Osons noter la ministre…

Retour de vacances. C’est la nouvelle année ! Que peut-on souhaiter en 2008 ? Que le cinéma aille mieux, qu’il séduise et émerveille son public. Ce serait la moindre des choses. On sent que c’est de plus en plus dur, que quelque chose s’est un peu perdu ou dilué dans la relation qu’entretiennent les spectateurs avec le cinéma. Surtout, les jeunes y vont moins, alors que ce sont eux qui constituent depuis longtemps le noyau dur, fidèle. Tendance lourde qui pourrait devenir inquiétante. Au bénéfice d’Internet.

La question du piratage a été au centre des préoccupations des professionnels ces derniers mois. A juste titre. Et cela risque de continuer en 2008. J’avais lu avant Noël un sondage disant en gros que les jeunes étaient majoritairement contre la régulation en matière d’accès aux films sur Internet. Coup de chapeau aux sondeurs ! Oser poser la question, c’est déjà en connaître la réponse. Le rapport remis en décembre par Denis Olivennes, le patron de la Fnac, va dans le bon sens. Pas trop répressif, mais un peu quand même, et avec une certaine foi dans l’éducation civique des internautes. Qu’est-ce que ça veut dire ? Eh bien, qu’il faut expliquer, même si cela paraît vieillot, que la gratuité n’est pas la bonne solution. En tout cas, qu’elle menace l’existence même du cinéma. Comme elle menace déjà fortement l’industrie musicale.

A part ça, 2008 démarre sur les chapeaux de roue. Les vacances privées du Président en Egypte. Les vœux de fin d’année qui promettaient du nouveau… On attend encore ! La libération de trois otages en Colombie remise à on ne sait quand. On voyait chaque soir au journal télévisé les avions et hélicoptères prêts à décoller pour aller chercher les otages. Tristesse devant cette mise en scène ridicule et cruelle où l’interlocuteur, en l’occurrence les FARC, est absent, fait défaut, ne tient pas parole. L’assassinat de Benazir Bhutto au Pakistan. La campagne américaine qui entre dans la dernière ligne droite. Le prix du baril de pétrole qui monte, qui monte… Tout va très vite, trop vite. Les images se succèdent à une vitesse folle. Impossible d’arrêter le mouvement, de faire une pose. La pensée a du mal à suivre, vous ne trouvez pas ? Qu’est-ce que l’on ressent au fond, sinon que les tensions montent, et que le monde est de plus en plus soumis à des rapports de force invisibles, souterrains.

On nous annonce que dorénavant les ministres seront notés, jugés au résultat. Ah bon ? Ce n’était pas le cas avant ? Pouvaient-ils faire n’importe quoi sans que quiconque n’intervienne pour les recadrer ? Je ne sais pas si c’est vrai, mais dans ce cas cela vaut son pesant de… Il paraît que la ministre de la culture et de la communication, Christine Albanel, sera dorénavant « jugée » ou notée en fonction de certains critères, parmi lesquels : le nombre d’entrées gratuites dans les quatorze musées qui, en France, expérimentent la gratuité, et ceux qui la pratiquent à certaines heures ou certains jours de la semaine (pour les 18-25 ans). Ou encore : la part du cinéma français dans la fréquentation des films en salles. Que sais-je encore… Bref, que l’évaluation de l’action du ministère serait directement indexée sur les pratiques culturelles des citoyens. Cela revient à jouer à la roulette russe – on sait que l’on ne s’en sort jamais tout à fait indemne. Avoir des résultats lorsque l’on mène une action, qu’elle soit d’ailleurs publique ou privée, ne se juge pas uniquement de manière quantitative. Cela va sans dire. Mais il semble nécessaire, et presque ahurissant de le redire. Si la politique se résume à faire monter la pression, et uniquement ça, alors la politique a décidément peu d’avenir dans notre pays. Qu’il faille secouer le cocotier, d’accord. Redonner du sens et de l’énergie à nos projets. Soit. Mais pas à n’importe quel prix. Permettre au plus grand nombre d’accéder à la culture ou aux biens culturels, ne se juge pas selon les seuls critères quantitatifs. Même si les chiffres ont de l’importance. Travailler sur le long terme, créer de véritables relations de confiance entre un théâtre, un musée, une institution culturelle, une cinémathèque, eh oui : une cinémathèque, cela demande du temps. Et de la patience. Et de la confiance.

Sean Penn

Joli coup de Gilles Jacob et de Thierry Frémaux, annonçant que Sean Penn sera le président du jury de la 61ème édition du Festival de Cannes, en mai prochain. Choisir un acteur-cinéaste plutôt jeune, à la fois star connue et reconnue, mais aussi cinéaste exigeant (son nouveau film, Into the Wild, sort le 9 janvier, dont la photo est due à Eric Gauthier, le chef op’ de Deslechin, Assayas et Resnais), et personnalité engagée – on sait que Sean Penn a pris position de manière très ferme contre George W. Bush pour sa politique en Irak et en Afghanistan. Ce choix contribue à remettre le cinéma au cœur de nos préoccupations, à la fois le rêve et l’art, mais aussi l’engagement moral ou citoyen.

Un mot pour dire grand bien d’un film documentaire de Laurent Perrin, qui passe aujourd’hui même sur Cinécinéma Culte, à 18 heures : Dominique Laffin, portrait d’une enfant pas sage. Laurent Perrin a réalisé son premier long métrage, Passage secret, avec Dominique Laffin. C’était en 1985. Il se trouve que ce fut le dernier film de cette actrice extraordinaire, qui avait quelque chose d’unique en elle : sa beauté, une voix rayée, une manière d’être et de jouer, de tout donner au cinéma, à ses rôles. Chez Doillon (l’inoubliable Femme qui pleure), chez Claude Miller (elle est sublime dans ce beau film, avec Depardieu et Miou-Miou : Dites-lui que je l’aime, d’après Patricia Highsmith), ou encore dans Tapage nocturne de Catherine Breillat. Ou encore chez Pascal Kané (Liberty Belle). Ou chez Marco Ferreri dans Chiedo Asilo, sorti aussi sous le titre de Pipicacadodo. Dominique Laffin avait tout pour elle. Tout pour réussir une carrière brillante, souveraine. De la graine de star populaire. Mais elle était fragile, elle prenait des risques, jouait sans filet. Elle est morte à 33 ans. Le cinéma lui doit tant. Catherine Breillat, Josiane Balasko, Gérard Zingg, Jean-Marie Poiré, Claude Miller, Pascal Kané, Laurent Perrin lui-même, dont les images d’archives le montrent tel un premier communiant heureux de réaliser son premier film avec une fille aussi belle et aussi chouette, interviennent dans ce document très émouvant. Inoubliable Laffin.

9 Réponses à “Osons noter la ministre…”

  1. séférian a écrit :

    Dominique Laffin repose près de F.Truffaut et Helen Scott au cimetière Montmartre – amicalement – Claude Séférian – félicitations pour votre blog.

  2. dicklaurentlives a écrit :

    bouh le piratage c’est pas bien, il faut éduquer nos enfants blablablah… Mais vous êtes à la masse à ce point ? C’est oui-oui découvre internet ?
    en tout cas moi grâce au peer 2 peer, j’ai pu me constituer une bibliotheque de 600 films muets en 2 ans par exemple (je vous cite pas les chiffres pour le reste, votre petit coeur lacherait)…dont 95% ne SONT PAS disponibles en dvd. Alors j’attends quoi, que Mr Olivennes appelle Messieurs Turner et Warner pour qu’ils se bougent le cul sur des films qui leur rapporteront toujours 10000x moins que n’importe quelle merde pour marché prepubère ? je risque d’attendre longtemps non ? alors certes, vous allez me faire la MURATle, genre « espece de goinfre », « descendant de Kapo » et j’en passe mais tant que vous ne comprendrez pas que c’est la TECHNIQUE qui donne le la (vous pouvez me citer une seule arme inventée qui n’ait jamais été utilisée ?), et certainement pas les atermoiements des « professionels de la profession », on continuera, cours de civisme et amendes en bandoulieres ou pas. Il existe déjà des tas de communautés d’échange monstreusement bien structurées sur le net (infiniment mieux que n’importe quelle plateforme payante existante), chacune sa spécialité, qui partagent à qui mieux mieux leur PAS-SION (et oui !). Et vous seriez surpris d’apprendre le nombre de …critiques et même réalisateurs qui s’en servent -même s’ils s’en vantent pas encore, contrairement à certains musiciens qui sont déjà sortis du bois-.
    Bref, pour un demonoid ou meme oink (orienté musique, mais c’est le meme principe) fermé, 3 rouvrent la semaine suivante. On n’en tire pas specialement gloire, c’est juste qu’à moins que vous comptiez refaire Farenheit 451 en brulant les piles de dvds gravés des dizaines de millions d’utilisateurs qui mettent leur stock en commun -encore que certains sont deja passés aux piles de disques s-ata 500 GIGABYTES interchangeables, pour vous donner une idée du retard que vous avez sur la question-, c’est peine perdue. Je comprends tout à fait que ca peut être rageant, mais le fait est là et les tuyaux d’internet ne disparaitront pas (à moins que vous engagiez une énorme armée d’hommes grenouilles et de batyscaphes pour aller sectionner tous les cables au fond des océans, plus quelques spationautes pour les relais satellites à bousiller. Assez peu envisageable, non ?)

    maintenant si vous croyez que ça nous amuse de passer nos journées à telecharger des choses, verifier la qualité, la compatibilité (avec tel ou tel lecteur divx de salon par exemple, ou avec telle ou telle box adsl, ou telle xbox modifiée , ou… etc) archiver, graver, etc etc, vous avez encore tout faux. Beaucoup d’entre nous ne demandent qu’à … payer (si si !) pour un service décent (genre abonnement au mois à un catalogue commun (on va pas s’abonner major par major non plus, ils ont qu’à s’entendre), pas de DRM à la con, et autres verrous qui ne freinent que vos ventes, pas nous de toute façon) si les editeurs se bougeaient un peu les fesses et mettaient leur catalogue en ligne. Pourquoi je m’emmerderais à choper 40 ou 50 films de Bogart sur le net, si une fois que je suis abonné à tel service de location en un click dans un catalogue en ligne (qui rappelons le n’existe pas, me faites pas rire avec les offres de VOD françaises inutilisables…), , je pouvais choisir de revoir n’importe lequel de ses films ? Vous êtes vous seulement posé cette question là ?

    alors voila, la balle est dans le camp des editeurs/diffuseurs/distributeurs/whatever. Soit ils continuent d’allonger des dizaines de millions de dollars pour des protections à la con qui ne dureront jamais plus que quelques …semaines (voir le bide monstre de la protection hd-dvd/BD, et il y a deja des moyens de contourner le soi-disant inviolable BD+ soi dit en passant)
    soit ils mettent en place une architecture commune de location en ligne , avec acces à tout leur catalogue, et ils se font des c***** en or, et avec notre bénédiction en plus. La balle est dans leur camp encore une fois. Le reste, c’est de l’empapaoutage de mouches (ceci étant dit, warner a commencé à faire des annonces dans ce sens fin 2007, dommage qu’il leur ait fallu si longtemps pour juste saisir la situation…)

    il va de soi que j’utilise un paquet de relais pour poster ce message (sans compter un poil de wifi, le tout me situant quelque part en Roumanie vu de votre coté). Alors oui je suis un lâche, vu que je n’ai absolument pas vocation à jouer les martyrs pour … rien (ou si peu, genre faire peur à 3 grand-mères abonnées à Telerama qui vont engueuler leur petit fils dès qu’il touchera une souris). Voilà vous savez tout. J’espère quand meme que vous aurez retenu 2 ou 3 choses que je sais comme disait Jean-Luc, même si vous n’approuvez pas. Bien à vous

  3. Serge Toubiana a écrit :

    Cher anonyme,

    Votre discours, votre logorrhée plutôt, m’impressionne beaucoup. Quelle énergie ! Vous réagissez vertement à deux ou trois lignes de mon blog, où je disais que le piratage menaçait à terme l’industrie du cinéma. Je maintiens formellement mon point de vue. Le principe de gratuité me paraît dangereux et démagogique. Je n’ai pour autant pas vocation à (vous) faire la morale, ni à jouer les « flics » de service. En gros, vous êtes libre de faire ce que vous voulez. D’ailleurs, je ne vous juge en aucune manière. Mais de là à me donner des leçons en me disant que je suis à la masse… Cela je ne l’accepte pas. Je vais vous dire le fond de ma pensée, à la lecture de vos propos. Vous aimez je suppose le cinéma, au point de passer un temps fou à télécharger ici ou là des films, des quantités de films – par centaines dîtes-vous. Vous dîtes néanmoins que cela n’est pas amusant de télécharger durant des journées entières. Eh bien ! Ne le faites pas ou plus, ou alors ralentissez le rythme ! Arrêtez, faîtes une pause… Vous n’êtes pas obligé de subir ces cadences infernales, que vous vous imposez à vous-même, pour un plaisir auquel vous semblez peu disposé à renoncer. Dans tout ce que vous écrivez, je ne sens pas une fois, pas une seule fois, un amour des films, ou un respect des œuvres, ou la moindre curiosité personnelle, subjective, pour le cinéma. Juste le défi de posséder – 600 films muets : bravo ! Pour moi, cela n’a rien à voir avec l’amour du cinéma. Nous ne sommes sans doute pas de la même génération. J’ai commencé à aimer le cinéma enfant, puis adolescent, et cela continue à me coller à la peau. Cet amour du cinéma (dans les années 60 certes, où il n’existait pas de magnétoscope, encore moins de lecteur DVD) se passait très bien de cette maladie moderne qui est la « collectionnite », cette passion égoïste, hyper individuelle, de posséder légalement ou illégalement des films, en très grande quantité. Pour moi, chaque film est unique, et ce qui compte, c’est de l’avoir vu, de vivre avec son souvenir, et de laisser le temps faire son œuvre. Oui, j’aime infiniment mieux ça que votre stratégie souterraine et anonyme, visant à piéger les Studios ou les Major Company, dans le seul but d’avoir chez soi des films bon marché ou gratuitement. Je disais que je ne vous jugeais pas. C’est vrai, je ne porte pas de jugement moral. Mais j’attends de voir ou de lire, ne serait-ce qu’un mot, une phrase, qui dirait ce qu’est l’amour du cinéma au temps du piratage et de l’expertise informatique. Voilà : j’attends, et je suis disponible. Cordialement vôtre, S. Toubiana

  4. medingus a écrit :

    Je ne suis pas vraiment enthousiaste quant au choix de Sean Penn. Et pourtant l’homme m’est plutôt sympathique.
    Crainte non pas que le Festival se mouille, mais justement qu’il persiste dans une volonté de paraître une espèce de lieu de pseudo-résistance anti-Bush, enfonçant des portes pas spécialement fermées dans nos contrées.
    En effet, je crains une trop forte politisation du festival, qui serait pour le coup dans la veine d’un « Farenheit 9/11 » bis qui fut vraiment le couronnement du cinéma de la manipulation même s’il part d’un « bon sentiment » (encore que, avec ce mégalo de M. Moore…).
    Je ne suis pas contre qu’on se mouille, très loin de là, mais qu’on le fasse bien, non pas pour paraître quoi que ce soit. Enfin, je fais peut être un procès un peu hatif, mais bon ça me semble dans la continuité d’un Festival magistralement décevant quant à sa programmation officielle de 2007. A part Kawase, que je semble la seule, avec le jury, à trouver très beau…

  5. Serge Toubiana a écrit :

    Je suis d’accord avec vous: il faut éviter de tout aplatir au seul niveau politique ou idéologique. Sean Penn est avant tout un acteur, excellent (il me fait souvent penser à Robert Mitchum). Il a entamé une carrière de réalisateur, de manière indépendante et disons le: courageuse. J’ai hâte de voir son nouveau film. Mais le Festival de Cannes a raison de jouer l’audace: une personnalité forte, indépendante, charismatique. Sean Penn a pris position sur l’Irak, de manière personnelle, en s’impliquant physiquement : il y est allé, et cela a eu de l’écho. Venant de lui, c’est un vrai signe, cela a du sens: un engagement anti-guerre. Le risque serait de ne parler que de ça du fait des élections américaines de novembre prochain. Comme vous, je n’avais pas été dupe en voyant « Fahrenheit 9/11 » à Cannes il y a quelques années, trouvant que la propagande facile se doublait d’un narcissisme ou d’un ego d’auteur pas possible. Contrairement à vous, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de bons films à Cannes en 2007, mais toutes sélections confondues. Ravi de dialoguer avec vous et bonne année! S. Toubiana

  6. Vincent a écrit :

    Cher monsieur Toubiana, je suis assez surpris, venant de votre part, de cette réponse à l’Anonyme. Moi, vous le voyez, anonyme je ne le suis pas, je ne télécharge pas non plus, un peu par flemme, un peu parce que j’ai suffisamment à faire avec ce que j’achète, mais surtout parce cela sert de moins en moins. Il existe quantité de sites et de techniques proposant les films en ligne (stage 6, Internet archive, acte gratuit…) et je parle ici de films du domaine public, un domaine que vous, comme nombre de contempteurs du « piratage » ignorent superbement. Or notre Anonyme a bien parlé de films muets, et donc vraisemblablement de films relevant de ce domaine en grande majorité. Rien à voir avec une « stratégie souterraine et anonyme, visant à piéger les Studios ou les Major Company ». Ce qui m’étonne de votre part, c’est que le travail de ces sites, relayé par les échanges entre internautes, ne me semble pas différent dans l’esprit, de celui d’une cinémathèque. Il s’agit bien de préserver et de diffuser, de partager un patrimoine commun. Vous savez très bien que ce n’est pas dans les salles ni à la télévision et rarement en DVD que l’on montre du cinéma muet et tant de films plus récents et oubliés, sans parler de l’underground. Il y a quelques festivals acharnés et les cinémathèques, mais combien de gens y ont accès ? Tout le monde ne vit pas à Paris. Vous parlez d’égoïsme, mais le principe des échanges sur internet repose sur son contraire. Et entre passionnés, les nouvelles technologies offrent des possibilités qui n’étaient encore qu’un rêve il y a 15 ans. C’est comme cela que j’ai découvert, par exemple, Judge priest de Ford qui n’est pas exactement un film facile à voir, ou Piano tooners, un film d’animation des années 30 charmant. Nous parlons bien de passion, d’échange et de cinéma.
    L’autre chose qui me choque, c’est cette charge contre la collectionnite. Il me semble que Langlois en était profondément atteint et que le principe même d’une cinémathèque c’est la collection. Je connais nombre de cinéphiles d’un certain âge qui collectionnent les copies, 70, 35, super8, 16, vidéo, DVD, tout ce qui leur tombe sous la main. Martin Scorcese n’est-il pas un collectionneur fou ? François Truffaut n’avait-il pas des dossiers où il conservait tout ce qui lui tombait sous la main ? Qu’est-ce qui vous ennuie dans le fait de faire cela sur ordinateur aujourd’hui ? C’est quand même mieux que dans une baignoire.
    D’accord, Anonyme est un peu partit bille en tête, mais je pense que vous lui répondez à côté. Une suggestion : que la Cinémathèque réfléchisse à une mise en ligne, comme l’INA, de ses trésors, comme le fait le BFI : http://creative.bfi.org.uk/

  7. Serge Toubiana a écrit :

    Cher Vincent, merci de réagir à mon blog. Détrompez-vous : la plupart des films muets ne sont pas encore dans le domaine public. Savez-vous par exemple que l’œuvre de Georges Méliès ne « tombera » dans le domaine public qu’en 2009 ? Beaucoup de ces films muets ont encore des ayants droit. Mais ce n’est pas l’argument essentiel de votre message. Ce qui est important c’est ce que vous dites du travail d’une cinémathèque. Ce qui définit une cinémathèque, ce sont en effet ses collections : de films et de « non-film », mot un peu barbare qui définit tous les éléments qui contribuent à la création cinématographique : scénarios, maquettes, dessins, costumes, appareils, notes de travail, affiches, story boards. La Cinémathèque française conserve, sauvegarde, enrichit, restaure ses collections depuis 1936, année de sa création. Mais elle le fait de manière publique, en entretenant des rapports avec les ayants droit ou les donateurs, et avec la puissance publique représentée par le CNC. Pardonnez-moi d’être trivial, mais elle le fait aussi et surtout en programmant des films dans ses trois salles. Cette programmation est visible, destinée à un public qui se déplace et découvre des films en salle. Nous sommes encore (pour combien de temps ? le plus longtemps possible !) dans une logique et un désir (partagé) de la salle. Cela change tout, il me semble. Vous pouvez penser que l’un n’empêche pas l’autre. A voir. L’histoire vous donnera peut-être raison… Je ne conteste pas le fait de découvrir des perles, des films rares ou que l’on croyait perdus, sur Internet, mais cela demeure très exceptionnel. Toutes les cinémathèques dans le monde travaillent sur ce principe de sauvegarde et de découverte, en défendant la projection du film 35 mm. Pour combien de temps encore ? C’est toute la question. Mais nous n’y renonçons pas sous prétexte qu’Internet serait un moyen d’accès nouveau, plus rapide ou plus efficace, individuel et ouvrant sur des réseaux d’internautes. La « collectionnite » et le goût des collections, ce n’est pas la même chose. Sauvegarder une collection est un geste essentiel, à condition qu’il soit tourné vers les autres : on valorise une collection en la faisant découvrir (à travers une programmation, une exposition, une édition, un catalogue). C’est un geste ouvert. C’est ainsi que je l’entends. Vous avez raison, Scorsese collectionne les films (souvent en copies 16 ou 35mm), et beaucoup d’autres cinéastes le font aussi. Pour le plaisir de les revoir, pour mieux connaître l’histoire du cinéma, et partager ce plaisir, à un moment ou à un autre, avec des spectateurs. Souvenez-vous des films documentaires passionnants de Scorsese sur l’histoire du cinéma américain ou italien. C’est vrai, Truffaut gardait tout. Non comme un collectionneur qu’il n’était pas, mais comme un obsessionnel. Ce qui revient au même. Il aimait revoir les films qu’il aimait et connaissait par cœur, en vidéo. S’il était encore en vie, il aurait aimé le DVD, support de meilleure qualité. Aurait-il téléchargé ces films ? Peut-être…Mais j’en doute. En tous les cas, il n’aurait pas accepté l’idée, qui vous paraît évidente, que voir un film sur un ordinateur équivaut à le découvrir en salle. Ça, jamais. Votre question sur la mise en ligne est très importante : cela suppose d’avoir les droits des oeuvres, ou de régler la chaîne de droits des films ou documents. L’Ina le fait en ayant résolu cette contrainte qui n’est pas mince. Idem pour le British Film Institute. Nous y pensons aussi, à la Cinémathèque française. C’est dans nos projets.

  8. Krimhield a écrit :

    Un peu d’humanité que diable !

    Monsieur Toubiana

    Je profite de l’opportunité de vous écrire pour vous féliciter du travail et de la programmation de la Cinémathèque. J’ai deux suggestions cependant à vous faire part, et auxquelles vous avez dû bien évidemment réfléchir : pourquoi ne pas faire de la Cinémathèque également un endroit de rencontres, où on peut débattre, échanger des points de vue, un lieu d’ancrage où les cinéphiles peuvent prendre plaisir à se retrouver. Le cinéma est bien malheureusement une passion très solitaire, on va voir des films qui nous bouleversent mais on a peu souvent l’occasion d’échanger avec des gens éclairés. On pourrait parler de cinéma mais également d’autres choses, d’art, de littérature, de sculpture… Je pense que la France a en partie perdu son aura en matière de culture, la Cinémathèque devrait à mon sens donner un souffle à la culture française, plus participer aux débats publics !
    Je vous incite également à inviter plus souvent des réalisateurs, des acteurs, prêts à discuter avec leur public de leurs films.
    Et enfin une dernière suggestion, toute personnelle : vous pourriez inviter Edward Norton par exemple ! J’ai entendu dire qu’il était fasciné par la France mais qu’il observait un effacement culturel de ce pays, il est temps de lui prouver le contraire et de récompenser cet acteur caméléon de talent (c’est tout à fait personnel, j’en ai pleinement conscience).
    Si vous voulez d’autres idées, j’en ai tout plein à vous faire partager, mais le combat que j’aimerais mener et vous faire part, est de ne pas tomber dans le piège de notre société : croire qu’avec les nouveaux médias et internet on a plus besoin de se déplacer, de se parler, de débattre, mais redonner du lien social ! Pour que les gens n’aient plus peur les uns des autres, que les idées fusent et que la France retrouve une aura culturelle et intellectuelle ! Un peu d’humanité dans ce monde de reluctants.

    Merci de m’avoir lu jusqu’au bout, si tel est le cas, et permettez-moi de vous faire part de mon plus grand respect pour votre honnorable personne.

  9. Serge Toubiana a écrit :

    La Cinémathèque est ce lieu de rencontres dont vous parlez. Du moins, elle fait tout son possible pour l’être. En quelques jours, nous avons accueilli plusieurs cinéastes africains : Souleymane Cissé, Cheick Fantamady Sissako, Gaston Kaboré (ce dernier, pour une Leçon de cinéma remarquable qui se tenait le 2 février)… Il y a quelques jours, le cinéaste Claude Lanzmann, ainsi que Marie-José Mondzain (philosophe), Sylvie Lindeperg, Ronny Loewy et Annette Wieviorka, tous trois historiens – c’était le 12 janvier, dans le cadre de deux tables rondes sur le thème du « Cinéma et la Shoah »; samedi 9 février, nous recevrons Jeanne Moreau pour une discussion publique… Le 15 février, à nouveau une table ronde sur le cinéma africain… Tout récemment encore, le 21 janvier dernier : une journée entière de discussions dans le cadre du Conservatoire des techniques cinématographiques, sur un thème actuel et passionnant: « Du film au numérique. Vies et mort de la pellicule ? ». Plus de 400 personnes y ont assisté. Bref, il se passe des choses à la Cinémathèque, en dehors des nombreuses projections de films.
    Je partage votre point de vue : il faut faire vivre nos idées, échanger, dialoguer, partager, et pourquoi pas s’engueuler… Tout en se respectant. L’idée d’accueillir des réalisateurs, des acteurs, des professionnels du cinéma, des critiques, des historiens, des philosophes, des spectateurs… C’est ce que nous essayons de faire. Pour que vive le cinéma. Il nous arrive parfois de penser que nous en faisons trop, d’autres fois que nous n’en faisons pas assez. Mais il y a tant à faire ! Accueillir Edward Norton ? Bonne idée. Cet acteur a énormément de talent.
    Conseil amical : regardez de près notre programme ou consultez notre site sur internet, vous verrez que les occasions ne manquent pas. Amicalement, S. Toubiana.

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