Juliet Berto, rieuse et moqueuse

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Photographie : Juliet Berto, par Pierre Zucca

Pour des raisons liées au souvenir, je tenais à ce que la Cinémathèque rende hommage à Juliet Berto, vingt ans après sa mort. Raisons personnelles. La première, parce qu’elle faisait partie de mon paysage cinéphile. Née à Grenoble, Juliet Berto faisait partie d’une bande de cinéphiles qui, dans les années soixante, animaient un ciné-club très actif, auquel je commençais à participer – ô si timidement, jeune lycéen me faufilant aux séances du mardi soir. Dans cette « filière grenobloise », Michel Semeniako en est un autre, qui joue lui aussi dans La Chinoise, le rôle du chimiste (Henri), qui, à la fin, fait son autocritique et décide de quitter le groupuscule maoïste. À cette époque grenobloise, Michel Semeniako était déjà photographe, et il l’est encore. L’autre soir il était là, lors de la projection de Cap Canaille, le deuxième film coréalisé en 1983 par Juliet Berto et Jean-Henri Roger, qui ouvrait l’hommage à la Cinémathèque.

Godard venait régulièrement présenter ses films à Grenoble, par exemple Masculin Féminin en 1966. Il fit connaissance avec cette bande qui fréquentait le « Café de la Poste », place Grenette. Juliet était un personnage « godardien » avant même d’être actrice. Sa moue, son charme naturel, sa beauté. C’est ainsi qu’elle est décrite, en quelques lignes, dans le scénario de La Chinoise : « Yvonne (Juliet Berto) représente la classe paysanne. Montée à Paris pour faire des ménages, elle a échoué dans la prostitution dont Henri et les autres ont du mal à la sortir. Elle s’occupe des travaux domestiques et de la cuisine ». Le génie de Godard consiste à « maquiller » une trame documentaire pour en faire un archétype fictionnel. Juliet Berto serait la « paysanne » du film, quand Anne Wiazemsky, alors étudiante à Nanterre, et issue d’une autre classe sociale, jouerait en quelque sorte son propre rôle. Juliet jouait dans le film précédent, Deux ou trois choses que je sais d’elle, une scène de café – toute la cinéphilie est une histoire de cafés…

Grenoble, la ville où j’ai fait mes études secondaires, puis universitaires (si peu), milité (un peu trop), et surtout commencé à aimer le cinéma. Les films de Godard, de Truffaut, de Resnais. La Cinémathèque de Grenoble existait déjà, animée par Michel Warren, présent lui aussi l’autre soir à la Cinémathèque. Lycéen à Champollion en 1966 et 67, j’avais animé un ciné-club avec quelques amis. Nous présentions des films : Eisenstein, Les Raisins de la colère, Le Sel de la terre, Los Olvidados – dans une salle de la ville, plus tard baptisée « salle Juliet Berto ». Grenoble aussi où, un soir de 1975, je suis revenu, avec Serge Daney pour rencontrer Godard, avec lequel les Cahiers du cinéma renouaient après une assez longue période de silence. Après Tout va bien, Godard s’était installé à Grenoble, pour ce qui allait être sa période vidéo (jusqu’à son retour au cinéma avec Sauve qui peut (la vie), fuyant alors le cinéma et Paris. Ça m’avait fait tout drôle de revenir dans cette ville que j’avais décidé de quitter en 1971 pour « monter à Paris » faire des études de cinéma à Censier. Et d’y revenir spécialement afin d’y rencontrer pour la première fois Jean-Luc Godard. Il nous avait gentiment reçus, dans son grand bureau incroyablement propre et bien rangé, éclairé d’une seule lampe au-dessus d’une table en bois où nous nous étions assis face à lui. Je n’ai pas dit un mot, JLG a beaucoup parlé, nous étions intimidés, ébranlés, secoués. À partir de là, le lien entre les Cahiers et lui était renoué, comme il le fut exactement à la même période avec Truffaut, mais dans d’autres circonstances.

L’autre raison de cet hommage à Juliet Berto, c’est la peur de l’oubli. Peur qu’on l’oublie. Peur qu’elle s’efface de nos mémoires. Peur que la nouvelle génération de cinéphiles ignore tout de Juliet Berto. Pourtant les films sont là, de Godard, Rivette, Glauber, Tanner, Berri, Losey, etc. Et ses propres films. Dans la vie, Juliet Berto n’était pas une paysanne, mais une fille de la ville. Moderne, rieuse, moqueuse, impulsive. Elle avait le don de créer du lien, de constituer autour d’elle une tribu, de Chris Marker à Joris Ivens, de Maneval à Willy et Nicole Lubtchansky, en passant par Jean-François Stévenin, Jean-Claude Brialy, Higelin et beaucoup d’autres. Il y avait le cinéma, mais aussi la musique, le rythme, une manière de vivre. À la marge, tout en faisant des incursions au centre, « dans le système », pour ne pas perdre pied et maintenir un lien avec la réalité. Jean-Henri Roger était ému l’autre soir en présentant Cap Canaille : Juliet avait de l’énergie à revendre. Et cette énergie, elle la transmettait autour d’elle.

La Cinémathèque montre (jusqu’au 22 novembre) quelques films, de et avec Juliet Berto, qui sont comme des pierres posées sur le chemin, la trace de cette actrice solaire.

3 Réponses à “Juliet Berto, rieuse et moqueuse”

  1. Stefania a écrit :

    « Elle avait le don de créer du lien » : c’est une phrase qui m’a donné une grande émotion. Cela, comme « la cinéphilie est une histoire de cafés », me fait penser à la joie de vivre de « Jules et Jim », à la chaleur de petits cinémas, au partage des émotions et des passions….

  2. Vince Vint@ge a écrit :

     » (…) c’est la peur de l’oubli. Peur qu’on l’oublie. Peur qu’elle s’efface de nos mémoires.  » (ST)
    Ou une autre définition possible de la cinéphilie. Le cinéma étant l’art de faire revenir les morts…

  3. rabain p. a écrit :

    Le texte de Jafar Panahi est impeccable d’élégance, d’humanité et de grandeur d’âme, on dirait Sénèque et les grands stoïciens de l’antiquité.
    Pfft. on se sent petit face à de pareils personnages.
    Sur un tout autre plan, ce qu’écrit Toubiana sur Juliet B. a la force d’une caméra de cinéaste. Et crée une atmosphère d’indicibles émotions, une nostalgie de choses précieuses perdues, tout ça baignant dans la froidure et le vent de nivose, si déconcertant pour les adolescents venus d’Afrique du Nord.
    L’animal a du talent. A quand un roman pour le Goncourt.

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