L’Europe à Estoril

Vendredi : Paris-Lisbonne. Je voyage avec Régine Vial, des Films du Losange. Consciencieuse, très professionnelle, humaine, défendant bien et avec talent les films dont elle s’occupe. Nous allons au même endroit : le Festival Européen de cinéma à Estoril, dont c’est la première édition. Durant tout le trajet, Régine Vial me parle de la distribution indépendante, de ses difficultés, de ses hauts et de ses bas. Elle me dit qu’une quarantaine de distributeurs européens sont attendus à Estoril. Qu’une organisation est en train de se mettre en place pour faciliter les échanges entre distributeurs européens. Sur le modèle de ce que fait depuis plusieurs années Europa Cinémas, la structure qu’anime Claude-Eric Poiroux, qui vient en aide aux salles en Europe qui programment des films européens.

Paulo Branco, le producteur de tant de films : de Ruiz, Oliveira, Michel Piccoli, Werner Schroeter (que je verrai avec grand plaisir à Estoril : il prépare son prochain film, ce qui est une excellente nouvelle !), Cédric Kahn, Danièle Dubroux, Laurence Ferreira-Barbosa, Philippe Garrel, Christophe Honoré, Joao Cesar Monteiro, Jean-Claude Biette ou encore Alain Tanner (la liste est longue, très longue : à compléter), a créé ce festival en lui donnant d’emblée une dimension européenne (du 8 au 17 novembre). Il a bien fait. Films européens en compétition, films hors compétition, hommage à Pedro Almodovar (en sa présence), rétrospective David Lynch, et plusieurs « master classes », dont l’une confiée à Dominique de Villepin, ancien premier ministre, sur le thème : « La politique, la culture et les artistes ». Jury de haut vol, avec Miquel Barcelo, Stéphane Braunschweig, l’écrivain Don DeLillo, Asia Argento et Ruy Duarte de Carvalho.

A Estoril, un journaliste m’interroge longuement sur le cinéma européen. Existe-t-il ? A-t-il les moyens de résister à la puissance du cinéma américain ? Quels conseils donner à des jeunes cinéastes travaillant en Europe ? Le numérique, une chance ou pas ? Beaucoup de questions. Essayons d’y voir clair. J’avoue ne pas savoir s’il existe vraiment un cinéma européen. Du cinéma en Europe, oui, à n’en pas douter. De là à parler d’un cinéma « européen »… Parle-t-on d’une littérature, d’une peinture, ou d’une musique européenne ? Je ne le crois pas. Trop grand risque de brouiller les cartes, pour ne pas dire les frontières, et de tout « normaliser ». Des cinémas en Europe, oui à coup sûr. Voir l’émergence du cinéma roumain (consacrée par la Palme d’or à Cannes en 2007 attribuée à Cristian Mungiù pour son deuxième long-métrage : Quatre mois, trois semaines et deux jours). Et s’il faut encourager la distribution des films sur l’ensemble de notre continent, évidemment. A cent pour cent pour. Tout ce qui renforce les complicités ou les alliances, dans le but de mieux faire connaître les films, sera le bienvenu. Que des distributeurs indépendants tentent d’inventer de nouveaux moyens ou dispositifs pour faire valoir leurs métiers : vital ! Tout ce qui contribue à une meilleure exposition des films sera décisif. Un festival comme celui d’Estoril peut d’ailleurs y contribuer, comme d’autres manifestations culturelles se déroulant ici ou là.

Alors, quel conseil donner à un (ou une) jeune cinéaste « européen » ? Qu’il ou elle ouvre sa fenêtre et décrive le paysage qu’il (elle) a sous ses yeux, de la manière la plus précise. Et la plus subjective. Qu’il (elle) regarde le monde là où il est, en décrive les formes, les êtres, les rythmes et les paysages. Qu’il (elle) soit le plus concret, le plus « local » si l’on peut dire, alors son film aura des chances de voyager jusqu’à nous. Et de passer les frontières. Eviter à tout prix le discours plat, anodin, l’absence de goût et la langue de l’esperanto. C’est à cette condition, peut-être, qu’un cinéma européen aura des chances d’être vivant. L’Amérique ? Faux problème. Sur nos écrans aujourd’hui, que voit-on aussi ? Des films de Gus Van Sant (Paranoid Park), David Cronenberg (qui est Canadien, il est vrai : son dernier film est impressionnant : Les Promesses de l’ombre), Coppola (L’Homme sans âge), Woody Allen (Cassendra’s Dream) ou bientôt De Palma (très beau, son dernier film : Redacted, sortie début 2008) ou encore les frères Coen. Le cinéma européen aura davantage de chance d’exister s’il nourrissait moins de complexe vis-à-vis du cinéma hollywoodien. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il faut arrêter de singer le cinéma américain. Singer, au double sens du terme. Singer en essayant bêtement de copier : ça donne en général des catastrophes. Singer en le caricaturant ou en le dénigrant de manière systématique. Il est patent, visible, qu’aujourd’hui le cinéma américain des auteurs (voir les noms cités, plus d’autres) est vital, énergique. Donc essentiel. La distribution est (et sera de plus en plus) une question centrale. Parce qu’il s’agit de redonner aux films la meilleure exposition possible : tel est l’enjeu du moment. Et cet enjeu concerne en effet le continent européen tout entier.

Dominique de Villepin parlant de la relation entre la politique et la culture ne pouvait être qu’intéressant. Hauteur de vue gaullienne, disons : à la Malraux. Trois quarts d’heure sans note. Intervention brillante centrée sur la séparation, nette, des territoires entre la politique et la culture, et points de rencontres possibles, sous plusieurs conditions. Que la ou le politique cesse de ne voir que dans le court terme. En gros, la culture comme habillage de programmes électoraux à usage immédiat. Que la culture prenne le maximum de champ et de risques, quitte à bousculer les frontières, les langages et les habitudes. La culture envisage toujours l’espace, plus large, parce que son message dépasse les frontières. L’homme politique s’inscrit de manière prosaïque dans le présent, tandis que l’homme de culture connaît ou traverse tous les temps : passé, présent, futur. Valeur d’échange du discours politique, versus caractère sacré de la culture (l’artiste est toujours un voyant). L’homme politique a souvent du mal à se projeter dans l’espace et le temps. Programmes politiques à court terme, échéance trop courte. Qui parlait, ce dimanche après-midi dans la salle malheureusement trop clairsemée du Casino d’Estoril ? Un homme politique (battu, donc nécessairement en retrait) ou un homme de culture ? La réponse semblait presque évidente.

Une Réponse à “L’Europe à Estoril”

  1. Monique Pignet a écrit :

    Je partage votre point de vue sur Dominique de Villepin Homme de culture: Culture trop souvent habillage de programme électoraux à court terme .
    Je me bat depuis dix années pour établir des passerelles entre le monde des affaires et le monde de l’Art , j’ai choisi par goût La Poésie, je suis le nouveau mécène du Prix Apollinaire.
    Lors de la remise du Prix le 16 octobre dernier dans le salon Apollinaire de l’Hôtel Claret à Bercy à 200 mètres de la Cinémathèque, Monsieur de Villepin par sa présence durant la soirée et le diner privé qui a suivi à affirmé son soutien à notre action, il nous a offert un discours sans notes.

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