Ces hommes splendides.

Quinze hommes splendides. C’est le titre d’un livre très intéressant à lire, qui vient de paraître chez Gallimard. Son auteur : Yvonne Baby. Qui se souvient de Yvonne Baby ? Cette femme, journaliste, puis romancière, a longtemps dirigé les pages « culture » du journal Le Monde. C’était dans les années soixante-dix et quatre-vingt. À cette époque-là, diriger les pages culturelles de ce quotidien voulait dire beaucoup de choses. Cela vous mettait en situation de (pouvoir) dialoguer avec tout ce qui se faisait de passionnant dans les arts : peinture, cinéma, littérature, théâtre, photographie, sans oublier la mode. Je mets cela au passé. Cette posture-là, il me semble, n’existe plus. De nos jours le journalisme culturel n’a plus rien à voir avec celui de cette époque bénie, quand les Godard, Fellini, Bergman, Welles, Truffaut, Bresson, Buñuel, Woody Allen et d’autres faisaient pour ainsi dire l’actualité culturelle. Lorsqu’un film de ces cinéastes sortait en salle, cela faisait événement : les journalistes tâchaient d’en rendre compte, tandis que la critique faisait son travail d’analyse. Le journalisme culturel et la critique allaient ensemble, de pair. L’un n’empêchait pas l’autre, et ne gênait pas l’autre. On ne confondait pas les deux. Jean de Baroncelli était critique de cinéma au Monde, tout comme l’étaient ses confrères Jacques Siclier et Louis Marcorelles. Yvonne Baby, elle, se chargeait des grands entretiens. Elle allait à la rencontre des talents et leur offrait une page entière du quotidien.

Est-ce à dire que les talents n’existeraient plus de nos jours ? Que ce serait aujourd’hui le vide absolu ? Certainement pas. Mais les choses ont énormément évolué. Ce qui a changé c’est le mode de communication : le lien entre les œuvres et nous. Le mode de transmission. Disons pour aller vite que le rôle de « passeurs » exercé par certains journalistes n’est plus ce qu’il était. Les références ne sont plus les mêmes. La place de la culture dans l’information (quotidienne ou hebdomadaire) n’est pas moindre aujourd’hui, bien au contraire. Mais elle est éclatée, diffuse, atomisée. Les repères tendant à disparaître. Il y eut les années Serge Daney à Libération. C’était dans les années quatre-vingt, après qu’il eut décidé de quitter la rédaction en chef des Cahiers du cinéma en 1981. Yvonne Baby exerçait son talent au Monde. Elle publie aujourd’hui une série de quinze rencontres, fortes, exemplaires, passionnantes. Avec ces « quinze hommes splendides », qui dessinent en quelque sorte sa politique des auteurs : Welles, Bergman, Bresson, Terrence Malick, Robert Motherwell, Luis Buñuel, Pierre Boulez, Federico Fellini, Hans Magnus Enzensberger, Peter Handke, Woody Allen, Jean-Luc Godard, François Truffaut, Yves Saint Laurent et Yohji Yamamoto. Chacune de ces rencontres est préfacée par un texte d’aujourd’hui, qui situe la période, les lieux, les contours et les enjeux d’une politique culturelle où la subjectivité trouvait largement sa place.

La photo qui illustre la couverture du livre de Yvonne Baby est très connue des cinéphiles. Une main suspendue tenant une cigarette. Cette main est celle de Godard (photo Georges Pierre). Cette main comme une interrogation ou un signe. Un point de suspension. L’art justement comme ce qui, dans notre société, fait signe, montre ou désigne. L’art comme signe avant-coureur. Signe politique. Signe que le langage évolue. L’artiste comme énigme : tel pourrait être le fil conducteur de ce livre.

Ce qu’il y a de plus émouvant à lire, c’est ce que dit le peintre Robert Motherwell. Humilité, clairvoyance, sens du détail, capacité à absorber les expériences passées, talent pour admirer le travail de ses augustes confrères : Picasso, Matisse, Mirò ou Cézanne. « À New York, on me parle souvent du bleu Motherwell, on me demande comment je l’obtiens. Et je réponds : il ne s’agit pas de technique, il s’agit de penser au bleu, affectueusement. Et aussi au noir. Et à toutes les couleurs. »

Ces mêmes qualités, on les retrouve dans les propos des cinéastes interviewés par Yvonne Baby, ou chez Yves Saint Laurent parlant des couleurs vraies de Marrakech et de leur influence sur son travail de couturier. Dans le chapitre émouvant consacré à Buñuel, Yvonne Baby raconte son voyage à Tolède, où le cinéaste aime retourner et y entraîner ses amis. Voici un extrait de ce que Buñuel lui dit à propos des étudiants (le récit date du 13 août 1965) : «  Il y a un incident qui m’a frappé. Je me trouvais à Madrid devant l’Université centrale, autrefois la mienne, près d’un groupe d’étudiants. Des policiers à cheval sont passés et ont été injuriés. J’ai pensé : “Voilà enfin l’Espagne qui bouge”, puis j’ai regardé les visages des étudiants, j’ai vu qu’ils ne manifestaient pas pour des raisons politiques, mais pour jouer, et j’ai compris qu’ils étaient simplement des garçons de monômes. Ce qui a changé, c’est qu’il y a huit ans, les policiers auraient attaqué les étudiants, alors qu’aujourd’hui, ils ne se sont même pas retournés. C’est ça, la vérité.

Si les étudiants se sont révoltés, je crois que c’est pour obtenir ce minimum de démocratie sans lequel n’importe qui s’asphyxie. Mais ils ne connaissent rien de la révolution, la plupart d’entre eux n’ont pas qu’inquiétudes politiques, et ils sont au fond conservateurs et réactionnaires. La nouvelle génération est coupée de la tradition, et pour progresser, elle devra tout réinventer. »

Le sentiment très fort qui parcourt les pages de ce recueil d’entretiens, c’est que chaque artiste pose sa propre énigme dans son rapport au monde et aux autres arts. Rapport complexe, inquiet, tendu, mais volontaire et généreux. L’art prend son temps, tout son temps. Il a l’éternité devant lui. Et chacun apporte sa contribution à la connaissance et à une meilleure transmission. Le goût de la beauté est partagé. Quel beau souci !

Yvonne Baby, Quinze hommes splendides. Gallimard. 23 €. 

2 Réponses à “Ces hommes splendides.”

  1. mhr a écrit :

    Merci pour la présentation de ce livre. J’avais été informé de son existence, mais je n’avais pas compris qu’il pouvait être aussi passionnant. A propos de Buñuel, j’ai pu lire dans le blog d’E.Waintrop, que j’ai découvert grâce à vous et qui est intéressant mais parfois inutilement polémique, que le cinéaste avait approuvé l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, mais Waintrop ne cite pas ses sources. En sauriez-vous plus, ou pourriez-vous m’indiquer où je pourrais trouver des informations sur ce sujet ? L’intervention de Jean-Claude Carrière à la BNF était un des bons moments du récent Festival de Paris. Par contre le film L’Insoutenable légèreté de l’âme m’a beaucoup déçu, j’espère que le roman était bien meilleur.

  2. Serge Toubiana a écrit :

    J’avoue ne pas avoir d’information concernant les prises de position de Bunuel à propos de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques. On va essayer d’en savoir plus. Mais franchement, cela m’étonnerait de la part de Don Luis… Quant à « L’insoutenable légèreté de l’être » (et non de l’âme), je vous recommande vivement la lecture du roman. Comme d’ailleurs toute l’oeuvre de Milan Kundera. Lisez également « La plaisanterie », c’est un vrai bonheur. Idem pour « La valse des adieux », ou encore « Le livre du rire et de l’oubli ». Tous ces livres ont été édités chez Gallimard. Bunuel et Kundera ? Le rapprochement est possible à travers l’ironie et l’absurde. Je n’y avais pas songé. Merci de me mettre sur cette piste. S.T.

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