconquérir. Et elle y parvient. Réalisé il y a soixante ans, le film de Becker pouvait facilement éveiller la curiosité du public de l’Institut. Et ce fut le cas.

Ce n’est pas un schéma de comédie qui préside à La Femme d’à côté, mais un scénario dramatique. Fanny Ardant raconta que lorsqu’elle lut les 6 pages du synopsis que l’on avait glissé sous sa porte, elle fut prise d’une joie incroyable, profonde. Non seulement La Femme d’à côté était écrit pour elle, mais le film lui offrait aussi l’occasion, pour son premier rôle au cinéma, d’avoir Gérard Depardieu comme partenaire. Magnifique baptême du feu. C’est peu de dire que le tournage du film fut joyeux, très souvent ponctué de fous rires. L’instant d’après, il fallait incarner Mathilde, cette femme entière et irréductible, bouleversée d’avoir comme voisin Bernard, un homme qu’elle a aimé autrefois. On se souvient de la réplique de Madame Jouve, la narratrice, qui s’y connaît en amour : Ni avec toi ni sans toi.  Vers la fin du film, une nuit, lorsque Mathilde fait grincer une porte pour éveiller l’attention de Bernard et l’attirer chez elle, un travelling montrait Fanny Ardant habillée d’un trench-coat, marchant le long du mur de la maison. C’est à ce moment précis que Truffaut eut l’idée que son actrice pourrait incarner une héroïne de film noir. L’idée de Vivement dimanche ! ne pouvait ensuite que faire son chemin. Il y a, dans Vivement dimanche !, la même structure dramatique que dans Le Dernier métro : une femme prend les choses en mains tandis que l’homme est réfugié à la cave. On se souvient que Catherine Deneuve (Marion Steiner dans le film) dirigeait son théâtre dans des conditions extrêmement difficiles dues à l’Occupation, tandis que Lucas Steiner, son mari, parce que Juif était porté disparu. Le jeune acteur interprété par Gérard Depardieu, intrépide et plein de fougue, recevait une gifle le jour où il venait annoncer à Marion qu’il entrait dans la Résistance, menaçant ainsi l’équilibre précaire établi par Mario Steiner, et s’éloignant d’elle qui en était éprise. Dans Vivement dimanche !, Fanny Ardant interprète la secrétaire qui mène l’enquête, Barbara Becker (clin d’œil à Jacques Becker que Truffaut adorait), pendant que Julien Vercel, son patron (Trintignant), accusé d’un crime qu’il n’a pas commis, se cache à l’entresol par la fenêtre duquel il regarde les jambes des femmes qui passent. Tout Truffaut est dans cette métaphore : femme active/homme passif ou spectateur, avec bien sûr le rapport amoureux chevillé au corps.

Irréductible Mathilde, dans La Femme d’à côté, lorsqu’elle va au bout de l’amour passion. Irréductible Fanny Ardant, lorsqu’elle réalise son premier film, Cendres et sang, tourné en Roumanie et en Transylvanie, avec une pléiade d’acteurs entourant l’actrice israélienne Ronit Elkabetz, son double à l’écran. Produit par Paolo Branco, le film est tenu, cadré, charpenté, on sent que chacune des décisions artistiques ou de mise en scène ont été prises avec une sorte d’obstination et sans faute de goût. Film impulsé par une force archaïque, et qui joue avec le théâtre des passions. La discussion qui suivit la projection, avec le cinéaste Shinji Oayama, (dont le nouveau film, Tokyo Park, sortira en France en juin) étonné et bousculé par la vision du film, fut passionnante. Voyager avec Fanny Ardant est un pur bonheur.

2 Réponses à “Week-end à Tokyo avec Fanny Ardant”

  1. whoever a écrit :

    « Rue de l’estrapade », la quintessence des années 50.

  2. Vince Vint@ge a écrit :

    « Voyager avec Fanny Ardant est un pur bonheur. » (ST)
    Veinard !

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