Locarno, Père et gagne

Le quotidien suisse genevois Le Temps consacre ce matin son éditorial publié en une, au Festival de Locarno dont la 63è édition s’est ouverte hier (jusqu’au 14 août), avec la projection du film de Benoît Jacquot, Au fond des bois. Le titre de l’article de Thierry Jobin est éloquent : « Une invitation à l’apaisement, et au cinéma ». Cela voudrait-il dire que le Festival de Locarno serait ou aurait été en proie à des turbulences, et que l’apaisement serait impérieux ?

Ce qui fait événement (pas qu’en Suisse), c’est que cette édition inaugure l’ère d’Olivier Père, le nouveau directeur artistique du festival, ce qui, selon le même article, « provoque beaucoup d’enthousiasme mais aussi quelques réserves ». Olivier Père est français et cinéphile. Il a dirigé la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes durant six ans, et son bilan est salué de manière positive. Il a aussi fait ses classes comme critique aux Inrockuptibles, et il a surtout longtemps été programmateur à la Cinémathèque française, aux côtés de Jean-François Rauger – ce qui n’est pas la pire école. Disons qu’il incarne une certaine cinéphilie à la française, mélange de curiosité et d’audace. Olivier Père est en mesure d’aller chercher dans les moindres recoins du cinéma mondial la douzaine de pépites qu’un festival comme Locarno a impérativement besoin pour sauver la mise. Il est aussi en mesure de programmer, c’est-à-dire de faire coexister pacifiquement et côte à côte autant d’objets hétérogènes (films d’auteur, de genre, expérimental ou grand public, sachant qu’aucune de ces catégories n’est jamais « pure », et que les meilleurs films sont souvent ceux qui se situent entre elles ou contre elles, ou jouant avec chacune d’elles en s’en affranchissant), qui constituent ce qu’on appelle une bonne sélection. Choisir et mettre en valeur les films que l’on a aimés, qui éveillent la curiosité ou qui font preuve d’audace dans l’écriture et le regard, telles sont les deux qualités d’un bon sélectionneur. En plus de cela, Olivier Père est un jeune homme (39 ans) courtois et ne manque pas d’élégance. Le fait d’être allé chercher quelqu’un comme lui pour diriger l’un des plus anciens festivals de cinéma au monde, est donc en soi une décision importante. Il succède à Frédéric Maire qui a rejoint la direction de la Cinémathèque suisse, installée à Lausanne. Comme l’écrit l’éditorialiste du Temps, Olivier Père est censé apporter à Locarno « une énergie nouvelle ». Cela sous-entendait-il que le festival en manquât ces derniers temps ? L’éditorial du Temps se garde bien de l’affirmer.

Le Festival de Locarno occupe une place délicate dans le paysage des grands festivals de cinéma en Europe. D’abord du fait de ses dates (première quinzaine d’août), ensuite de sa localisation : une ville de villégiature au bord d’un lac, avec un climat incertain (il peut faire chaud et humide, comme il peut pleuvoir averse), mais dont la capacité hôtelière a sérieusement diminué ces dernières années. En gros, Locarno se situe après Cannes (censé rafler ce qu’il y a de meilleur dans le cinéma mondial) et juste avant la Mostra de Venise (qui vit encore sur son inépuisable prestige), laquelle est talonnée par Toronto devenu le plus important festival du continent nord-américain, énorme machine (près de 400 films projetés chaque année) qui a l’avantage de ne pas offrir de compétition (ce qui économise les risques de l’échec au grand prix) mais de se présenter comme une fenêtre promotionnelle efficace ouverte sur le marché américain.

Le Festival de Locarno est donc contraint d’innover, de prendre des risques, de jouer avec fierté les outsiders. Il doit s’évertuer également à ne pas décourager le cinéma suisse, qui souffre en permanence de ne pas avoir la reconnaissance qu’il mérite (ou croit mériter) à l’intérieur même des frontières nationales, sans parler d’une reconnaissance internationale. Car il n’existe pas un cinéma suisse mais plusieurs. Le cinéma alémanique a peu à voir avec celui qui se conçoit à Genève ou Lausanne, d’inspiration francophone. Alain Tanner, Michel Soutter ou Claude Goretta, les anciennes « têtes de série du cinéma helvète », sans parler de Godard, tout de même plus français que suisse, ont été reconnus vers la fin des années soixante et le début des années soixante-dix par la critique et le public français comme les représentants du « nouveau cinéma suisse », dont l’inspiration ou la filiation « Nouvelle Vague » était patente. Avec, pour Alain Tanner, un zeste de « Free cinéma » britannique, l’auteur de La Salamandre ayant passé quelques années à Londres vers la fin des années cinquante, au moment de l’éclosion du cinéma en colère des jeunes anglais Tony Richardson, Lindsay Anderson et Karel Reisz. Olivier Père a semble-t-il vite perçu l’écueil, en choisissant deux films suisses pour la compétition officielle. De même, un Pardo d’honneur sera remis à Alain Tanner le 10 août au soir sur la Piazza Grande (j’aurai l’honneur et le plaisir de le lui remettre). Tout cela devrait contribuer à l’apaisement, évoqué par Thierry Jobin dans son éditorial du jour.

Outre sa compétition officielle, ses projections spectaculaires le soir sur la Piazza Grande pouvant accueillir jusqu’à 8000 spectateurs, Locarno propose aussi cette année une rétrospective consacrée à Ernst Lubitsch (c’est une des « marques de fabrique » de Locarno que de proposer de belles rétrospectives : je me souviens de celles consacrées à Sacha Guitry, Preston Sturges, Youssef Chahine ou encore Abbas Kiarostami). Celle consacrée à Lubitsch a été conçue dans la connivence la plus totale avec la Cinémathèque française, qui rouvrira ses portes le 25 août avec cette même rétrospective, et la Cinémathèque suisse qui la proposera également à son public, quelques jours à peine après la fin du Festival de Locarno. Bel exemple de coopération entre trois institutions dédiées au cinéma, l’une à la découverte de nouveaux talents, les deux autres à la conservation et la programmation des grands classiques.   

 

 

  

6 Réponses à “Locarno, Père et gagne”

  1. Thierry Jobin a écrit :

    Cher Serge Toubiana,

    Très honoré d’être ainsi cité, je peux vous préciser que, comme vous l’avez compris, le Festival de Locarno avait, de mon point de vue, manqué d’énergie ces dernières années. En particulier, dans le choix des films qui, d’une manière ou d’une autre, donnaient un peu l’impression de tous être issus du même terreau.
    Après trois jours sous la direction d’Olivier Père, je peux vous confirmer, si vous n’êtes pas encore dans les environs du festival, que Locarno a retrouver une variété, je dirais même une rugosité stimulante.
    Par contre, quand je parlais d’apaisement, il s’agissait des débats suisso-helvétiques autour du cinéma suisse et de sa politique au niveau fédéral, lesquels avaient justement profité de la monotonie des sélections précédentes pour occuper le terrain et les discussions.
    Le cinéma est à nouveau au centre de Locarno et c’est avec un plaisir immense que je constate ici chaque jour, outre la haute tenue des sections compétitives et du programme de la Piazza Grande, que les festivaliers ont même renoué avec les grandes rétrospectives: d’après ce que je vois et entends, Lubitsch remporte un grand succès plusieurs fois par jour. Ce qui ne fut de loin pas le cas, ces dernières années, de l’intégrale Orson Welles par exemple.
    Cordialement de Locarno
    Thierry Jobin

  2. Serge Toubiana a écrit :

    Cher Thierry Jobin, tout ce que vous dîtes me réjouit. Je vous remercie d’avoir réagi. Sincèrement, S.T.

  3. Virginie a écrit :

    De fait, audace et renouvellement sont au rendez-vous cette année ! Entre le « Rubber » de l’atypique Mr Oizo et les oeuvres de talentueux jeunes réalisateurs (comme par exemple Rachel Lang et son « Pour toi je ferai bataille », tout doux et subtil), j’ai trouvé la sélection particulièrement rafraichissante.
    Bravo!

  4. Jacques a écrit :

    Bonjour,
    Un bonheur d’avoir revu « To Be or Not to Be » hier.
    Vous avez rappelé que c’était la 6ème rentrée de la Cinémathèque rue de Bercy. Je ne me rappelais pas que cela faisait déjà tant d’années.
    Vous avez dit aussi que le jour de l’ouverture, pour le film de Renoir « Le Fleuve », Scorsese avait présenté le film. Si ça avait été le cas, je m’en souviendrais ! Ca devait être une projection privée ou une autre séance…

  5. Serge Toubiana a écrit :

    L’inauguration de la Cinémathèque, rue de Bercy, remonte au 28 septembre 2005 avec l’exposition Renoir / Renoir (conçue en partenariat avec le musée d’Orsay). Lors de la soirée d’ouverture, nous avions projeté Le Fleuve en présence de Martin Scorsese, qui avait fait un beau discours, parlant de la Cinémathèque comme de la maison de tous les cinéastes du monde… S.T.

  6. Jacques a écrit :

    Merci pour votre réponse.
    C’est donc juste que l’on ne parlait pas de la même date, voici l’explication !
    Je me souviens que pour le film « Le Fleuve », le 28 septembre 2005, jour de l’ouverture de la Cinémathèque au grand public, la salle avait applaudi la fin de l’ouverture du rideau. J’aurais beaucoup aimé écouter Scorsese présenter « Le Fleuve », c’est pour cela que j’avais fait la remarque qu’il s’agissait d’une projection privée ou d’une autre séance.
    Comme vous l’avez dit mercredi, et comme il est écrit dans une ancienne entrée de votre Blog, Scorsese a fait un discours le 25 septembre 2005. Mais je ne sais pas, alors, à qui cette séance était ouverte.
    Un grand bravo pour le choix des expos à venir, et pour la programmation de cette nouvelle saison.

Laissez une réponse

*