Rossana Rummo, notre amie italienne

Hier soir, l’Institut culturel italien de Paris, rue de Grenelle, vivait un moment inoubliable. Exceptionnel. C’était à la fois la dernière soirée culturelle avant les fêtes de fin d’année. Mais aussi et surtout la dernière initiative de sa directrice, Rossana Rummo qui, après quatre années passées à Paris, rejoint dès mardi prochain Rome et le ministère de la culture italien. Rossana Rummo était fêtée hier avec enthousiasme et émotion par le public venu nombreux, et par son équipe qui la voit partir avec tristesse. C’est peu de dire qu’elle laissera une trace pour son action à la tête de l’Institut culturel italien. Elle avait conçu hier une « soirée surprise », centrée sur le chanteur napolitain Enzo Gragnaliello, personnage principal d’un beau documentaire réalisé par Carlo Luglio, Radici. Après la projection, Enzo Gragnaniello, accompagné de Piero Gallo à la mandoline, donna un récital magnifique, qui dura plus d’une heure, devant un public fervent qui battait des mains. Tout était réuni, le talent, l’émotion, la convivialité. Et déjà la nostalgie, du fait du départ de Rossana Rummo.

La Cinémathèque a noué une relation très complice avec Rossana Rummo depuis son arrivée à Paris à la direction de l’Institut culturel italien. A sa demande, j’ai écrit ce texte qui figure dans une belle brochure intitulée « Cahier italien », publiée à l’occasion de son départ, où figurent des textes de Yves Bonnefoy, Jean Clair, Emmanuel Demarcy-Motta, jean-Luc Monterosso et quelques autres.

Tout au long de ces quatre dernières années, les « soirées italiennes » ont été très nombreuses à la Cinémathèque française. Gaies, vivantes, stimulantes, organisées autour de films italiens, de cinéastes italiens, toujours suivies par un public fervent et mélangé.

Ainsi, avons-nous rendu hommage à quelques figures essentielles. Je pense à Giuseppe Rotunno, le grand directeur de la photographie de Visconti, Fellini et de tant d’autres grands réalisateurs  -Rotunno était notre invité à Paris au printemps 2006. Je me souviens de la programmation « Tutto Fellini », au moment de l’exposition qui se tenait en octobre 2009 au Jeu de paume, cycle qui connut un incroyable succès public, tant de jeunes cinéphiles venant découvrir pour la première fois sur grand écran des chefs-d’œuvre comme La dolce vita et Huit et demi. Je pense aussi à Mario Monicelli à qui la Cinémathèque rendait hommage en mars 2008, en sa présence, celle d’un homme âgé mais vif et toujours passionné par son métier. Plus récemment il y eut la rétrospective consacrée à Francesco Rosi en sa présence en juin dernier ; puis Nanni Moretti, venu à Paris en septembre 2011 à l’occasion de la sortie de Habemus Papam, avec Michel Piccoli, occasion rêvée de montrer tout son œuvre. A chaque fois, j’ai constaté combien le public de la Cinémathèque était curieux de voir ou revoir des films italiens – pas seulement ceux de la « Comédie à l’Italienne » -, de connaître son histoire, ses auteurs, ses acteurs. N’oublions pas que le cinéma italien dans les années 50 à 70 était souvent coproduit avec la France, et que de nombreux acteurs et actrices firent le va-et-vient entre Paris et Cinecittá. Cette complicité ou ce cousinage a toujours existé entre nos deux cinématographies.

Pour chacune de ces soirées, pour chacun de ces événements, la Cinémathèque française a trouvé en Rossana Rummo une partenaire enthousiaste, une complice pleine d’énergie, une femme intelligente et toujours disponible, partante. Nous avons fait ce chemin ensemble, celui de parcourir le cinéma italien d’hier et d’aujourd’hui, conscients de son incroyable richesse. Il suffisait de montrer les films, d’organiser des rencontres, de donner la parole à des créateurs, des cinéastes, des acteurs et actrices. Je pense par exemple à Histoires d’It, festival annuel de documentaires italiens faisant découvrir l’Italie, son histoire, sa réalité complexe, ses contrastes et ses ambiguïtés, à un public parisien : chaque ouverture s’est faite à la Cinémathèque en présence de réalisateurs et d’invités prestigieux.

Sous l’impulsion de Rossana Rummo, l’Institut culturel italien à Paris a connu une effervescence exceptionnelle. Combien de fois m’est-il arrivé de visiter une exposition, d’assister ou de participer à une table ronde, dans les locaux de l’Institut rue de Grenelle ? Grâce à Rossana, la culture italienne, à travers le cinéma, la littérature, le théâtre ou la photographie, a été présente à Paris dans sa diversité et son dynamisme. Je me souviens aussi de l’hommage que nous avions rendu à Alberto Moravia en 2010, à l’occasion de la parution de la biographie écrite par René de Ceccaty (Flammarion). Nous avions décidé de programmer un grand nombre de films italiens adaptés de son œuvre, sans oublier Le Mépris, le chef-d’œuvre de Godard. Nous eûmes aussi l’idée de concevoir une lecture à partir d’un texte d’une beauté incroyable : un entretien réalisé en 1961 par Moravia avec Claudia Cardinale, dans lequel l’écrivain pose des questions intimes à l’actrice, sur son corps, ses habitudes, ses gestes quotidiens. Claudia Cardinale accepta avec son infinie gentillesse de participer à cette lecture, en jouant son propre rôle. Quant à René de Ceccaty, il fut le lecteur de Moravia, sa voix en quelque sorte. La table ronde organisée le 7 mars 2010 réunissait, outre René de Ceccaty et Claudia Cardinale, Cédric Kahn (qui adapta L’ennui au cinéma en 1988), Alain Elkann, écrivain et essayiste, qui fut proche de Moravia (son livre, Vita de Moravia, a été réédité en 2007 chez Flammarion), et Simone Casini qui a dirigé l’édition des œuvres complètes de Moravia aux éditions Bompiani.

Travailler avec Rossana Rummo a été pour moi un vrai plaisir, car nous partagions l’intuition que le plaisir et le goût de programmer et de transmettre étaient au cœur de notre activité. Diriger une institution culturelle c’est d’abord faire en sorte que la vie entre par les fenêtres, et que le public se sente accueilli, pris par la main – il n’attend que ça. Il y a assez de trésors dans la culture italienne, assez d’artistes et de personnalités libres et talentueuses, pour que nous puissions les accueillir, leur donner la parole, montrer ou programmer leurs œuvres. Rossana Rummo a exercé cette mission avec un talent et une générosité hors-pair. Paris s’en souviendra longtemps.

 

2 Réponses à “Rossana Rummo, notre amie italienne”

  1. corinne bacharach a écrit :

    merci Sergio pour ces mots si beaux et si justes pour Rossana que j’ai eu le bonheur de rencontrer grâce à toi. Cela a été un plaisir immense de travailler avec elle lors de la journée consacrée aux Juifs dans la littérature italienne organisée en janvier dernier au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme !! Et je peux faire miens tes mots sur le goût de programmer et de transmettre comme je tente de le faire à mon niveau au MAHJ. A travers ton blog je salue encore Rossana, la merveilleuse.

  2. lucien a écrit :

    la vostra amica italiana è molto socievole se organizza, certi eventi culturali ,vedendo il successo che ha nel conciliare il cinema italiano con quello francese,percio anchio ringrazio la signora rummo.
    pero per la cultura bisognerebbe farla un po di piu,semmai non con retrospettive continuative ,ma anche con incontri culturali con chi è stato escluso, non solo rammentare monicelli,che ha fatto molto per il cinema, poteva secondo me fare un po di piu con i talenti vessati negli anni da tutta la societa,non solo con chi è raccomandato.
    comunque grazie per la vostro generosita.

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