Week-end cinéphile : Herzog, Delerue, Dardenne

Vendredi 27 mai, direction Fontainebleau où se tient la première édition du Festival de l’histoire de l’art, initié par Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture. Je viens y présenter le film de Werner Herzog, Cave of Forgotten Dreams (La Grotte des rêves oubliés), qu’il a tourné l’an dernier en 3D dans la grotte Chauvet, située dans l’Ardèche. Le film fait partie d’une programmation stimulante, « Festival Art et Caméra », dont le thème retenu cette année est la folie. Cette programmation est due à Myoung-jin Cho,  cinéphile et cultivée que j’ai plaisir à retrouver, elle qui a souvent collaboré à des programmations de films coréens à la Cinémathèque française.

Werner Herzog = Folie. Le raccourci est un peu court, et ici peu opérant. Car Cave of Forgotten Dreams n’a rien à voir avec la folie. Le film est la simple mise en pratique d’un rêve d’enfant : lorsqu’il avait sept ans, Werner Herzog était fasciné par les dessins qui ornent les grottes préhistoriques. Il y a deux ans, le Centre Georges Pompidou avait organisé la rétrospective de ses films. Le cinéaste demanda à être reçu au ministère de la Culture, et il fit part à des collaborateurs du ministre de son désir de filmer la grotte Chauvet. Son vœu fut exhaussé. Il eut aussi la bonne idée de filmer en 3D. Le film montre cette expédition délicate, s’appuyant sur les points de vue de scientifiques, mettant ainsi le spectateur profane en relation directe et intime avec les profondeurs de la grotte (dont l’accès est interdit au public). Le résultat est hallucinant. Il est la rencontre de l’hyper technologie (la grotte comme si on y était), avec le fond ou patrimoine le plus archaïque et le plus magnifique, le plus sacré, de notre histoire de l’art. Nous pénétrons à l’intérieur de la grotte, nous entrons dans l’univers des ombres et des premières images conçues par l’Homme : le cinéma des origines, celui des premières fois. Expérience fragile et aléatoire (la lumière vacille), bazinienne s’il en est : comment la technique d’enregistrement cinématographique (démultipliée par les effets en trois dimensions) dévoile les faces cachées et splendides de l’art primitif, ces animaux dessinés il y a plus de trente mille ans. Sur la roche, le dessin des quatre chevaux fait immanquablement songer aux prémisses de l’image animée, mais ce n’est qu’un leurre : c’est notre regard d’aujourd’hui qui construit mentalement le mouvement. Multiplié par quatre, à chaque fois le même et pourtant différent, le cheval dessiné nous met pourtant sur la voie des premières images mouvement d’Etienne-Jules Marey, précurseur du cinématographe  vers la fin des années 1880. Le raccourci est purement mental : c’est la force du film de Werner Herzog est de nous mettre en relation directe, à travers le regard, avec les rêves oubliés des premiers hommes. Il faut espérer que ce film sorte bientôt en salles. Car c’est un pur joyau.

Samedi 28, je suis à la Cinémathèque pour accueillir Colette Delerue, la veuve du grand compositeur de musique de films, et Pascale Cuenot qui a lui a consacré un beau documentaire qui a pour titre Bandes originales, ponctué de plusieurs témoignages passionnants : Bertrand Blier, Alexandre Desplat, Oliver Stone, Alain Corneau, Bruce Beresford, Agnès Varda et Stéphane Lerouge, qui connaît la musique de film comme personne. Le commentaire est dit par Fanny Ardant, dont la voix est unique entre toutes. Georges Delerue a laissé quelques (je devrais dire plusieurs) musiques de film parmi les plus belles du cinéma contemporain ; celle du Mépris a fait le tour du monde (« le thème de Camille », le personnage qu’incarne Brigitte Bardot, reprise, copiée et sans cesse imitée), celle de Jules et Jim, de La Nuit américaine, celle, ma préférée, des Deux Anglaises et le Continent. Delerue avait le génie de composer vite, avec rigueur et lyrisme ; l’homme était charmant et humble, toujours disponible – les témoignages concordent. Je n’ai eu la chance de le rencontrer qu’une fois, regrettant de ne pas l’avoir mieux connu et surtout fait parler. Il est mort en 1992 à Los Angeles, où il vivait, à peine âgé de 67 ans. Le jeune homme natif de Roubaix, qui fit le conservatoire et commença aux côtés de Boris Vian, puis de Jean Vilar, a connu une trajectoire splendide qui le mena à Hollywood où il s’installa définitivement, travaillant pour de grosses productions américaines, mais également pour Huston, Zinnemann, Frankenheimer, Dassin, Ulu Grosbard, Mike Nichols ou George Cukor. En France, il resta fidèle à des cinéastes avec lesquels il avait travaillé : outre Truffaut, il faut citer Edouard Molinaro, Philippe de Broca, Pierre Kast, Bertrand Blier, Claude Miller, Francis Girod, Yannick Bellon, François Leterrier, Jacques Doniol-Valcroze et tant d’autres. Plus de 200 films au répertoire de Delerue. Stéphane Lerouge a conçu un magnifique coffret, « Le cinéma de Georges Delerue », contenant 6 CD des musiques « célèbres ou rares, incunables et inédits » du grand compositeur de musique. Les musiques de films de Georges Delerue s’écoutent comme de la musique, tout simplement. Ce que dit avec force le portrait de Pascale Cuenot, c’est avec quelle intelligence et sensibilité Georges Delerue comprenait les images et savait leur donner du rythme et du volume, combien il savait se mettre en accord avec les récits des cinéastes avec lesquels il travaillait.

Dimanche après-midi, je quitte mon poste de télévision où Richard Gasquet est en train de se faire battre par Djokovic, pour aller voir Le Gamin au vélo des frères Dardenne. Au début du film, Cyril m’a fait penser au Jean-Pierre Léaud des Quatre Cents Coups : un gamin qui court et fuit le collège où il est enfermé. Cyril veut rejoindre son père, qui l’a abandonné. Il frappe à la porte de l’appartement, en vain. J’ai aussi pensé au petit Edmund de Allemagne année zéro, le film de Rossellini (1948) : un enfant seul contraint de faire par lui-même l’apprentissage de la vie, laissé pour compte, environné des décombres. Luc et Jean-Pierre Dardenne ont un talent incroyable pour dessiner le réel, l’épurer, ôter tout ce qui ressemble à des scories, des pesanteurs, des temps morts. Je dis bien dessiner, car leur film est avant tout une construction à l’intérieur de laquelle le réel s’engouffre et produit des effets. Effets de vitesse et de combustion, créant une émotion et une dramaturgie très fortes. C’est du cinéma d’action, au sens où les gestes, la vitesse d’exécution, le fait que chaque personnage est toujours occupé physiquement à faire quelque chose, a pour conséquence de mettre de côté la psychologie et les sentiments. Les Dardenne ne reproduisent pas la réalité, ils la construisent autour de thèmes qui leur sont chers : la solitude de l’enfance, le sentiment d’abandon, le désir coûte que coûte d’entrer dans le monde (ici de renouer avec le père fuyant), et non de le fuir. Cyril est attaché à sa bicyclette, elle fait corps avec lui. Samantha (Cécile de France, compacte et dense, très forte présence physique) l’aide à récupérer l’engin que le père absent a mis en vente (la lâcheté combinée à la cruauté). Samantha est coiffeuse, elle veut bien recueillir Cyril le week-end. Elle n’en fait jamais trop, juste être présente (ni dévouement, ni compassion). Samantha se comporte avec Cyril comme le spectateur avec le film : présent et témoin. Lorsqu’un enfant tient le rôle principal dans un film, le spectateur n’a pas deux minutes pour trouver sa place et s’identifier, être en empathie avec lui : là, c’est immédiat. Le petit Thomas Doret nous convainc d’emblée, nerveux, fiévreux, ne tenant pas en place, animé d’une idée fixe (retrouver son père). Le film court après lui pour le cadrer, et non pour l’encadrer. L’enfant échappe au cadre (comme il échappe au jugement), il est l’élément libre, la boule de billard qui va où l’énergie et la vitesse la portent, l’électron libre d’une société conçue et organisée par les adultes. Alors il fait alliance, des bêtises, se trompe et paie cher ses erreurs. Mais le fond est bon. Comme le film. Une fois encore, les Dardenne nous étonnent avec un film juste et lucide, sans pathos.

Au moment où je termine d’écrire ce blog, j’apprends avec tristesse la mort de Michel Boujut, critique de cinéma et écrivain, qui fit partie avec Claude Ventura et Anne Andreu de la fameuse aventure de Cinéma, cinémas, l’émission cinéphile des années quatre-vingts du service public. Michel Boujut avait 71 ans. Son fils Thomas m’a interviewé récemment, j’ai reconnu en lui la même passion, la même curiosité qu’avait son père.

6 Réponses à “Week-end cinéphile : Herzog, Delerue, Dardenne”

  1. Frank AIDAN a écrit :

    Cher Monsieur,

    J’apprends par votre dernier « papier électronique » la disparition de Michel BOUJUT, dont la voix au timbre inimitable a marqué tant de sujets de CINÉMA-CINÉMAS, cette émission des années 80-90 qui était l’équivalent audiovisuel des CAHIERS au rythme de parution d’ailleurs identique. L’on se souvient aussi de ses interventions trop rares au « MASQUE ET LA PLUME » où vous avez dû le croiser et où, je me souviens notamment qu’il fit l’éloge émouvant, presque en direct, de « NOUVELLE VAGUE » de GODARD présenté au festival de CANNES 90, parlant alors de « kino-poème ». Cette intervention m’a marqué au moins autant que celle de Serge DANEY faisant l’éloge à la télévision, oui à la télévision…, du nouveau SKOLIMOWSKI qui venait de bousculer tel festival de CANNES des années 80. D’ailleurs, au-delà de dissemblances, BOUJUT et DANEY avaient cette vertu que, si vous le permettez, vous partagez avec eux notamment dans votre action au sein de la CINÉMATHÈQUE FRANÇAISE rejoignant celle de critique et de Directeur des CAHIERS, celle d’avoir envie de donner envie et d’y parvenir.

    Au-delà de la peine, cette disparition est aussi pour moi, particulièrement troublante. En effet, jeudi soir dernier, alors que je savais qu’un long trajet en RER pour me rendre à un rendez-vous professionnel m’attendait le lendemain, j’ai cherché un livre parmi les centaines de ma bibliothèque cinéphile et j’ai choisi au hasard « LE JOUR OÙ GARY COOPER EST MORT » que MB avait publié l’année dernière chez RIVAGES et que j’avais acheté dès sa sortie. J’ai ainsi passé une bonne partie de la journée de vendredi dernier à lire d’une traite ce livre étonnant d’ailleurs salué par MODIANO (excusez du peu). J’étais donc avec MB tout ce vendredi-là si tant est que c’est en écrivant que les personnes sincères et pudiques se livrent au plus près de leur moi intime. Et j’ai découvert le récit fragmenté de cette jeunesse, le refus de la guerre par fidélité familiale et esprit de famille, la désertion, le refuge trouvé dans les salles obscures parisiennes du QUARTIER LATIN et la naissance d’une vocation qui lui fera passer sa vie dans le cinéma. En lisant BOUJUT, l’on entend sa voix grave, ce style écrit qui vient de la parole, fondé sur l’ellipse, le sens de la formule sans excès et ce goût de l’épure « à la japonaise ».

    Outre ce « JOUR OÙ GARY COOPER… », il existe depuis 2008 et grâce au parrainage de Jean-Pierre JEUNET, un florilège des meilleurs petits films de CINÉMA-CINÉMAS (qu’Anne ANDREU, Claude VENTURA et, pour les sujets américains, Philippe GARNIER, soient ici salués), aussi les entretiens de MB avec SAUTET chez ACTES-SUD, dont je conseille vivement la lecture à ceux qui ne les auraient pas encore découverts et appris.

    La grande silhouette de Michel BOUJUT que l’on pouvait croiser passim dans PARIS va nous manquer, sa plume et sa voix grave aussi.

  2. serge toubiana a écrit :

    Je vous remercie beaucoup pour ce témoignage sincère. Hier soir, avant la projection de Orange mécanique de Stanley Kubrick, j’ai tenu à dédier la soirée à Michel Boujut. Anne Andreu était dans la salle, très émue par la disparition de son complice de Cinémas, Cinéma. Vous faites bien de mentionner son dernier livre, Le jour où Gary Cooper est mort, qui est sur ma table de nuit.

  3. gilles a écrit :

    Merci à vous pour ces souvenirs si vivants…
    « (…) celle d’avoir envie de donner envie et d’y parvenir.  » mais Frank vous y parvenez en prenant la plume, et c’est grâce à MB ou encore Daney que vous le faites.
    Il faut aussi mentionner « Tout arrive » sur France Culture, table ronde critique à laquelle il participait.
    Il est dommage que cette perte, comme celle de Leutrat, tout récemment, qui était une sorte de mythe et bible pour moi, laisse autant indifférent la presse, mais heureusement il y a ce blog (ou le dernier Positif).
    Pour information le Herzog doit sortir en octobre prochain.
    Bien à vous.

  4. serge toubiana a écrit :

    Jean-Louis Leutrat est mort il y a quelques semaines. Il était professeur de cinéma à l’université, à Paris 3; il a été doyen de la Sorbonne. Leutrat a beaucoup compté pour moi, il y a fort longtemps: il était mon professeur de français au lycée Champollion à Grenoble, en 1966 et 1967. J’étais en première, puis en terminale. Durant ses cours de français, il nous parlait de Stendhal (ce qui m’a donné envie de lire La Chartreuse de Parme), mais surtout de cinéma. Ses cinéastes favoris étaient Resnais, Jerry Lewis, le burlesque américain, le western… Il était un spécialiste de Julien Gracq. Je me souviens qu’il n’aimait pas les films de Godard – il a changé par la suite… Il m’a fait aimer et découvrir le cinéma sous l’angle des auteurs et de la littérature. Je me souviens de discussions lors de la sortie de La Guerre est finie, de Resnais, dont le scénario était écrit par Jorge Semprun, qui vient lui aussi de mourir. Je garde un souvenir très précieux de ces deux années où j’étais l’élève de J-L. Leutrat…

  5. Frank AIDAN a écrit :

    Cher Monsieur TOUBIANA,

    Mon cher Gilles,

    Enchaînements étonnants, de Michel BOUJUT à Jean-Louis LEUTRAT, puis de celui-ci à Jorge SEMPRUN. Enchaînements productifs aussi, tant parler de l’un puis évoquer l’autre, donne le désir de revenir à l’un puis à l’autre, à ce qu’ils nous laissent et qui n’est pas rien : l’abondance critique et théorique de J-L LEUTRAT qui allait d’ailleurs beaucoup trop vite – certes aidé de temps à autre par Suzanne LIANDRAT-GUIGUES – en termes de productivité pour que nous puissions le suivre au fil des publications et en temps réel ; les scénarios et les livres écrits par J. SEMPRUN dont la vie vécue fut d’ailleurs bis une oeuvre en soi…

    Au reste en ce qui touche J-L L, le très bel hommage de Jean NARBONI dans LIBÉRATION du 8.6 dernier (une plume écrivant sur une plume) n’a pas dû vous échapper et je le mentionne donc ici pour tout autre intéressé.

    À l’ensemble de ces égards, mon cher Gilles, ne vous inquiétez pas de la place consacrée par la presse à des personnes très importantes pour nous et parfois indifférentes, souvent même inconnues, à et pour beaucoup d’autres : ce qui compte c’est leur valeur très élevée à nos yeux et que l’on soit au moins quelques uns à savoir qu’elle est indiscutable.

    Bien amicalement vôtre à tous deux.

  6. skorecki a écrit :

    cher serge
    ça doit bien faire 25 ans qu’on ne s’est pas vus … ce petit mot, juste pour te dire que je ne serais pas à l’hommage/perre cottrell, un garçon que j’aime beaucoup (je crois qu’il le sait, mais il faut lui répéter) car je ne suis pas à paris …
    ce petit mot AUSSI pour te dire que même en l’absence de rapports de vive voix, disons, je te garde mon amitié
    bon vent
    je vous embrasse tous les deux
    skorecki.blogspot.com

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