Les films de Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof présentés au Festival de Cannes

La présence au Festival de Cannes cette année de deux films iraniens, celui de Mohammad Rasoulof Au revoir, dans la section « Un certain regard », et celui de Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb, Ceci n’est pas un film, présenté en séance spéciale hors-compétition, ont marqué les esprits. On sait que Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof ont été condamnés en décembre 2010 à de lourdes peines de prison – six ans -, le premier ayant vu sa peine alourdie d’une interdiction de faire des films pendant vingt ans. Les deux cinéastes ont fait appel il y a plusieurs mois et sont toujours en attente d’une réponse du tribunal de Téhéran.

L’un et l’autre ont profité des dernières semaines pour réaliser leurs films. Au revoir est un film de fiction, quand Ceci n’est pas un film relève davantage du documentaire solitaire ou de l’autoportrait d’un cinéaste qui, à l’intérieur de son propre périmètre domestique, entreprend de réaliser un film imaginaire avec l’aide d’un cinéaste complice.

Au revoir raconte l’histoire d’une jeune avocate des droits de l’Homme (l’actrice Leila Zareh, remarquable d’intensité et d’une grande beauté), empêchée d’exercer librement son activité professionnelle. Peu à peu les portes se ferment, on ne lui confie plus de dossiers, si bien qu’elle en est réduite à travailler chez elle, à confectionner des boîtes en papier qu’un homme vient régulièrement chercher moyennant quelques billets. La jeune femme est enceinte, elle va d’hôpital en hôpital, remplit des papiers, se heurte obstinément à une administration tatillonne. Son mari n’apparaît jamais à l’écran, nous apprenons qu’il est journaliste et se cache quelque part dans le pays, loin de Téhéran. Au revoir est un film sombre, très sombre, où chaque plan, tel un couperet, laisse planer une atmosphère d’étouffement, d’enfermement. Chaque plan est une cage d’où le personnage tente de s’échapper. On aimerait qu’elle y parvienne, mais la loi du silence et de la peur s’impose. Le moindre bruit est menaçant et lorsqu’on sonne à sa porte, la jeune femme a tout lieu de se montrer inquiète : des visiteurs mal intentionnés viennent l’interroger, plus tard perquisitionner et fouiller chaque recoin de son modeste appartement, ouvrant chaque livre de sa bibliothèque. Au revoir ne dénonce pas, il montre comment un régime de terreur s’installe à l’intérieur de la vie d’une jeune femme, l’empêchant de travailler et de vivre. Et bien sûr de voyager. Pour avorter, la jeune femme doit nécessairement quitter l’Iran. Au moment où les choses semblent possibles, la promesse ne sera pas tenue. Le film de Mohammad Rasoulof a obtenu le Prix de la mise en scène de la part du jury « Un Certain regard » présidé par Emir Kusturica. Largement mérité.

Ceci n’est pas un film est un film de survie : chez lui, dans l’intimité de son appartement lumineux à Téhéran, Jafar Panahi convie son ami Mojtaba Mirtahmasb à le rejoindre d’urgence. Il a besoin d’un alter ego pour entreprendre un film, sans être pour autant certain qu’au bout du compte l’essai ne sera transformé. C’est le risque à prendre et la raison pour laquelle cet étrange objet cinématographique et passionnant a pour titre : Ceci n’est pas un film. Manière de dissuader la censure, manière aussi de dire qu’il est en quelque sorte l’esquisse d’un film à faire, pour le moment impossible (car censuré), tant que la condamnation au silence pèsera sur les épaules du cinéaste Panahi. Mais ce dernier a un talent extraordinaire pour tisser un récit à partir de peu. Assis dans sa cuisine, il prend son petit déjeuner tout en parlant au téléphone avec son avocate. Ainsi les nouvelles du monde lui parviennent, et il nous fait l’amitié de nous les transmettre aussitôt en direct. A un moment, il raconte l’histoire d’un film qu’il aimerait réaliser, lit quelques pages du scénario et se met à mimer la mise en scène dans son salon, inscrivant les marques sur un tapis délimitant l’espace, le champ et le hors-champ. Pur moment de mise en scène. Le cinéma, comme un rêve éveillé. Le cinéma, d’abord espace mental, virtuel. Jafar Panahi, mieux qu’un autre, vit et respire au rythme de cette idée, de cette pulsion. Seul chez lui, en compagnie de son iguane (en fait celui de sa fille Solmaz), méditant et rêvant, parlant à voix haute ou se taisant, Jafar Panahi avec nous, et nous avec lui : nous appartenons au même monde.

On ne dira jamais assez l’impact positif des petites caméras numériques qui permettent à ce genre de film d’exister pour trois francs six sous, avec une image impeccable, un son tout à fait convenable (point commun avec le Pater d’Alain Cavalier). Le film de Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb est sorti d’Iran dans une clé USB cachée à l’intérieur d’un gâteau qu’une femme a transporté jusqu’à Paris. C’est ainsi que le film fut transmis au Festival de Cannes qui prit l’heureuse initiative de le programmer. Le Festival de Cannes sert à beaucoup de choses, mais aussi à protéger les cinéastes en danger. Depuis Cannes 2010, le sort réservé à Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof n’a cessé de nous inquiéter. Le fait d’avoir vu leurs films nous donne de l’espoir. Bien qu’enfermés et condamnés au silence, les deux hommes ont fait la seule chose qu’ils savent faire : du cinéma. Du cinéma comme on respire. Avec la liberté au fond du cœur. Ceci n’est pas un film sortira en salle en septembre prochain. On en reparlera, il n’y a aucun doute.

À Cannes, le soir de l’ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs, Jafar Panahi, absent, recevait le Carrosse d’or attribué par la Société des Réalisateurs de Films (la S.R.F.) : le trophée fut remis à Agnès Varda, lauréate l’an dernier. Celle-ci mit sur le Carrosse un pigeon (voyageur) pour aider le Carrosse d’or à s’envoler vers Téhéran.

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