On se lève pour Annie Girardot

Hier matin je me suis rendu à l’église St Roch, à deux pas de chez moi, pour rendre comme tant d’autres un dernier hommage à Annie Girardot. Devant, il y avait la foule des badauds, admirateurs et admiratrices, des photographes à la pelle et des dizaines de caméras guettant l’arrivée de visages célèbres. À l’intérieur de l’église, la famille et les proches, cinéastes, acteurs, ministres et anciens ministres, et des gens comme moi l’ayant à peine connue et qui la respectaient.

Annie Girardot est une actrice familière, sans doute la figure la plus familière du cinéma français de ces cinquante dernières années. À la place de familière, je pourrai écrire populaire, ce qui est à peu près la même chose. En ce sens que nous avons tous été, à un moment ou à un autre, émus par un de ses rôles au cinéma. Pour moi, elle est la Nadia de Rocco et ses frères, oiseau blessé, vive, sensuelle, amoureuse et battante, puis vaincue. Inoubliable. J’étais assis à trois rangs derrière Alain Delon, dont je voyais de biais le visage ému et ravagé, et je me disais que Visconti avait eu l’œil, le vrai, pour leur confier des rôles aussi émouvants, tragiques, à fleur de peau.

La cérémonie a duré une heure, et plusieurs personnalités ont pris la parole, Delon a lu Peindre un oiseau, le poème de Prévert, Frédéric Mitterrand des extraits de l’autobiographie de l’actrice, paraphrasant la phrase inoubliable qu’elle prononça lors d’une cérémonie des César : « Vous allez nous manquer terriblement, éperdument, douloureusement ». Sa fille, Giulia, ses petits enfants, Lola et Renato. Tout était émouvant et juste. Le moment le plus surprenant fut celui où Claude Lelouch évoqua, en improvisant, l’une des sans doute très nombreuses discussions intimes qu’il eut avec Annie Girardot, et où celle-ci lui parla de la mort, à un âge où la question n’est pas tellement d’actualité. Qui, de lui ou d’elle, allait mourir avant l’autre ? Et la mort, puisque tout le monde s’y rend, chacun à son rythme, n’est-elle pas le moment de grâce de toute une vie ? Lelouch fit donc du Lelouch, mais plutôt du meilleur, et à la fin, demanda à la foule silencieuse et recueillie de se lever et de faire une ovation à la défunte. Applaudir durant plusieurs minutes une disparue, voilà ce qui s’appelle un événement, et qui vient enrichir le cérémonial religieux dans sa conception la plus stricte.

La mort d’Annie Girardot soulève une très grande émotion, cela se lit dans la presse, à la radio et à la télévision, parce qu’elle était une actrice très populaire ayant incarné des personnages multiples, où chacun se reconnaissait. Docteur, professeur, avocate, femme flic, mère de famille, etc. À sa notoriété d’actrice, s’ajoutent les conditions mêmes de sa disparition, au bout d’un long chemin dans la maladie. Alzheimer. Son combat et celui de sa fille sont racontés dans la presse, ajoutant de la tristesse à la tristesse. Je me souviens du tournage de La Pianiste, à Vienne en 2000, le film de Michael Haneke. Je me souviens de l’énergie et la vaillance avec lesquelles Annie Girardot répétait, prise après prise, un rôle incroyablement physique, où elle se confrontait et se battait avec Erika, sa fille jouée par Isabelle Huppert. Professionnelle ne se plaignant jamais, revenant à la charge selon le désir méticuleux et musical de Haneke. On devinait qu’elle était si heureuse de jouer, d’avoir un rôle dans un film, que rien ne lui ferait peur. Pas même d’être cognée par sa fille. En 2005, elle est la mère de Daniel Auteuil dans Caché, une scène où on la voit au lit, recevant son fils venu la voir pour rafraichir sa mémoire. On lui avait mis une oreillette à l’oreille, pour qu’elle dise son texte, car déjà elle perdait la mémoire. Il n’y a rien de plus émouvant que de perdre la mémoire. Cela est arrivé à ma mère, qui ne me reconnaissait plus… Pour une actrice, il ne reste plus que le corps, affaibli et fragile, pour continuer d’incarner. Michael Haneke lui avait confié ce rôle secondaire, mais rôle tout de même, sachant qu’il n’y a rien de plus important pour une actrice, quel que soit son état, de jouer. De faire encore partie de la troupe.

3 Réponses à “On se lève pour Annie Girardot”

  1. Frank AIDAN a écrit :

    Cher Monsieur,

    C’est toujours un plaisir de vous lire et cela rend nostalgique de la grande époque jamais dépassée des Cahiers, celle des années 80 (plus particulièrement 80-85). Mais ce plaisir est rare puisqu’il n’y a plus que votre blog et passim, les programmes de la Cinémathèque. Un jour de 2009, avant une séance, je vous avais demandé si vous envisagiez comme Olivier ASSAYAS dans « RÉELLES PRÉSENCES » (un florilège plus un regard rétrospectif sur, en ce qui le touche, un parcours de critique puis de cinéaste, celui-là annonçant celui-ci), de publier un recueil de vos meilleurs textes. Vous m’aviez répondu par l’affirmative mais rien ne vient.

    Plus spécifiquement, ce que vous écrivez sur Annie GIRARDOT est tout ensemble juste et beau, beau parce que juste. En passant, cela donne envie d’une grande, donc intégrale, rétrospective Claude LELOUCH avec lequel elle a tourné, sauf erreur de ma part, à cinq reprises. Cela permettrait de mesurer en présence du cinéaste et quelle présence (cf. son récent livre d’entretiens et son passage à PROJECTION PRIVÉE de Michel CIMENT), la sincérité et la cohérence de son oeuvre, son goût de la vie et son amour absolu du cinéma. L’on constaterait aussi que François TRUFFAUT prédisant l’avenir de LELOUCH dans les cinémathèques, avait encore une fois raison – mais sur quoi FT s’est-il trompé ?

    Amitiés sincères et cinéphiles.

  2. samia harrar a écrit :

    C’est juste. A chaque fois on reste sans voix. C’est tout à la fois simple, délicat, et profondément émouvant. A fleur de peau justement. Tous ces textes devraient faire l’objet d’un livre. Mine de rien, il y a un fil conducteur toujours. Et pas seulement le cinéma…

  3. Tietie007 a écrit :

    Un peu oubliée sur la faim, alors qu’elle eut le privilège de tourner avec les plus grands, de Visconti à Lelouch !

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