Claude Chabrol intime

C’est vrai, la couverture est assez moche. Même très moche. C’est à peine si l’on reconnaît la figure de Claude Chabrol, dessiné en homme-poisson, nageant dans un bocal. Étrange métaphore. Curieuse idée, alors qu’il eut été tellement plus simple, et sans doute plus efficace, d’illustrer la couverture du livre qui vient de paraître chez Stock, Claude Chabrol, Par lui-même et par les siens, d’une photo récente du cinéaste.

Ce livre a été entrepris du vivant de Chabrol par Michel Pascal. Celui-ci ne s’autorise pas d’inscrire son nom sur la couverture, bien qu’il soit à l’origine du livre. C’est, écrit-il dans sa préface, au lendemain de la mort d’Eric Rohmer, le 11 janvier 2010, que Chabrol se décida enfin d’entreprendre un dialogue en vue d’une publication. « Et si je racontais ma vraie vie ?», lui dit-il. À lire ce livre, qui se lit vite et non sans une réelle émotion, l’on s’interroge : Chabrol se prête t-il à une autobiographie ? Y a-t-il des choses, ou des aspects de sa vie, que nous ignorerions ? N’a-t-il pas, lui-même, préféré son travail, ses films et son œuvre, à sa propre vie ? Je croyais à peu près tout savoir de l’homme, fils unique d’une famille bourgeoise, père pharmacien et résistant, mère autoritaire et sévère qui tenait son fils à distance, et réciproquement. « Je n’étais pas amoureux d’elle, comme François Truffaut. Il y a sans doute eu un problème d’affection entre nous. Je l’aimais de façon romantique, à distance, en essayant  d’essuyer une larme. Elle s’appelait Madeleine. Avec elle, on était dans le catholicisme pur, l’apparence de la rigueur et de l’honnêteté, la bourgeoisie type de la fin du XIX e siècle, se tenant toujours droite. »

Dans ses films, Chabrol ne règle aucun compte avec sa mère : cela n’est pas un thème qui parcourt son œuvre. On a l’impression qu’il a réglé l’affaire une fois pour toutes, en décidant de devenir cinéaste. Le reste, la religion catholique, la morale bourgeoise, Paul Gégauff, qui fut son complice et son scénariste (peut-être les meilleurs films de Chabrol : Les Bonnes Femmes, Que la bête meure), mais aussi, en quelque sorte, son « laveur de cerveaux », joua un rôle déterminant dans l’évolution mentale du cinéaste : « Sans Gégauff, mon évolution personnelle aurait été plus lente et moins joyeuse. Je serais sans doute parvenu aux mêmes fins, mais avec plus de mal. Il a fait sauter tous les verrous de mon vieux fonds judéo-chrétien. Il incarnait la liberté que je ne savais pas conquérir tout seul. » Pas de plus bel hommage.

Contrairement à d’autres – par exemple Truffaut, souvent cité dans ce livre -, Chabrol n’a pas fait du cinéma pour raconter sa vie. Et pourtant… La lecture du livre conçu par Michel Pascal, initié avec Chabrol et mené à terme, au-delà de la mort du cinéaste en septembre dernier, avec la complicité de la famille – nous y reviendrons – aide à mieux comprendre comment, chez ce personnage singulier qu’était Chabrol, les choses s’entrelacent. Cela tient d’abord à la franchise avec laquelle s’exprime Chabrol lorsqu’il évoque sa vie, à travers diverses entrées qui sont autant de petits chapitres racontés avec un esprit vif et beaucoup d’humour. On a le sentiment que Chabrol laisse enfin tomber les masques, qu’il ne se réfugie plus, comme il l’a tellement souvent fait, dans la franche rigolade pour esquiver l’essentiel.

Ce qui transparaît, et que ceux qui aimaient ses films – dont je suis, tout en appréciant les qualités humaines du bonhomme – savaient déjà, c’est deux choses : une intelligence incroyable dans l’approche des mécanismes les plus sophistiqués pouvant animer l’être humain, avec ses défenses, ses lâchetés, ses désirs enfouis, et un goût du bonheur. L’intelligence est une chose qui se partage assez facilement chez les cinéastes de la trempe de Chabrol. Pour ce qu’il en est du bonheur, c’est autre chose. Peut-on dire que Godard a le goût du bonheur ? Je ne le crois pas. Truffaut ? C’est complexe, Truffaut aimer son travail, son indépendance, mais il portait sur ses frêles épaules toute l’inquiétude du monde. Chabrol a une incroyable capacité de raisonner, de faire entendre son sens de la logique. Il a vite trouvé son point d’équilibre, entre une vie privée relativement stable, celle d’un père de famille aimant s’entourer des siens, et une organisation du travail rigoureuse. Chabrol, parlant de sa vision du monde : « Ma vision du monde s’est forgée entre 1955 et 1964, après mon service militaire. J’ai commencé par repérer la connerie autour de moi, j’étais un vrai radar. J’étais pris dans un engrenage épouvantable car je me rendais compte des erreurs que commettaient les gens qui avaient les mêmes opinions que moi… » C’est la question la plus importante concernant Chabrol : comment a-t-il conçu cette stratégie absolument unique, très différente de celle de ses amis de la Nouvelle Vague, de « fabriquer des films à répétition » ? Acte prémédité, dit-il à Michel Pascal. Et il s’y est employé, sans jamais en dévier, en faisant de temps et temps des compromis, mais sans renoncer à l’essentiel : le bonheur de tourner des films, les films qu’il décidait d’entreprendre. « Il n’y a rien de dégradant à s’aventurer sur tous les terrains. Je ne vois pas pourquoi les cinéastes ne seraient pas comme les peintres qui ont le droit de faire de mauvaises toiles, ne serait-ce que pour approfondir leur art. je ne suis pas comme Truffaut qui voulait que tous ses films soient égaux entre eux, et qui y est parvenu. Je voulais tourner, quoi qu’il arrive… »

Dès lors qu’on a compris que chez lui, le goût du bonheur est le noyau central, la pierre angulaire qui aimante tout le reste, les choses découlent naturellement. Chabrol tourne film sur film, gardant en lui intact son sens de la provocation, une rigueur logique, digne de celle d’un joueur d’échecs, dans la construction de sa mise en scène, un plaisir incessant et renouvelé d’explorer la Comédie humaine (Balzac, Simenon), vit une vie rangée, tour à tour avec trois femmes, qui toutes témoignent avec intelligence et générosité dans l’ouvrage : Agnès Goute, sa première épouse, mère de Jean-Yves et Matthieu, Stéphane Audran, mère de Thomas, et Aurore, avec qui Chabrol vécut plus de trente ans, sa complice et sa scripte, la mère de Cécile, adoptée par Chabrol comme sa propre fille et son assistante.

Chabrol, dans le dernier chapitre de son propos, évoque ses vagabondages. Le mot est neuf dans son langage, on sent soudain chez lui comme une fatigue – il vient de passer 80 ans -, la crainte de s’essouffler, de ne plus être en situation (physique) de faire encore des films. Le dernier entretien avec Michel Pascal date du mois d’août 2010. L’homme n’a plus toute sa force, il dit des choses très gentilles, et justes, à propos de Gérard Depardieu, avec qui la rencontre fut tardive mais heureuse (Bellamy). Et Chabrol conclut ainsi : «  Tant qu’on me donnera trois sous et un peu de pellicule pour que je puisse projeter mes vagabondages sur un écran, je continuerai ! ». Ce sont les mots de la fin.

Aurore Chabrol raconte sa rencontre avec Chabrol, au début des années soixante-dix (Juste avant la nuit, un chef d’œuvre). Son témoignage, comme celui des autres qui figurent dans le livre (
Agnès Goute, Stéphane Audran, Jean-Yves Chabrol, Matthieu Chabrol, Cécile Maistre et Isabelle Huppert) est émouvant, très sincère, évidemment intime. Mais il est aussi à l’image du personnage, c’est-à-dire drôle : « Je l’affublais de surnoms qu’il appréciait plus ou moins. Ses préférés étaient Hercule Poivrot, et l’Ayatollah Khomédy. Il vivait heureux, prônant la révolte mais détestant les conflits, pardonnant aux escrocs dont il était la victime paresseuse ou consentante… C’était un égoïste au cœur d’or.  Et rares sont ceux qui ont réussi à payer  une note de restaurant en sa présence ; il ne prêtait pas, il donnait ».

Lire ce livre, c’est assurément passer un moment dans l’intimité de Chabrol, avec lui et ses proches, ce qui permet de mieux comprendre cet homme qui passa une partie de son temps à nous faire croire qu’il gardait ses secrets. L’autre partie de son temps, il la passa à faire une œuvre, une véritable œuvre, pour nous aider à mieux comprendre la réalité humaine.

 Claude Chabrol, Par lui-même et par les siens, avec Michel Pascal ;  Stock.

 

 

 

 

6 Réponses à “Claude Chabrol intime”

  1. Vince Vintage a écrit :

    Hello.
    Je ne trouve pas la couve du livre si mauvaise que ça. Chabrol en poisson, nageant comme un poisson dans l’eau… dans les méandres de la nature humaine – les spectateurs de ses films étant régulièrement invités dans les eaux troubles de la comédie humaine…
    Mais le faire en simple poisson rouge, c’est il est vrai assez paresseux. Je l’aurais bien vu en anguille moi par contre, tant ses films ne sont pas si faciles que ça, politiquement et moralement, à manipuler ; le cinéaste fuyant avec raison toute idéologie sclérosante. Salut Chacha !

  2. Lavandet a écrit :

    Il faut savoir lire entre les lignes. J’ai compris, monsieur Toubiana, que vous projetez d’écrire une biographie de Claude Chabrol. Quelle excellente idée ! Je lui réserve d’ores et déjà une place de choix dans ma bibliothèque, à côté de celle de Truffaut cosignée par vous et Antoine de Baecque (et dont nous attendons avec impatience une nouvelle édition mise à jour).

  3. serge toubiana a écrit :

    Vous lisez entre les lignes, mais il n’y avait aucune intention… entre mes lignes. Ma seule intention est d’organiser, dès que possible, une rétrospective intégrale de Chabrol à la Cinémathèque. S.T.

  4. Vince Vintage a écrit :

    « Il faut savoir lire entre les lignes. »
    OK Lavandet mais, hum…, comment dire, il me semble aussi qu’il est bon de savoir lire… une image car le diable se loge souvent dans les détails. Quand il s’agit de Chabrol,  » enquêter  » peut-être utile pour lever les lièvres et mettre à jour les faux-semblants.

    Concernant le dessin de la couve, deux choses m’ont semblé évidentes :

    1) Ce bouquin est comme un prolongement de l’activité cinématographique de Chabrol. Celui-ci aimant, comme chacun sait, travailler en famille, il est à noter que le Chabrol en poisson est un dessin de la main de… Thomas Chabrol, qui n’est autre que le fils de l’actrice Stéphane Audran et du réalisateur Claude Chabrol. C’est un bon acteur d’ailleurs chez Chabrol, avec un jeu en  » pas de côté  » le rendant très intéressant à regarder au sein de l’entreprise familiale qu’est un film chabrolien. Ainsi, puisque ce dessin est du fils, les lignes, ou fils, se rejoignent, autrement dit la boucle est bouclée ! : le travail en famille, si cher à Chacha, se prolonge jusqu’à ce livre.

    2) Sur la couve, il est évident que Chabrol est en poisson mais le milieu dans lequel il évolue n’est pas forcément un bocal.  » C’est à peine si l’on reconnaît la figure de Claude Chabrol, dessiné en homme-poisson, nageant dans un bocal.  » (Serge Toubiana). Si vous le voulez bien, regardons-y de plus près, ce contenant a une faible profondeur. Il est au bord de l’à-plat. A moins qu’il s’agisse d’une maladresse du dessinateur (ce qui est fort possible car Thomas Chabrol aux dernières nouvelles n’est pas dessinateur professionnel !), je vois plutôt ce contenant comme… une boîte de Petri. Vous savez, en sciences, cette boîte cylindrique et transparente peu profonde, en verre ou en plastique, munie d’un couvercle : ele est utilisée en microbiologie pour la mise en culture de micro-organismes ou de cellules d’organismes supérieurs. Et alors là tout s’explique ! Dans ce livre, Chabrol est observé à la loupe par les siens. Il est disséqué comme on dissèque une grenouille ou un poisson pour l’étudier de près, de l’intérieur. Sa filmographie, mêlant art et vie, serait alors à voir tel un micro-organisme à analyser de très près car il peut encore nous révéler maintes surprises sur le cinéma, le champ social et nos contemporains. Bien vu !
    Toute compte fait, cette couverture n’est pas si mal, et je tiens à préciser que je ne suis pas un attaché de presse des éditions Stock !

  5. jauneau a écrit :

    Il y a 20 ans, le co-auteur d’un livre posthume disparaissait. Merci pour « Persévérance« , singulier livre assez proche de l’amitié au sens que Blanchot lui donnait (une condition de la pensée). Merci cher Monsieur pour ce si beau livre, écrit à deux.

  6. thierry collin (projectionniste) a écrit :

    bonjour Monsieur Toubiana

    Juste un petit message pour savoir s’il y a toujours un projet d’intégrale de Claude Chabrol ? si oui, l’intégrale en dvd sortira t-elle pour l’occasion car il est des plus compliqué de trouver ses anciens films .

    merci.

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