YSL for ever

Yves Saint Laurent est mort et nous sommes tristes. Tristesse doublée d’une mélancolie. On sentait chez cet homme une vraie solitude. Une véritable angoisse. Il semblait en être pétrifié. Cela ne l’a pas empêché de créer, d’être génial et inventif, durant plus de quatre décennies. Jusqu’en 2002, année où il jeta l’éponge. L’angoisse et la timidité l’ont rongé, miné, accompagné durant toute sa vie. Au point de le dominer, d’en faire leur chose. Il a dû sans doute se battre avec elles toute sa vie, tenter de vaincre leur puissance néfaste, comme un enfant s’efforçant désespérément de sortir du cauchemar. Cette dimension-là faisait partie de l’homme. Cela lui collait à la peau. Son génie n’en est que plus grand, d’avoir eu à se colleter en permanence avec ces forces obscures.

Il y a quelque chose de proustien chez YSL. Le sentiment d’appartenir à un monde fini, dépassé, obsolète, peuplé de figures en cire ou de fantômes. Toute sa création est tendue vers le présent, vers une image incroyablement moderne et bariolée, stylisée, du monde contemporain. Et, dans le même temps, tout chez cet homme le fait pencher vers le passé, dans un imaginaire d’outre-monde. On devinait en lui une jeunesse demeurée intacte et pure, un rêve d’enfance qui, tout en se matérialisant, lui échappait et l’obligeait à courir après – quand bien même son aspect physique l’avait transformé et momifié avant l’heure. YSL semblait terrassé par des forces obscures contre lesquelles il mettait toute son énergie, année après année, saison après saison, défilé après défilé, pour renouveler son style et se projeter dans des formes nouvelles. Parfois il sombrait, épuisé et sans force.

C’était un artiste, conscient et lucide, humble et solitaire. Et il savait que son travail n’arrivait pas à la cheville des grands artistes qu’il admirait, Braque Picasso, Matisse, Mondrian et d’autres. Mais cet amour de l’art faisait qu’il servait son métier avec passion et abnégation, et sa passion avec un professionnalisme inégalé. Double revers d’une même médaille.

Il y a dans sa création une idée fixe. Saisir le mouvement infime de la femme moderne, en dessiner le trait, en libérer le geste. La mode est un art prosaïque dont YSL a réussi à faire une forme en soi, légère et fulgurante, percutante, guidée par des lignes de force. Tout cela finit au musée. Et le musée est bien gardé. Si YSL « a donné le pouvoir aux femmes », comme le dit si bien son complice et ami Pierre Bergé, ne faut-il pas dire aussi qu’il a donné énormément de plaisir aux hommes, au regard des hommes porté vers ces femmes sublimées, androgynes, saisies dans un mouvement perpétuel ?

YSL et le cinéma. Cela a commencé avec Belle de jour, avec et pour Catherine Deneuve. Cela s’est poursuivi avec d’autres films, dont La Sirène du Mississippi ou le magnifique film d’Alain Cavalier : La Chamade… Deneuve fut en quelque sorte son porte-parole en cinéma, son modèle et sa figurine la plus fidèle. Et, puisqu’il est question de cinéma, j’aimerais dire qu’il fut de la génération de la Nouvelle Vague, contemporain d’elle, voisin de chambre des grands auteurs modernes de notre cinéma. Sa trajectoire commence en 1957-58, chez Dior puis de manière indépendante, quand d’autres au même moment bouleversent radicalement la manière de faire des films. Dans la grande la légende des années 60, autour du Pop art, de Warhol, Basquiat, Noureïev and co, YSL tient une place de choix. Tout comme Godard, Truffaut et d’autres, une génération de créateurs et d’artistes dont il fut un illustre représentant. Regardez cette photo célèbre, où YSL, alors très jeune, dessine les courbes de ses modèles. Élégant, bien mis, portant lunettes, il a l’allure d’un élève au tableau inventant quelques formules magiques… Ce jeune homme éternel avait un talent fou.

Laissez une réponse

*