Lyon, Ville Lumière

Deux jours à Lyon, à l’occasion du festival Lumière 2011 qui en est à sa troisième édition. Il fait beau, en ce lundi après-midi, et la ville est splendide. C’est fou ce que Lyon a embelli, en quelques années. La soirée d’ouverture se tient dans la halle Tony Garnier, pleine à craquer. 4500 spectateurs sont venus découvrir The Artist de Michel Hazanavicius, en présence du réalisateur, des deux vedettes du film, Jean Dujardin et Bérénice Bejo, accompagnés du producteur Thomas Langmann. Auparavant, Thierry Frémaux, maître de cérémonie, fait applaudir les nombreux invités, de Stephen Frears à Jean-Paul Rappeneau, en passant par Benicio Del Toro, Jerry Schatzberg, Nelly Kaplan, Agnès Varda, Claude Lelouch, Luc Dardenne, Fatih Akin, Marthe Keller, Anouk Aimée, Micheline Presle, Carole Laure, Nicolas Saada, Yousry Nasrallah, Andrzej Zulawski, et bien sûr Bertrand Tavernier, président de l’Institut Lumière. Ce festival a ceci d’original qu’il programme des films anciens, de différentes époques, restaurés par des archives ou cinémathèques, et par des sociétés de production soucieuses de préserver les films de leur catalogue, des classiques du cinéma, auxquels s’ajoutent des hommages et des avant-premières. Cette année, 14 films de William Wellman, une intégrale Jacques Becker, une programmation de films Yakuza, la présence de Roger Corman, celle de Kevin Brownlow, entre autres. Et Gérard Depardieu, qui recevra ce week-end le Prix Lumière, remis il y a deux ans à Clint Eastwood et l’an dernier à Milos Forman.

À Lyon, la Cinémathèque française est à l’honneur avec trois restaurations : Le Sauvage de Jean-Paul Rappeneau, restauré avec Studio Canal et le soutien du Fonds Culturel Franco-Américain. Le Quai des brumes de Marcel Carné, magnifique restauration (image + son) assumée par Camille Blot-Wellens pour le compte de la Cinémathèque et Studio Canal, toujours avec le soutien du Fonds Culturel Franco-Américain. Enfin, Lumière d’été de Jean Grémillon, qui appartient au catalogue SNC (du groupe M6), dont la très belle restauration a été supervisée par Ellen Schafer.

Lundi soir, The Artist a enchanté le public lyonnais. L’ovation a duré plusieurs minutes. Michel Hazanavicius est revenu sur scène, entouré de ses deux acteurs, et l’on sentait le trio ému de voir (et d’entendre) combien leur film était aimé. Il n’est pas courant qu’un film soit vu en même temps par autant de spectateurs, c’est aussi la particularité qu’offre ce festival.

Quelques amis font la fine bouche devant The Artist, reprochant au film d’être l’œuvre d’un copiste talentueux. Selon moi, The Artist est bien plus que cela : c’est un film fait avec beaucoup de précision et d’amour, sans aucune faute de goût. Aucune vulgarité. Ce n’est pas courant dans le cinéma populaire français, souvent racoleur, peu soigneux et sans la moindre trace de mise en scène. The Artist est fait avec soin, et tout dans le moindre détail relève d’une vraie connaissance du cinéma muet de la fin des années 20. Non seulement une connaissance, mais une vraie passion du cinéma de cette époque, celle du passage au parlant. Michel Hazanavicius a visionné un grand nombre de films de l’époque, américains et français, et il manifeste un incroyable talent pour en reconstituer le rythme ou le tempo, en composer les plans et le cadrage, le format, la gestuelle des acteurs, les mimiques, et jusqu’au moindre figurant. Un film de 1927, comme si on y était. Les voitures, les rues de Los Angeles, les costumes, les tournages, le gros producteur fumant son cigare (l’excellent John Goodman), les assistants et leur porte-voix, tout fonctionne dans le registre de la reconstitution. Simple exercice mimétique ? Il me semble que The Artist est bien plus que cela : une déclaration d’amour au cinéma, interprétée avec joie et entrain par deux excellents acteurs, Jean Dujardin et Bérénice Bejo. Sans oublier le chien, ce chien qui joue aussi bien que son maître, et qui lui sauve la vie. Je n’en dis pas davantage, le film sort en salles mercredi prochain.

1931, c’est l’année où William Wellman réalise ce pur chef-d’œuvre : Other Men’s Women, l’histoire d’un amour à trois, qui joue sur la frontière de la comédie et du mélodrame. Bill White (Grant Withers) et Jack Kulper (Regis Toomey) sont cheminots et conduisent la même locomotive : les meilleurs amis du monde. Bill est célibataire, fêtard et séducteur, tandis que Jack est marié à Lily (sublime Mary Astor). Bill vient s’installer chez Jack et Lily, l’ambiance est légère et gaie, Lily et Bill s’entendent à merveille, se chamaillent comme frère et sœur. Un matin où Jack a quitté la maison, Lily remarque qu’un bouton manque à la chemise que porte Bill. Elle le lui recoud, leurs visages sont si proches l’un de l’autre… Ça commence comme un jeu, Bill enlace Lily, l’amour est plus fort que l’amitié. Vont-ils l’avouer à Jack ? Lorsque celui-ci revient, Lily est affairée à la cuisine, elle sort du four le rôti qu’elle a fait cuir et lui demande de couper la viande. La table est mise pour trois, Jack appelle Bill, pas de réponse. Il le cherche, va dans sa chambre et comprend que Bill est parti. Lorsque les deux amis se retrouvent sur leur locomotive, une explication a lieu, ils se bagarrent violemment, Jack tombe, c’est l’accident. Le film bascule dans le mélodrame. Jack est aveugle, il ne veut plus (ne peut plus) voir Bill. Comprenant que Lily se dévoue pour lui, il lui demande de partir, d’aller chez ses parents. Bill reprend son travail, Jack fréquente la petite communauté de cheminots, joueurs et bons buveurs. Un terrible orage s’abat sur la région, la rivière déborde et menace de tout emporter. Bill se bat pour convaincre son chef qu’il peut conduire la locomotive jusqu’au pont, menacé d’être emporté par le torrent d’eaux. Il y parvient. Mais Jack s’est lui aussi décidé, on le voit marchant à tâtons, sous une pluie battante, jusqu’au train qu’il va conduire lui-même. Aveugle, il connaît le chemin par cœur et se guide au toucher. Les deux anciens amis se retrouvent dans la situation qu’ils connaissent par cœur : être ensemble sur leur locomotive. Cette fois, c’est Jack qui assomme Bill et le jette hors du train. À l’aveugle, Jack conduit la locomotive jusqu’au pont, risquant le tout pour le tout. Le pont s’effondre. Lily revient dans la petite ville et s’arrête au bistrot de la gare. Bill est là, comme à son habitude lorsque la locomotive qu’il conduit traverse l’endroit. Le regard qu’ils échangent en dit long sur l’absence de culpabilité qui imprègne, tout du long, le film de Wellman. Chacun a ses raisons, disait Renoir…

Le même jour, j’ai vu Les Forçats de la gloire (Story of G.I. Joe), réalisé en 1945 par William Wellman, magnifique film de guerre qui a inspiré Samuel Fuller et beaucoup d’autres cinéastes américains. Avec Robert Mitchum, et Burgess Meredith dans le rôle d’un correspondant de guerre. Film d’une force et d’une incroyable modernité. À l’Institut Lumière, les spectateurs, très nombreux, en étaient médusés.

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