Cannes 08.

Si je devais compter le nombre de jours que j’ai passés à Cannes durant toute ma vie, cela dépasserait une année. C’est simple : 10 jours multipliés par le nombre de fois où je suis venu. Mon premier festival date de 1977. Le fait d’être quasi un vétéran ne vous donne heureusement aucun avantage. Juste un peu d’expérience. Ce que je sais de Cannes, je veux dire du festival, c’est qu’on n’en fait jamais vraiment le tour. Beaucoup pensent par exemple que la chose principale consiste à y découvrir des films, que la compétition officielle serait comme le noyau dur de la manifestation. Or c’est de moins en moins vrai. Évidemment, il n’y a pas de festival sans films. Mais ils servent de plus en plus à cacher la forêt. Ils fonctionnent souvent comme leurre. La majorité des festivaliers ne viennent pas pour voir des films mais pour y faire autre chose. S’y montrer, y faire des affaires. Investir, acheter, vendre. Mine de rien, c’est essentiel. Découvrir des films inédits venus du monde entier reste la grande affaire des cinéphiles. Cela crée à Cannes, plus que partout ailleurs, un stress incroyable. Avec les films, on joue sa vie. Comme une véritable passion. Ce stress, je m’y suis habitué, il me plaît, mais j’ai mis du temps à m’y faire. La majorité de la population festivalière est composée de gens pour qui le festival représente avant tout l’opportunité de faire des rencontres et du business. Le paradoxe de Cannes est que ces deux activités ne sont pas incompatibles. Au contraire. Toutes ces populations se croisent et souvent s’ignorent. Elles n’ont pas le même objet, ni le même désir. Ni même le même rythme. Les cinéphiles se lèvent tôt et se couchent à pas d’heure. Les autres profitent de leur chambre d’hôtel le matin. Les Américains investissent les grands hôtels de la Croisette, chambres, terrasses et salons, pour y faire des affaires. Ils sont souvent entre eux. On croise énormément d’Asiatiques, des Japonais, des Coréens ou des Chinois qui viennent coproduire, financer, acheter, investir… La réussite de Cannes par rapport à des festivals concurrents tels que Berlin et Venise, c’est d’avoir réussi cette alchimie entre le business et la compétition artistique. C’est ce qui en fait un lieu unique au monde.

De quoi parle t-on à Cannes en ce début de festival ? Du fait que les Cahiers du cinéma sont en vente. Le Monde qui en est l’actionnaire largement majoritaire, a décidé de vendre un certain nombre de ses « actifs » pour tenter d’éponger de lourdes pertes financières. D’où la décision de céder les Cahiers. À qui ? on ne le sait pas encore. Cela ne me laisse pas indifférent. Il y a dix ans, alors en charge de la revue, j’avais cédé la majorité des parts des Éditions de l’Étoile (la société d’édition des Cahiers du cinéma) au groupe Le Monde, pensant que cela mettrait les Cahiers à l’abri. Cela a été le cas, me semble-t-il, pendant toute cette période. C’était l’époque où Le Monde était en pleine expansion. C’est aujourd’hui l’heure du reflux. Il paraît qu’il y a de nombreux prétendants au rachat. Tant mieux. Les « Amis des Cahiers du cinéma », dont je fais partie, auront leur mot à dire pour garantir la pérennité du titre et une certaine fidélité à son histoire. On en saura bientôt davantage. Mais il est important que cette revue poursuive son aventure avec le cinéma.

On parle aussi beaucoup de la soirée d’ouverture du festival. Du discours de Claude Lanzmann, que j’ai trouvé magnifique. Oser parler de l’Humanité, une et indivisible, et du cinéma, un et indivisible, en faisant le rapprochement entre Jackie Brown et Shoah, me fait applaudir des deux mains. Entre Édouard Baer d’un côté, Sean Penn de l’autre, Claude Lanzmann, avec sa manière de sculpter chacune de ses phrases, avec son élocution et son phrasé, en prenant le temps de se faire entendre, a bousculé les règles tacites du rituel cannois. Pendant quelques minutes, on a presque oublié la logique de la société du spectacle pour entendre autre chose, qui a à voir avec le fondement éthique du cinématographe. C’est aussi ça, le Festival de Cannes. C’est autre chose que de rabaisser le cinéma à un simple discours politique. Le discours de Lanzmann nous rappelait à la dimension cérémonielle du cinéma, mais aussi à sa dimension mémorielle, comme pour « sanctuariser » l’art cinématographique en le mettant au niveau des grands idéaux de l’humanité. Il s’en passe des choses dans le village-monde qu’est depuis toujours le Festival de Cannes.  

4 Réponses à “Cannes 08.”

  1. Nathalie a écrit :

    Un grand Bravo à toi, Serge, pour le courage de dire les choses aussi clairement, afin d’ouvrir les yeux de TOUS, et de souligner que l’époque n’est pas très favorable à l’Art, à la Liberté d’expression et donc au Cinéma. Cela oblige à se remonter les manches pour se battre, pour que le cinéma français et les cinéastes de talent continuent d’exister, ainsi que les Cahiers du cinéma.

  2. Abou a écrit :

    Ah quel privilège ! Une année entière (près de 9000 heures) de festival de Cannes, rien que pour vous: qui peu en dire pareil ? De quoi susciter une révolte contre cette « injustice », car j’en suis à zéro heure passé à Cannes… Heureusement que c’est vous et que grâce à cette présence continue, vous nourrissez le peuple cinéphile qui a le bonheur de passer des heures de bonheur à la Cinémathèque. Ne soyez pas trop modeste, dites-le, vous travaillez, certes vous êtes un heureux auto-exploité… quand on aime on ne compte pas. J’espère au moins que vous n’êtes pas trop modestement installé, je comprends que vous n’êtes pas dans ces odieux grands hôtels de la Croisette, mais n’acceptez quand même pas d’aller en camping et surtout pas sous une tente… Ce n’est quand même pas à ce prix qu’on voit de si belles oeuvres à Paris ?
    Dites, ça va vous faire du boulot en plus de tout le reste, mais quand vous aurez quelques minutes, pourriez-vous me dire s’il y a encore des cinéastes (ou autres) africains à Cannes, combien sont ils, et où sont-ils logés, que font-ils, d’où viennent ils et qui sont-ils ?…
    Ce n’est surement pas à Cannes que vous avez déniché ce qui a alimenté votre festival du film africain d’il y a quelques semaines ? Magnifique.
    L’an dernier, j’ai vu qu’il n’y avait plus de salles de cinéma à Dakar (peut-être, plus qu’une seule). Est-ce un cas isolé ? Que pouvons nous y faire ?
    J’ai été un peu long, mais M… vous avez pris le temps de nous faire vivre Cannes en directe (merci Internet), la moindre des choses c’est de vous dire qu’il a du monde qui vous lit.
    Merci
    Abou

  3. Serge Toubiana a écrit :

    Cher Abou, Oui je croise à Cannes des cinéastes africains. J’ai vu mon ami Souleymane Cissé, ou encore Gaston Kaboré. Avant-hier, j’ai animé une discussion passionnante, à l’invitation du Fonds Sud (un organisme créé par le ministère des affaires étrangères pour aider à la production de films africains). Le thème choisi était celui-ci : « Parcours de femmes ». J’ai animé pendant 90 minutes une discussion, avec la complicité de Bouchra Khalili, de la Cinémathèque de Tanger. Nos trois invitées, trois femmes cinéastes: Moufida Tlati (Tunisie), Nadine Lebaki (Liban) et Ingrid Sinclair (Zimbabwé). Chacune raconta avec passion son parcours de femme cinéaste. J’étais là, parmi elles, ravi de les écouter, de les relancer, de leur donner la parole. Tout cela dans une grande liberté. Il y avait du monde dans la salle, malgré la chaleur. Le cinéma africain n’est pas mort, loin de là. Cissé est en train de monter son nouveau film, Gaston Kaboré met beaucoup d’énergie à faire vivre sa structure de formation créée au Burkina Faso; des films sont en tournage. Cannes ne peut pas se passer du cinéma africain. S.T.

  4. Abou a écrit :

    Cher Serge,
    Lorsque vous dites que le cinéma africain n’est pas mort, vous avez raison (en tout cas, j’ai envie que vous ayez raison), comme vous, je me réjouis effectivement de la présence à Cannes de ces quelques cinéastes africains, mais bien qu’ils soient relativement jeunes et talentueux, ils pourraient être les derniers dinosaures, les égéries d’un nouveau cinéma africain, fait par des Africains pour un public essentiellement « occidental ». Car les africains d’Afrique, eux, vont être contraints de voir autre chose, puisque les salles de cinéma ferment un peu partout dans les villes africaines (les cinéphiles sont morts à la source).
    En parallèle, Nollywood (industrie nigériane du film) occuperait le 3e rang dans le PIB du Nigéria. Dans cette « Hollywood d’Afrique », 1200 films sont réalisés (DVD) chaque année et irriguent, en complément de Bollywood « Hollywood d’Inde », le terrain déserté par les salles sombres. Donc, avouons qu’une restructuration en profondeur du cinéma africain est en cours et nul ne sait ce qu’il en résultera dans quelques années. Il faudra regarder les signes avant-coureur dans la présence de films de tel ou tel type au FESPACO (le festival de Cannes africain) et dans les chaînes de télévision de ces pays. Vous lire me donne envie d’être optimiste, gageons donc que le cinéma d’auteur en survive et se renouvelle. Continuez de les soutenir, d’autres vous rejoindront.
    Merci beaucoup
    Abou

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