Une décision sereine

La semaine dernière avait lieu la présentation de Saison 2015-2016 de la Cinémathèque française, suivie de l’avant-première d’Amnesia, le nouveau film de Barbet Schroeder. Il y avait du monde, il faisait beau et la terrasse des « 400 Coups » était pleine, joyeuse. Barbet Schroeder était fier et ému de présenter son film dans notre maison, se présentant comme un enfant d’Henri Langlois.

La Saison 2015-2016 sera séduisante, attractive, l’une de nos plus belles depuis 2005, l’année de l’installation de la Cinémathèque française rue de Bercy dans le bâtiment de Frank Gehry. Les visiteurs découvriront deux expositions, l’une consacrée à Martin Scorsese (14 octobre 2015 au 14 février 2016), la seconde à Gus Van Sant (au Printemps 2016), qui montrera photos, collages, tableaux et bien sur les films d’un cinéaste contemporain parmi les plus novateurs. Côté programmations, des cycles variés alternant diverses périodes de l’histoire du cinéma, genres, auteurs ou acteurs : Sam Peckimpah, dès la rentrée de septembre, Mathieu Amalric, acteur et réalisateur, qui conviera de nombreux invités pour évoquer avec lui son travail, son incroyable gestuelle, sa mobilité « alternative » entre les films de Desplechin et ceux des frères Larrieu, sans oublier son expérience avec Spielberg ou Cronenberg ; rétrospective consacrée à Philippe Faucon, dont on verra en avant-première Fatima, qui sort au mois d’octobre, et une rétrospective consacrée à Miklós Jancsó, dont l’œuvre, à la fois politique et formelle est à redécouvrir. Plus tard, des rétrospectives consacrées à Raoul Ruiz, John Huston, Gérard Depardieu, Im Kwon-taek… L’art de conjuguer le cinéma sur tous les tons.

Cette présentation de Saison aura été ma dernière. J’ai en effet décidé de mettre un terme, le 31 décembre 2015, à mes fonctions de directeur général de la Cinémathèque française. C’est le fruit d’une longue réflexion, sereine, et prenant en considération plusieurs éléments. D’abord celui d’avoir accompli beaucoup de choses, grâce à la confiance de Costa-Gavras, président de la Cinémathèque, celle du conseil d’administration, et celle de la tutelle publique : le ministère de la Culture et le CNC. Grâce surtout au travail collectif intense mené avec les équipes de la Cinémathèque. Tant d’énergie et d’imagination pour mener à bien tous nos projets, dans des domaines très variés : l’enrichissement des collections, leur valorisation au travers d’expositions, de catalogues, de programmations, d’activités culturelles et éducatives, de restaurations de films, de partenariat avec d’autres institutions, en France et dans le monde. Il reste beaucoup à faire, mais je suis convaincu qu’un autre, homme ou femme, pourra à ma place poursuivre cette aventure, mieux que je ne saurais désormais le faire moi-même.

Il entre dans ma décision le désir de passer à autre chose. Cela se résume pour moi à écrire sur le cinéma. J’en ressens le besoin, le temps passe. J’aurai ainsi passé près de treize années à la tête de la Cinémathèque française. Presque un record ! Je ne me compare évidemment pas à Henri Langlois qui, à une autre époque, tint les rênes de l’institution durant quatre décennies. Il a fallu ce temps pour réorienter la Cinémathèque française, insuffler une dynamique, en moderniser le fonctionnement, réussir l’implantation en 2005 dans son nouveau siège rue de Bercy, élargir son public, donner du sens et de la cohérence à l’ensemble de ses missions. Et faire en sorte qu’elle rayonne en France comme dans le monde entier. Surtout, ne renoncer à rien en termes d’exigence cinéphilique : combien de visiteurs étrangers nous disent à quel point ils admirent cette institution, se collections, ses programmations et ses expositions, ses activités en direction du jeune public ! Impressionnant pour une institution qui fêtera ses 80 ans en 2016.

Voilà, j’ai le sentiment du « devoir accompli ». Bien que cela n’ait jamais relevé du devoir, mais du plaisir, et du sens du partage. Le cinéma, l’amour du cinéma, est une passion qui se partage et se transmet. La Cinémathèque française est le lieu idéal pour incarner cette valeur. Rien ne me fait plus plaisir que de voir de très nombreux jeunes, enfants et adolescents, ou cinéphiles en herbe, passer les portes en verre de la Cinémathèque pour se rendre dans des ateliers éducatifs, ou découvrir un film de Buster Keaton dans la salle Langlois.

Il me reste six mois pour accompagner notre projet, accueillir des visiteurs prestigieux, en premier lieu Martin Scorsese, qui nous a promis d’être présent en octobre, lors du vernissage de son exposition. Et poursuivre la préparation des prochaines saisons. Je m’y consacrerai avec la même énergie, le même plaisir.

 

 

14 Réponses à “Une décision sereine”

  1. Frank AIDAN a écrit :

    Cher Monsieur,

    Vive émotion d’apprendre la programmation de votre départ de la Cinémathèque française ceci au détour d’un article dont le titre laisse augurer cela et puis non puisque vous parlez de la programmation à venir avant que, à la faveur d’un entremêlement pudique qui est un peu votre marque, vous annonciez effectivement ce départ. L’une de vos motivations écrivez-vous, est votre envie de revenir à l’écriture sur le cinéma même si vous ne l’avez jamais totalement abandonnée justement à travers ce blog, ou encore vos éditoriaux des programmes, telle présentation d’une rétrospective ou votre bel hommage à Claudine PAQUOT dans les CAHIERS. Je crois être le seul à avoir exprimé publiquement, ici-même, le grand plaisir certain qu’il y aurait à lire un recueil des meilleurs articles que vous avez publiés dans les CAHIERS ou ailleurs. En outre, je vous en ai parlé à chaque fois que je vous ai croisé. Et j’ai eu le plaisir d’entendre en octobre dernier, à l’occasion de la signature du catalogue publié simultanément au lancement de l’exposition consacrée à TRUFFAUT, que vous alliez enfin vous y mettre, là où en 2009 vous exprimiez votre réticence à vous retourner vers le passé (il est vrai que vous étiez alors, on le sait maintenant, moins qu’à mi-parcours de votre passage dans la noble Institution). Ce désir de repasser à l’écriture me donne l’envie de reposer la question du lien entre le cinéma et l’écriture sur le cinéma. Serge DANEY avait très bien résumé la triple activité du cinéphile « classique » tel que désormais canonisée dans les années 80 : voir, parler et écrire, plaçant alors l’écriture en troisième étape terminale d’un processus où se succéderaient la perception et l’émotion, puis la tentative de comprendre, enfin, la mise au net. Dans les années 80, tout cela était très clair mais aujourd’hui, où les supports d’appréhension des films se sont multipliés, où les réseaux sociaux sont apparus (là, c’est encore de la parole voire du gazouillis et très peu d’écriture qui y circule), et où les supports (journaux, revues, livres) ont cru d’une manière exponentielle sur support matériel papier ou électronique, où en est-on de ce rapport « cinéma / écriture » ? La réponse est commandée par trois sous-questions : qui écrit ? Pourquoi ? Et pour qui ?

    À la première question, l’on a envie de répondre, beaucoup de monde (cf. la boutade de chaque rentrée littéraire sur le nombre supérieur d’écrivains à celui de lecteurs).

    En ce qui touche la deuxième question, une réponse très stimulante a récemment été apportée à travers un ouvrage que vous avez d’ailleurs évoqué dans ce blog et paru dans la collection « MORCEAUX CHOISIS » dirigée par Dominique PAÏNI chez YELLOW NOW, « SAVOIR DIRE POUR VOULOIR FAIRE » de Pascal KANÉ. Dans la préface spécialement écrite pour introduire le florilège de ses textes parus dans les CAHIERS de la dernière partie des années 60, des seventies et du tout début des années 80, KANÉ explique très bien qu’il a écrit sur le cinéma en vue de faire du cinéma, que les réflexions théoriques et critiques sur ses prédécesseurs l’ont grandement aidé à réaliser les images de ses films et téléfilms à partir de 1982. Lorsque j’étais jeune cinéphile, je croyais d’ailleurs avec une conviction sans faille, que ceux qui écrivaient bien sur le cinéma (typiquement, la belle équipe des CAHIERS que vous dirigiez dans les années 80) étaient détenteurs d’un grand secret au sens truffaldien et que, passant éventuellement à la mise en scène, cela donnerait des œuvres gorgées d’un savoir presque parfait et la réussite exemplaire du quintette de critiques des CAHIERS des années 50 ayant ensuite composé le noyau dur de la Nouvelle Vague, ne pouvait que nous inciter dans ce sens. C’est par exemple dans cet esprit que je me souviens avoir vu quatre fois à sa sortie en 1981 « L’OMBRE ROUGE » de Jean-Louis COMOLLI dont j’avais jusqu’alors apprécié le très haut niveau critique et théorique exercé dans les CAHIERS. La revue elle-même m’y avait incité avec une critique favorable et même un numéro hors-série intégralement consacré à ce film. Je n’avais alors pas tardé à me rendre compte de mon erreur partielle tant à la vision du film de fiction suivant de Jean-Louis COMOLLI (« BALLES PERDUES ») qu’au regard de la suite de la carrière de J-L C abandonnant la fiction pour une carrière de (grand) documentariste et persistant dans l’écriture théorique de haut vol à travers ses articles dans TRAFIC et ses livres chez VERDIER. Il me semble que pour votre part et comme DANEY, vous n’ayez jamais été tenté par la fiction de cinéma.

    En tout état de cause, si l’on n’écrit pas comme KANÉ ou ASSAYAS (cf. son livre d’entretiens, avec Jean-Michel FRODON, « ASSAYAS PAR ASSAYAS », paru en 2014 chez STOCK ensuite de son « PRÉSENCES » de 2009 chez GALLIMARD) dans le but de vouloir faire (du cinéma), donc plutôt pour soi et son avenir de cinéaste, alors pour qui écrit-on (sur le cinéma) ? J’ai récemment été frappé par une manière d’agacement exprimé par un critique de l’excellente revue POSITIF à qui je disais que persister dans un contexte si difficile à ce niveau d’exigence relevait de la gageure. Agacement un peu comme si on l’avait récemment trop flatté pour cette résistance (critique). Alors qu’il me semble qu’écrire sur le cinéma aujourd’hui, revient plutôt à rechercher en aveugle (et tâcher d’atteindre) un certain niveau de qualité, que le lecteur intéressé ou passionné par cela, viendra en plus et qu’il sera toujours le bienvenu sans agacement aucun de la part de celui qui a fait le pari d’écrire.

    Amitiés cinéphiles.

  2. Alexis. a écrit :

    Merci, monsieur Toubiana.

  3. manu a écrit :

    merci de ces années;l’homme-centre (titre d’un article d’olivier assayas sur Claude Chabrol dans les années 80 dans les Cahiers du cinéma, c’était vous, articulant l’exigence cinephilique et la conservation du caractère forain de cet art; puissiez-vous continuier à donner de vos nouvelles épistolaires.

  4. Cormeray Patrick a écrit :

    Simple abonné à la Cinémathèque, je vous adresse mes vœux les plus sincères pour la nouvelle vie qui vous attend et qui j’imagine , ne sera pas trop éloignée du cinéma.Cordialement.Patrick Cormeray

  5. Paul Ochon a écrit :

    Enfin une bonne nouvelle……….

  6. cédric a écrit :

    Merci et bonne chance pour la suite !

  7. El Manu a écrit :

    Ben non ce n’est pas une bonne nouvelle. Et puis si c’est pour ne pas dire un truc sympa, autant ne rien dire.

  8. Bruno François-Boucher a écrit :

    Merci M. Toubiana pour cet exceptionnel travail accompli et qui a contribué à élargir la Cinémathèque à un public beaucoup plus large. Aujourd’hui on visite ce lieu comme on visite le Louvre, on y vient de toutes parts pour y voir rejaillir cette mémoire du cinéma, essentielle à sa conservation. Le travail d’Henri Langlois a plus que porté ses fruits puisqu’il a semé des arbres dans le monde entier : arbres cinéphiles, cinéastes, historiens, écrivains ou arbres visiteurs. La Cinémathèque fut autrefois un temple spécialisé, aujourd’hui elle ne l’est plus et je crois pouvoir dire que vous avez largement contribué à ce nouvel horizon, ouvert comme vous l’êtes sur tous les cinémas. Vous dites revenir à l’écriture mais vous ne l’avez jamais quittée. Pour preuve vos articles sur ce blog qui donnent toujours l’envie et qui témoignent de cette passion pour le cinéma que nous partageons. Nous continuerons à vous suivre pour de nouvelles aventures, friand que nous sommes de vos engouements. Un grand merci au nom de tous ceux et celles qui partagent ce goût du 7e art et un grand bravo pour cette riche décennie.

  9. Françoise Granger a écrit :

    Tellement heureuse pour vous, mais si déçue de votre proche départ, j’espère que celle ou celui qui vous succédera saura maintenir la Cinémathèque à ce très haut niveau d’exigence, pour la santé du cinéma et pour le plaisir des cinéphiles…
    Je vous souhaite le meilleur !

  10. Desmoulin a écrit :

    Racontez-nous comment vous aviez obtenu ce poste ?

  11. serge toubiana a écrit :

    Je n’y manquerai pas.

  12. Nadine Sandler a écrit :

    Cher M.
    Je vous félicite pour la programmation de nombreuses rétrospectives, notamment celle qui eut lieu autour de Metropolis de Fritz Lang .
    J’ai vu hier soir, à l’extérieur de la cinémathèque, le film Jean Zay, ministre du cinéma 1936-1939 de Francis GENDRON & Alain BRAUN . J’ai trouvé ce film remarquable : je pense qu’il est tout à fait primordial de le diffuser dans les cinémathèques à commencer par celle de Paris .
    Dans l’attente de votre réponse qui, j’espère sera positive, je vous adresse mes très cordiales pensées
    Nadine Sandler
    prof. de philo E.N.

  13. Sylvie Rigaud a écrit :

    Cher Monsieur Toubiana,
    la fin d’année 2015 approche et avec elle l’annonce de votre départ de la Direction de la Cinémathèque. A titre personnel, c’est un peu une grande page qui se tourne puisque en qualité d’abonnée, j’ai eu le plaisir de m’éveiller et m’étonner au fil des programmations et expositions offertes dans cette fabuleuse institutions installée voilà 10 ans à 2 roues de chez moi. Je mesure à la fois la chance et le formidable travail que vous avez accompli avec vos équipes à la tête de ce beau navire. Aussi je voulais vous adresser mes voeux les plus sincères pour la suite et dire à votre successeur, qu’avec une habilité de surréaliste, il pourrait m’offrir le même programme que je n’y verrai que du feu mais au réveil inopiné, je lui dirai: « Mon oeil! ça je l’ai déjà vu le 28 juin 2009! » Et pour commencer 2016, je suis très fière de proposer à un groupe d’amis sportifs une visite conférence de l’exposition Scorsese qui m’a personnellement « scotchée ». Voilà pour tout je vous remercie .
    Sylvie RIGAUD

  14. serge toubiana a écrit :

    Merci pour votre message amical. Je vous souhaite de très bonnes fêtes de fin d’année et vous dis à bientôt. Serge Toubiana

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