Pater de Alain Cavalier, dans l’intimité du Pouvoir

À un moment dans Pater, le film d’Alain Cavalier présenté hier après-midi en compétition officielle au Festival de Cannes, Alain Cavalier (qui joue à la fois son propre rôle de cinéaste et celui de Président de la République) demande à Vincent Lindon (qu’il s’apprête à nommer Premier ministre) ce qu’il en est de sa vie privée. Une femme + une maîtresse, c’est ça ? Silence éloquent de Lindon. Comme tout le monde… Cavalier l’interroge avec insistance, mais sans lui faire la morale. Avec élégance, comme il se doit entre gens éduqués, du même monde. Lorsqu’un homme incarne une si haute fonction, il se doit de faire en sorte de ne pas contribuer à déshonorer celle-ci… Immanquablement, toute la salle pensait au hors-champ du film, c’est-à-dire à « l’affaire DSK » qui, dans sa dramaturgie et son timing, bouscule et torpille tous les scénarios du moment tel un tsunami du Destin. Avec humilité, Pater dit quelques vérités simples, évidentes, qu’il est bon d’entendre dans cette période de disqualification des discours et des pratiques politiques. Le public ne s’y est pas trompé, ovationnant pendant une bonne vingtaine de minutes le film présenté lors d’une séance unique.

À un autre moment du film, les deux hommes, en compagnie de celui qui joue en quelque sorte leur ministre de l’Intérieur, se passent de main en main une photo (que l’on ne voit pas) qui compromet sévèrement leur rival à l’élection présidentielle. À tour de rôle, les trois hommes regardent cette photo et en font le commentaire : faut-il ou ne faut-il pas s’en servir dans la campagne, donc faire preuve de bassesse ? Vincent Lindon, dans sa grandeur, dit qu’il ne s’en servira pas car il n’aimerait pas vaincre un adversaire par des moyens aussi vils. Et qu’il n’aimerait pas que l’autre en fasse autant, si c’était lui qui avait entre les mains ce genre de photo. Mais Lindon garde la photo dans sa poche. On ne sait jamais, lui dit le président Alain Cavalier.

Ainsi la politique est présente, très présente dans le cinéma qui s’affiche à Cannes. Alain Cavalier joue dans son propre film, c’est-à-dire se montre et prend visiblement plaisir à jouer son rôle dans un duo formidablement complice avec Vincent Lindon. Le film est une sorte de joute amicale, hilarante et percutante, qui frôle le canular tout en se prenant très au sérieux sur l’essentiel : ce qu’il en est de la croyance ou de la foi, dans l’univers impitoyable du politique. Ainsi, se demande Vincent Lindon : que faire dès lors qu’il sera nommé Premier ministre, abandonnant du même coup ses fonctions de patron d’entreprise ? Quelles mesures prendre ? Sa première décision consisterait à réduire de manière très significative, et par le biais d’une loi, l’écart entre les bas et les hauts salaires (la salle applaudit), et à demander à tous ceux qui ont quitté la France pour des raisons fiscales de se démettre de leurs décorations (Légion d’Honneur ou autres), et de ne plus profiter de la sécurité sociale (nouveaux applaudissements).

Pater est un film libre, en totale liberté, construit sur un canevas serré, qui sans cesse abolit la frontière entre documentaire et fiction. Tantôt c’est Cavalier et Lindon, dans ce qui pourrait être le making of du film, tantôt c’est le Président et son Premier ministre discutant des mesures à prendre, tout en partageant le bout de gras. Cet artifice est au cœur même du film, et il ne viendrait à l’idée de personne d’en contester le fondement. On se prend au jeu, le film se fabrique ou se tricote sous nos yeux, se construit et s’annule ou se déconstruit, puis se reconstruit, toujours ouvert sur un quatrième côté qui serait celui invisible réservé à la place du spectateur.

Alain Cavalier s’amuse et montre qu’il s’amuse. Quand on se souvient de son apparition, le visage entièrement bandé d’un ruban blanc, véritable homme invisible, dans Ce répondeur ne prend plus de message (qui date de la fin des années 70), film de deuil s’il en est, on se dit que du temps a passé et que cet homme, qui frise les quatre-vingts ans et qui n’en paraît à peine que soixante-cinq, a fait bien du chemin : il a repris goût à la vie, en tout cas au cinéma. Irène, il y a deux ans, était un magnifique film de deuil, le portrait d’une femme aimée et disparue. Pater serait le film de la joie retrouvée, un film d’une originalité totale, filmé à quatre mains, tantôt par le cinéaste, tantôt par son acteur principal. Champ et contre-champ. Le cinéma classique est aboli dans sa grammaire même, l’oiseau s’envole de sa cage. Les petites caméras numériques font ici merveille, l’image est belle et lumineuse, à portée de main. Le cinéma, à l’ère du numérique, a trouvé son maître, Alain Cavalier, qui maîtrise comme personne ce que nous appellerons la nouvelle économie domestique du cinéma, avec une option forte tournée vers le romanesque. Dans Pater, le cinéma se réinvente en direct. Les deux hommes, Alain Cavalier et Vincent Lindon, sont colocataires de chaque plan, ils en occupent l’espace, le champ et le hors-champ, et leur dialogue, savoureux et complice, est d’une incroyable finesse, ne cessant de renvoyer en creux quelques piques sur la situation politique de notre cher pays, en proie à de terribles déflagrations. Du grand art.

Une Réponse à “Pater de Alain Cavalier, dans l’intimité du Pouvoir”

  1. brigitte J-W a écrit :

    bravo pour cet article dont l’élégance est au diapason de ce film si délicieusement singulier.

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