Le goût des choses

Quelques lignes à propos du piratage ont déclenché chez certains de mes lecteurs des réactions intéressantes, posées, qui méritaient d’être publiées. Un blog sert à dialoguer, à échanger, et pourquoi pas à polémiquer. Autant le dire, cette question du piratage n’était pas au centre de mon propos. J’avais surtout envie d’évoquer cette nouvelle orientation (politique) consistant à noter les ministres. En un mot, à attendre de chacun d’eux des résultats tangibles, chiffrés. L’action publique ne peut se résumer pas à des chiffres ou à des données comptables. C’est une évidence. Mais la question du piratage touche un point très sensible. Ce qui fait que vous avez été plusieurs à prendre la peine d’écrire et d’apporter des arguments. Ce débat va nous agiter pendant des mois et des mois. J’en suis convaincu. C’est un débat moral, un débat économique, et un débat culturel ou « sociétal », comme on dit parfois. Il met en jeu la place de la culture dans notre société. Et les différents modes d’accès aux « biens culturels ». Je m’efforce de répondre à chacun, avec des arguments un peu « basiques ». En gros, cela se résume à une seule chose : l’économie de la culture est fragile, il faut donc veiller à en préserver le périmètre, et la sauvegarde. Sinon pourquoi s’être battus depuis une quinzaine d’années pour défendre l’exception culturelle, si c’est pour s’aligner sur le piratage généralisé qui, j’ose le rappeler, met à bas des pans entiers d’industries culturelles de pays émergeants.

Avant-hier, le directeur du Centre culturel coréen à Paris, M. Jundo Choe, me disait qu’en Corée, l’industrie du DVD n’entrait pas en ligne de compte dans l’amortissement des films coréens sur le marché national. Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a répondu que cette industrie était entièrement piratée, et qu’en conséquence elle ne générait aucune recette permettant aux films nationaux de s’amortir. On sait que le cinéma en Corée existe et qu’il a conquis son indépendance en ayant gagné des « parts de marché » (pardon d’employer cette terminologie trivialement économique) face au cinéma américain dominant. Eh bien, l’économie du cinéma coréen se divise en deux, et une des deux moitié part en fumée, du fait du piratage. Preuve que le piratage est une manière comme une autre d’affaiblir un cinéma national.

On pourrait dire la même chose du cinéma africain, qui souffre terriblement du manque de structures et de la disparition quasi inéluctable des salles de cinéma sur l’ensemble du continent. Mercredi soir avait lieu à la Cinémathèque l’ouverture d’un cycle important dédié au cinéma africain : AFRICAMANIA. 80 films provenant de 25 pays, une histoire du cinéma africain né il y a un demi-siècle, avec Ousmane Sembene, le grand cinéaste sénégalais disparu en juillet 2007. Cette programmation s’installe pendant deux mois rue de Bercy, et j’espère qu’elle sera suivie par beaucoup, car elle a pour objectif de remettre le cinéma africain sur les écrans, et au cœur des débats et de nos préoccupations. Sur scène, aux côtés de Costa-Gavras, président de la Cinémathèque, Jean-Marie Bockel, Secrétaire d’Etat chargé de la Coopération et de la Francophonie, et plusieurs cinéastes africains : Souleymane Cissé du Mali, Dani Kouyaté, Bubakar Diallo et Gason Kaboré, tous trois du Burkina Faso, Cheik Fantamady Camara et Cheik Doukouré de Guinée Conakry, Abderrhamane Sissako de Mauritanie, Newton I. Aduaka du Nigéria, Sylvestre Amoussou du Bénin, Mahama Johnson Traoré du Sénégal.

Le film qui faisait l’ouverture a été réalisé en 1968 par Ousmane Sembene : Le mandat. Ce film n’a pas pris une ride. Il pourrait avoir être réalisé il y a cinq ans ou il y a deux ans. Sembene décrit le circuit de l’argent : un homme, au chômage, visiblement jouisseur, se fait entretenir par ses deux femmes, belles, plus jeunes. Un jour le facteur lui remet un mandat de 250 F, provenant de son neveu qui travaille à Paris. Le film dit de manière directe et poétique ce qu’il a fallu d’effort et de sacrifice au neveu pour qu’il puisse envoyer cet argent à son oncle. Mais la bonne nouvelle se transforme vite en cauchemar. Le personnage principal essuie toutes les vexations, toutes les humiliations, sans jamais parvenir à toucher son argent. Tantôt il lui manque une photo, tantôt sa carte d’identité, on le trimballe de la poste au commissariat. Un véritable calvaire. Le mandat est un film incroyablement moderne ou contemporain en ce sens qu’il décrit de manière très concrète, physique, le circuit virtuel de l’argent, à travers l’échange, le troc, l’emprunt ou la fuite en avant. L’homme se fait littéralement gruger par sa propre famille, parce que trop naïf ou trop candide.

Cette métaphore en dit long sur la société actuelle. On promet monts et merveilles en prônant la gratuité. En oubliant que tout a une valeur. Un film, un livre, un tableau, une exposition, un produit alimentaire, une bonne émission de télévision, ou autre chose encore. On a raison de dire, comme le fait un de mes interlocuteurs : tout passe par l’école, donc par l’éducation. Les maîtres d’école puis les professeurs ont une lourde responsabilité : celle d’éveiller les enfants au monde et au goût. C’est un devoir sacré. Les aide-t-on assez pour le faire ? J’en doute. Pourtant tout se joue là, à ce moment de la vie où les choses ne sont pas encore vraiment fixées, définitives, mais où tout est possible. On devrait leur venir en aide, leur donner davantage de moyens, tellement leur mission est essentielle, vitale, primordiale. C’est ma conviction et je sais qu’elle est largement partagée.

4 Réponses à “Le goût des choses”

  1. Romanoff a écrit :

    Serge Toubiana,

    Vos quelques lignes sur le piratage ont d’abord donné lieu à un virulent commentaire avant que de votre réponse jaillissent de nouveaux défenseurs du piratage ; je vais essayer de vous donner mon point de vue d’amoureux du cinéma sur ce sujet qui fait rage…

    Pour ma part, je fais partie de ceux qui sont passés aux piles de disques durs. Mais moi cela m’amuse beaucoup : que pousser un bouton me permette d’avoir à ma disposition des centaines de films m’enjaille au plus haut point ! Et je devrais ne pas m’extasier devant ces nouvelles technologies ? Je devrais ne pas en profiter ? Je devrais les nier, ou leur résister ? Ah non ! Je crois qu’il faut encourager les injustices : si les majors doivent tomber à cause des pirates, et si avec elles le cinéma entier doit s’écrouler, c’est que ça serait arrivé de toute manière. Mais plus ça se passera vite, et plus vite on trouvera une alternative à un système déjà bien biaisé ; plus vite le bordel s’instaurera, et plus vite nous pourrons en sortir. Lutter contre quelque chose qu’on ne peut empêcher, quelle absurdité ! Certes, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile, mais quand bien même : dans cette lutte, il ne s’agit pas de beauté.

    Qu’on se comprenne pourtant : je suis un des plus grands assidus de la Cinémathèque, y passant souvent des journées entières, depuis l’ouverture de la BiFi jusqu’au générique du dernier film de la soirée. Et pourtant, j’aime revoir les scènes qui me plaisent le plus dès que je suis rentré chez moi ; j’aime découvrir les autres films du réalisateur si celui que j’ai vu m’a plu ; j’aime conseiller ou montrer ce qui me plaît à des gens qui n’ont pu assister à la séance ; j’aime avoir l’embarra du choix à chaque fois que je décide de voir un film chez moi ; j’aime devoir me poser incessamment des questions sur le cinéma en comparant deux films, en analysant des images, des dialogues, en revenant en arrière, etc.. Et j’en suis absolument heureux, que tout cela soit gratuit ou piraté. Je n’ai aucun problème éthique à ce sujet, et j’encourage le plus possible ce type d’attitude. Même s’il s’agissait de contributions à la destruction du système actuel du cinéma – ce dont je ne suis absolument pas convaincu – même malgré les merveilles qu’il nous a apportées, et continue de nous apporter. Car pour moi le problème ne se situe pas là : c’est un problème à très court terme : les pirates n’ont jamais duré, ils ont toujours dû se reconvertir.

    Enfin, ça n’est pas une mince affaire non plus que de télécharger : ça me prend énormément de temps. Mais ce temps n’est pas perdu : et je n’ai jamais autant appris sur le cinéma (pas même à la Cinémathèque, eh non!) qu’en téléchargeant. Internet est, quand on sait s’en servir, plus habile à nous conseiller que n’importe quel vidéothécaire…
    Mais ce que je dis semble terrifiant ? Trop inhumain ? Trop proche du Metropolis « où les cinéphiles pirates sont aux commandes de machines à télécharger » ? Mais ces logiciels sont conçus par des humains, les sites Internet aussi, les avis qui y sont postés, l’organisation sur laquelle tout cela est conçu est faite par des humains et, plus important, pour des humains. Et puis, les vidéothécaires sont sur Internet aussi… La différence est que l’on ne se base pas sur un avis, qu’on n’a pas une discussion avec une personne, mais que tout cela se fait dans une foule d’informations, qu’il faut apprendre à contrôler, trier, sélectionner, etc. C’est un investissement en temps qui n’est possible que si l’on est passionné, et qui le rend bien à notre passion.

    Ceci dit, tout n’est pas noir ou blanc : on peut se baser sur Internet pour choisir les films qu’on va aller voir ou acheter, tout comme on peut se baser sur l’avis de son vidéothécaire pour savoir quoi télécharger illégalement. J’ai découvert beaucoup de films qui n’ont pas été diffusés en France depuis des dizaines d’années, et ne le seront pas pendant encore longtemps. Mais de nouveau, rien ne me plaît davantage dans toute cette aventure que d’aller (re)découvrir un film sur le grand écran : j’aime leur projection presque autant que les films eux-mêmes, et l’un sans l’autre n’a pas de raison d’être.

    Cependant, s’il n’y avait pas le libre-pass, ou si j’habitais dans une contrée lointaine, est-ce que ça m’excuserait davantage de télécharger ? Je ne crois pas, mais je ne cherche pas d’excuse. Quand les cinémathèques mettront à disposition des internautes l’ensemble de leurs films sous format numérique moyennant des abonnements divers, il existera une véritable alternative, mais le système de VOD, DVD et consorts est encore loin de suffire aux plus grands passionnés.

    J’ai vu que demain la conférence de Jean-Pierre Neyrac à 14h45 sur la restauration numérique et la conservation des données avait été annulée… quel dommage.
    Cinématographiquement,
    Roman.

    P.S. : Merci infiniment pour la programmation magnifique que vous nous offrez avec AFRICAMANIA, et merci aussi d’avoir invité tous ces grands nous en parler.

  2. Serge Toubiana a écrit :

    Je publie volontiers votre message, et j’avoue être incapable d’y répondre. Vous manifestez une telle sérénité, une telle absence de doute ou de culpabilité, que les bras m’en tombent… Vous m’épatez, avec votre manière de concevoir le cinéma, l’accès tous azimuths aux films, téléchargés ou pas, piratés ou pas. Je répète ce que j’ai déjà dit ou écrit: je crois à une relation plus sacrée au cinéma, parce que le cinéma est plus grand que nous, plus mystérieux aussi. Cela ne me dit pas grand-chose de télécharger un film, parce que dès lors, il viendrait trop facilement à moi, il suffirait que le convoque, et il m’obéirait. Je crois aussi que c’est le film qui me choisit, c’est lui qui m’attend, et non moi qui décide d’en faire ma chose, mon objet, manipulable à merci. Vous voyez, c’est un peu « vieux jeu », mais c’est dans ma manière de concevoir le cinéma, notre rapport au cinéma. La sur-consommation n’a aucun sens: empilement, un film + un film + un film +… Pas mon genre. Il en faut beaucoup, pour qu’un seul, à un moment donné, vienne à moi, ou me séduise. On pourrait en parler durant des heures. Juste un conseil : attention à l' »overdose » de films. Entre un film et un autre, il faut mettre un peu de distance. C’est-à-dire un peu de silence. Pour laisser au cinéma le temps de respirer. Salut amical. S. Toubiana.

  3. Jacques Bolo a écrit :

    La question du piratage repose sur une grande hypocrisie de part et d’autre, comme je l’ai souligné dans mon article sur le sujet (voir le lien). Une grande méconnaissance du nouveau média qu’est internet fait le reste. Mais il faudrait aussi souligner la responsabilité de l’idéologie antifric, antimarchande, artiste (et bien sûr catho et de gauche) présente aussi dans le discours ci-dessus qui combat pourtant le piratage: « pardon d’employer cette terminologie trivialement économique » (Toubiana dixit).
    En fait, les choses (économiques) ont un nom. Quand on veut se voiler la face volontairement on ne peut pas les maîtriser. Et il faut bien maîtriser la nouveauté qu’est internet sans la soumettre aux fourches caudines de la cinéphilie comme seule garantie de vertu. Dans mon article, je fais quelques propositions. Mais il faudra aussi admettre quelques autres révisions théoriques sans se croire au dessus de la mêlée.

  4. Serge Toubiana a écrit :

    Cher Jacques Bolo,
    Votre message n’est pas très clair. Vous semblez en avoir gros sur la patate, pour parler (encore) trivialement. Les « fourches caudines de la cinéphilie » ? Qu’entendez-vous par là ? La cinéphilie a mes yeux ne présente aucune fourche, et ne prétend pas à être la seule lecture du monde et de ses phénomènes – bien heureusement. La « responsabilité de l’idéologie artiste » ? Pas très clair non plus. Quant à la réalité économique, cela fait longtemps que j’en tiens compte dans mon analyse du cinéma. Vous devriez le savoir.
    Cordialement. S. Toubiana.

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