Pierre Cottrell, ou la vie aventureuse d’un cinéphile

Mercredi 22 juin, Pierre Cottrel était tout intimidé lorsqu’il m’a accompagné sur le devant de la salle Henri Langlois pour ouvrir l’hommage que lui rend la Cinémathèque française en programmant plusieurs films qui, à plus d’un titre, lui doivent quelque chose – ce soir-là était projeté Mes petites amoureuses de Jean Eustache. Ses amis étaient très nombreux, et il m’a semblé qu’il y avait pas mal d’émotion à l’entendre dire, de sa voix douce, deux ou trois choses de ce que fut son itinéraire de producteur et de cinéphile depuis le début des années soixante, son admiration pour Rohmer, son amitié tumultueuse avec Eustache, sa complicité avec Roger Corman et Jack Nicholson.

Pierre Cottrell appartient à cette génération de cinéphiles qui, avec Pierre Rissient, Bernard Eisenschitz, Bertrand Tavernier et quelques autres, a grandi dans l’ombre de la Nouvelle Vague. Élève au lycée Henri IV en 1958, il n’a alors que 13 ans, il a pour condisciple Bernard Eisenschitz, et Jean-Louis Bory comme professeur de Lettres. « Nous admirions les textes de Rohmer, alors nous l’avons appelé en 1960. Rohmer recevait déjà en fin d’après-midi. Nous voulions faire du cinéma, Rohmer nous a encouragés. [1]» Rohmer a déjà réalisé plusieurs courts métrages, il est rédacteur en chef des Cahiers du cinéma et n’attend qu’une chose, se lancer dans la réalisation de son premier long métrage. « Le Signe du lion a mis trois ans à sortir et a été un échec cuisant. Pendant la première moitié des années 60, Rohmer, c’était un peu l’enfant déshérité de la Nouvelle Vague », dit Cottrell dans le numéro des Cahiers du cinéma paru en février 2010, juste après la mort du cinéaste.

Avec Barbet Schroeder, Cottrell participe à l’aventure des Films du Losange, créés en 1962 pour produire et commercialiser deux courts métrages réalisés par Rohmer, La Boulangère de Monceau et La Carrière de Suzanne. Ensuite, il y aura l’expérience de Paris vu par… , en 1964, série de courts métrages réalisés en 16mm, à laquelle participent Jean Rouch, Jean Douchet, Godard, Chabrol et Jean-Daniel Pollet. C’est l’époque où chacun est au four et au moulin, passant d’un métier à un autre. Cottrell est deuxième assistant et acteur dans La Carrière de Suzanne, puis seul producteur en 1966 lorsque Rohmer réalise Une étudiante d’aujourd’hui. Il ne figure pas au générique de La Collectionneuse, qui se tourne sans scénario, occupé à Paris à en écrire un pour espérer obtenir l’avance sur recettes : « Tous les soirs, Rohmer avait de longues conversations avec ses acteurs, et je devais me débrouiller pour écrire un scénario avec les mini-cassettes de ces conversations que je recevais en décalé. Mais nous n’avons pas eu l’avance.[2] » Le grand tournant pour Rohmer se fera en 1967 avec Ma nuit chez Maud, coproduit par François Truffaut, Claude Berri, Pierre Braunberger et La Guéville, la société de production de Danièle Delorme et Yves Robert. Barbet Schroeder, qui réalise son premier film, More, confie la production du film à Pierre Cottrell, le film sera un succès, nominé aux Oscars.

L’autre rencontre décisive de Pierre Cottrell, c’est celle avec Jean Eustache. « Eustache était passé sur le tournage de La Boulangère de Monceau. Il admirait beaucoup Rohmer, et Rohmer appréciait Eustache, témoigne Cottrell dans le numéro spécial des Cahiers du cinéma consacré à Rohmer. Quand il était rédacteur en chef des Cahiers, il avait laissé Jeannette {la femme d’Eustache et la secrétaire des Cahiers} piquer dans la caisse pour payer Les Mauvaises fréquentations. [3]» Cottrell et Eustache sont liés d’amitié depuis l’arrivée à Paris du natif de Narbonne. Eustache est un autodidacte lettré, très cinéphile, qui ne pense qu’à une chose, faire des films. « Je crois qu’il avait essayé d’entrer dans le milieu des gangsters de Pigalle et de la place Blanche, en tout cas c’est là qu’il s’était acheté un revolver, m’a raconté un jour Cottrell. Dans le milieu, il se faisait appeler Daniel… »[4] Cette forte amitié se transforme en histoire rocambolesque, à partir du jour où Eustache décide de tuer son ami : « Il a fait sur sa femme, en ma présence, une tentative de meurtre. Il m’en voulait énormément de l’avoir aimée, même si – ou parce qu’il avait délibérément provoqué la situation. Je ne sais pas si elle était déjà secrétaire aux Cahiers du cinéma. Jean avait son revolver, qu’il montrait à Jean Domarchi et à Barbet Schroeder en disant : “ Je vais tuer Cottrell ”. Ce grotesque numéro a duré des mois. Pour éviter cette fin lamentable, il fallait que je me débrouille pour arriver au cinéma au moment où la lumière s’éteignait, et que je parte avant le générique de fin. Jean était déjà, comme il a été toute sa vie, un grand manipulateur. La mise en scène était son quotidien[5]»

Pour se mettre à bonne distance d’Eustache, Cottrell se rend aux Etats-Unis durant l’été 1963, bien décidé à devenir producteur. Il y fait des petits boulots, des connaissances, rencontre des cinéastes qu’il admire comme Otto Preminger et Delmer Daves. De retour à Paris, la brouille avec Eustache est terminée, et ce dernier lui demande de l’aider à produire Les Mauvaises fréquentations. Plus tard, en 1972, Eustache appelle Cottrell pour lui dire : « Je voudrais que tu produises La Maman et la Putain. « À l’époque, j’étais assez impliqué avec le groupe de Easy Rider à Los Angeles. Bob Rafelson venait de me passer 60 000 dollars pour faire le film de mon choix. J’avais cet argent sur un compte. J’ai pu dire oui tout de suite. [6]» Tournage épique où la vie et le drame s’entremêlent, dans une œuvre parmi les plus fortes de toute l’histoire du cinéma français. Sélection au Festival de Cannes, projection houleuse, présence au palmarès avec un Prix spécial du jury (présidé par Ingrid Bergman, qui déteste le film). En 1974, Eustache et Cottrell entreprennent Mes Petites Amoureuses, qui a du mal à se monter financièrement. Ce film magnifique connaît l’échec commercial.

La vie de Pierre Cottrell bifurque, tantôt vers la production (Couleur chair, réalisé par François Weyergans en 1978, L’État des choses de Wim Wenders, ou Le Territoire de Raoul Ruiz, réalisé la même année, 1982), tantôt vers le sous-titrage, les voyages aux Etats-Unis ou en Asie. Souvenir personnel : lors d’un séjour à Los Angeles, il y a fort longtemps, je tombe sur Pierre Cottrell. « Que fais-tu ?Je travaille pour Roger Corman, comme producteur exécutif de St Jack, le film de Peter Bogdanovich qui se tourne à Singapour. – Comment fais-tu pour te déplacer à Los Angeles (sachant que Pierre n’avait pas son permis de conduire) ? – Je prends le bus…» Un paradoxe de plus. Cottrell appartient à ce genre de cinéphiles dont la vie a été, est encore, une succession d’aventures qui les mènent aux quatre coins du monde, là où le cinéma indépendant est susceptible de naître ou de survivre. À Paris, il n’est pas étonnant de le retrouver impliqué dans un film récent de Rohmer comme L’Anglaise et le Duc, où il est crédité comme producteur associé, avec son ami Rissient, Françoise Etchegaray, et Pathé qui finance le film. Fidélité envers un cinéaste admiré depuis toujours. Incalculable aussi, le nombre de films américains où l’on trouve son nom, aux côtés de Bernard Eisenschitz ou de Robert Louit, comme responsable des sous-titres. Pierre Cottrell incarne cette cinéphilie touche-à-tout, tantôt glorieuse, tantôt invisible, toujours « cultuelle ». Espérons que l’hommage que lui consacre la Cinémathèque française fera mieux connaître son itinéraire, l’un des plus étranges et des plus passionnants qui ait jalonné le cinéma depuis les années soixante.


[1] Cahiers du cinéma, N°653, Rohmer For Ever.

[2] Idem.

[3] Idem.

[4] Cahiers du cinéma, Spécial Jean Eustache, « Il faut que tout s’Eustache, Quelques souvenirs de Pierre Cottrell », par Serge Toubiana.

[5] Idem.

[6] Idem.

2 Réponses à “Pierre Cottrell, ou la vie aventureuse d’un cinéphile”

  1. Lévy Michel a écrit :

    Pierre est un type bien, complètement désintéressé depuis toujours
    ( une rareté aujourd’hui ) et une encyclopédie vivante du cinéma américain,
    fidèle en amitié ( une denrée plutôt rare aujourd’hui ) ce qui ne gâche rien,
    brèfle, comme dirait Jarry, un individu d’exception.

  2. Jacques Bouzerand a écrit :

    J’ai très bien connu Pierre au Lycée Henri IV ( ainsi que Barbet Schroeder, Bernard Eisenschitz etc) dans les années 60. J’aurais grand plaisir à le revoir. Jacques.bouzerand@wanadoo.fr

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