Il est temps de lire Manny Farber

Il est temps de lire les écrits de Manny Farber : Espace Négatif, ouvrage paru en 2004 chez P.O.L., dans la collection Trafic. Traduit de l’américain par Brice Matthieussent. Préface de Robert Walsh. Excellente postface de l’ami Patrice Rollet. C’est à l’obstination de Rollet que l’on doit la parution en français des écrits sur le cinéma de Manny Farber. L’entreprise fut de longue haleine, mais le résultat à la hauteur. Jusque-là, le nom de Manny Farber était connu de quelques initiés, une sorte de mythe. Aux Etats-Unis, la jeune critique lui voue depuis longtemps un culte, car Farber a permis de faire le lien de manière presque naturelle entre le grand cinéma classique (Griffith, Hawks, Walsh, Capra, Wellman, Preston Sturges, Laurel et Hardy) et le cinéma moderne de Godard (sur les films duquel il a beaucoup écrit), les Straub, Chantal Akerman, Fassbinder ou Werner Herzog.

Cet ouvrage de 500 pages est d’une densité indéniable. On peut le lire chronologiquement, du début à la fin, ou préférer opter pour un parcours plus buissonnier. Quoi que l’on fasse, il faut tout de même commencer par le premier texte intitulé Films souterrains. Une des idées essentielles de Manny Farber c’est qu’il existe des films souterrains, comme il a d’ailleurs existé des auteurs souterrains travaillant un peu en contrebande à l’intérieur d’un système ou d’un espace plus vaste. A lire de toute urgence ses textes sur Howard Hawks, Raoul Walsh, Preston Sturges ou Frank Capra, qui sont d’une minutie incroyable et d’une liberté d’approche qui nous ravissent. Le grand mérite de Farber, c’est de s’être choisi comme « objets d’étude » des cinéastes, qu’on appelle chez nous des « auteurs », et d’avoir abordé leur œuvre de manière totalement libre, indépendante, sans préjugé aucun. Sa hiérarchie des valeurs est très intéressante, car il peut démolir en quelques lignes Huston, Truffaut ou Antonioni, et dire du bien d’un film mineur, ou des productions de Val Lewton, « le plus grand producteur hollywoodien de séries B. ». La pensée dans les écrits de Manny Farber circule de manière très fluide, son talent d’écrivain est incroyable, son inspiration multiple.

Cet homme délicieux et doux, d’une grande disponibilité intellectuelle, vient de disparaître à l’âge de 91 ans. Né dans l’Arizona en 1917 (à Douglas), il vivait depuis longtemps à San Diego, dans le sud de la Californie. Il avait l’allure d’un charpentier ou d’un menuisier, toujours affable et disponible. A San Diego, il a enseigné le cinéma et les arts visuels, avant de reprendre il y a quelques années son activité de prédilection : la peinture. J’ai eu la chance de lui rendre visite en 1982, avec deux compères, Serge le Péron et Olivier Assayas. C’était pour les Cahiers du cinéma (les deux fameux numéros intitulés « Made in USA »). Jean-Pierre Gorin avait servi d’entremetteur. Rôle indispensable dont il s’acquitta avec générosité et talent. Jean-Pierre Gorin est lui aussi installé à San Diego. Depuis plus de trente ans. Il y enseigne le cinéma à l’Université, réalise de temps à autre des films (Poto and Cabengo, Routine Pleasures, My Crazy Life). Gorin était un ami de Farber, j’ose dire à la fois un disciple et un alter ego. Je le sais inconsolable d’avoir perdu son mentor. Je lui ai envoyé un mail hier, juste pour faire signe. Gorin m’a aussitôt répondu. Je me permets de reproduire quelques lignes de son mail, qui m’ont beaucoup touché.

« La nuit de sa mort a été extraordinaire. Patricia (Patricia Patterson, l’épouse de Manny Farber, avec qui il signa plusieurs textes sur le cinéma) avec son corps dans ses bras. Et Robert Walsh, Jyah Min, moi autour du lit. Du rire, du silence, du rire encore. Peu de larmes. Une veillée comme il l’aurait voulue. Nous nous regardions surpris de ce qui se passait. Plus tard, Patricia m’a dit que cela ressemblait traits pour traits au récit de la mort de James Agee que lui avait fait Manny. Et puis, les taches de la mort. Elles tiennent le deuil à bout de bras, l’éloignent un temps pour lui laisser réclamer ses droits avec intérêt : deuil à c’édit. Rien ne m’a encore atteint, mais je sais que les échéances approchent. »

Jean-Pierre cite le nom de James Agee. Manny Farber avait pris en quelque sorte le relais d’Agee vers la fin des années quarante, comme critique de cinéma dans des journaux américains de gauche comme The Nation et The New Republic. Entre parenthèses, c’est au même Patrice Rollet que nous devons la parution des écrits de James Agee sur le cinéma en France, en 1991 : Sur le cinéma, aux éditions des Cahiers du cinéma. Comme quoi, l’ami Rollet a de la suite dans les idées. Manny Farber a également été publié dans des revues comme City Lights, Film Culture, Artforum, ou plus tard Film Comment. Lorsque nous lui avions rendu visite en 1982, dans son atelier de peintre, il nous avait montré quelques-unes de ses toiles. Toutes avaient des titres faisant référence au cinéma : Stan et Ollie (Laurel et Hardy), Howard Hawks A Dandy’s Gesture, The Man of the West (Anthony Mann)… Des collages très bariolés avec des objets miniatures : trains, pistolets, dominos, camions ou tracteurs, paysages, objets en bois, etc. Tout ce qui compose l’univers mythologique du cinéma américain, mais découpé, recomposé, remodelé, mis à plat. Il nous disait : « Je peins mes tableaux de la façon dont les gens font des films. Je les peins par éléments. Ce sont des natures mortes. Dans un portrait ordinaire, dans une nature morte ordinaire, le sujet est disposé devant vous. Dans les natures mortes de Chardin, tout est à sa place, comme dans Watteau ou Ingres. Moi, je commence par déterminer le type de rythme que je souhaite, puis j’assemble des éléments pour reproduire ce type de rythme. Autrement dit, j’assemble des images comme un cinéaste assemble des plans. Un cinéaste ne compose jamais que par éléments distincts, moi aussi. » (Cahiers du cinéma n° 334-335, avril 1982).

Je vous recommande de lire les écrits cinématographiques de Manny Farber. C’est intelligent, libre et sans la moindre nuance d’idolâtrie. Je répète : c’est chez P.O.L.

3 Réponses à “Il est temps de lire Manny Farber”

  1. Vince Vint@ge a écrit :

    Manny Farber jouait très bien dans  » La Jeune fille de l’eau  » de M. Night Shyamalan ! Trêve de plaisanterie, sa phrase sur les différents élements qu’il assemblerait comme un peintre ses motifs et ses couleurs, et un cinéaste, ses plans et ses cadres, je la trouve pas terrible. Trop scolaire, trop bateau. Trop sage. Il cite Watteau, mais des Chardin, des Watteau, il y a de l’air qui passe entre les figures, leurs pinceaux ne juxtaposent pas bêtement des figures, il entremêle tout ça par la grâce et le sfumato de leurs pinceaux. C’est peut-être plus valable pour un Ingres dont le néoclassicisme, allié à un grand souci du détail, peut tendre vers de l’hyper où l’on s’attarde sur chaque chose pour avancer pas à pas, étape par étape, surface par surface, poil de cul par poil de cul. Mais encore, cela reste à voir…  » Un cinéaste ne compose jamais que par éléments distincts  » (Manny Farber), hum, peut-on dire ça d’un Cassavetes, d’un Kenneth Anger, d’un Abel Ferrara ? Pas sûr. Je suis pas convaincu. Ca fait un pêu trop artisan, polisseur, homo fa(r)ber. Non ?

    A part ça, bien sûr, l’oeil critique, Manny Farber l’avait. Et son ‘Espace négatif  » est une manne, sans ‘y’ au bout, pour tous les cinéfils et filles. Serge Toubiana, vous qui étiez critique lors de votre aventure ‘Cahiers’, que pensez-vous de cette déclaration de Manny ? :  » Je ris beaucoup en entendant des artistes se moquer des critiques qualifiés de parasites ou d’artistes ratés – quelle affreuse plaisanterie… Je ne peux imaginer une forme artistique plus parfaite que la critique. Je ne saurais imaginer une activité plus valable et j’ai toujours eu ce sentiment.  » Cordialement,
    Vince Vint@ge

  2. Serge Toubiana a écrit :

    Je n’ai pas de commentaire à faire sur la première partie de votre message. Je n’ai pas votre facilité, ni votre sens de l’ironie. Je vous trouve, disons, assez goguenard. Ce n’est pas un défaut, je vous rassure. Mais attention à ne pas tout prendre de trop haut…
    Sur la deuxième partie, puisque vous m’interpellez, je vous réponds volontiers. La critique est un art difficile, que je respecte infiniment. J’ai pris mes distances avec cet exercice depuis quelques années, préférant l’accompagnement, le cheminement amical aux côtés des oeuvres ou des auteurs que j’admire. Je ne pense pas qu’un critique soit un parasite, ni un raté. Mais je m’interroge souvent sur la valeur d’usage (terme assez peu explicite, je suis d’accord) d’un texte critique. Le critère de l’empathie compte beaucoup pour moi. Un bon critique est celui qui a de l’empathie avec l’objet qu’il décrit ou qu’il désigne. Le sujet mériterait un plus long développement. Cordialement, S.T.

  3. Holly G. a écrit :

    Emportée par l’élan de votre billet, par votre empathie précisément, j’ai commandé ce livre.

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