Michael Ballhaus ou l’art de la lumière

Michael Ballhaus

Rendre hommage à un directeur de la photographie nécessite de se poser la question de la lumière en des termes concrets. À quoi ressemble le métier de chef opérateur ? Quelle est sa place aux côtés du réalisateur ? Quelle complicité se nous entre celui qui éclaire le film et les acteurs sur un plateau ? Ces questions sont essentielles, et les réponses toujours différentes, selon la nature de la relation qui lie un cinéaste et « son » directeur de la photographie. Costa-Gavras le disait hier soir, en présentant au public de la Cinémathèque Michael Ballhaus, connu pour avoir travaillé durant une dizaine d’années aux côtés de Rainer W. Fassbinder en Allemagne, avant de rejoindre l’Amérique au début des années quatre-vingts. Là il travailla avec des cinéastes comme James Foley (Reckless), Mike Nichols (Primary Colors, Working Girl, Postcards from the Edge), Robert Redford (Quiz Show), Coppola (Dracula) ou Paul Newman (La Ménagerie de verre). Mais c’est avec Martin Scorsese que Michael Ballhaus a noué la plus solide collaboration artistique : pas moins de sept films ensemble, et non des moindres ! Elle a débuté en 1985 avec After Hours, à un moment où Scorsese, suite à l’échec commercial de La Valse des pantins (The King of Comedy, avec Robert De Niro et Jerry Lewis, admirable), a besoin de se refaire auprès des Studios. After Hours, Scorsese le réalise avec un budget de quatre millions de dollars, c’est-à-dire rien ou pas grand-chose – ce qu’on appelle un film indépendant. Comment tourner un film à si petit budget, en quarante nuits de tournage ? Scorsese a l’idée de faire appel à Michael Ballhaus, formé dans les années 70 à la dure école Fassbinder. Tournage rapide, peu de moyens financiers et techniques, on compte sur la capacité d’adaptation de l’équipe, tout particulièrement sur celle du directeur de la photographie. Michael Ballhaus disait hier ce qu’il devait à la Nouvelle Vague, aux films de Truffaut, de Godard ou de Chabrol, qu’il découvrit en Allemagne durant les années soixante. Et à Raoul Coutard, qui inventa une autre manière d’éclairer les films, souvent en bricolant, toujours en s’adaptant aux conditions réelles, à l’absence de gros moyens, et en collant au désir du cinéaste, en l’occurrence Godard.

Entre 1970 et 1978, soit à peine huit années, Ballhaus a éclairé dix-sept films de Fassbinder, depuis Whity jusqu’au Mariage de Maria Braun. Des titres ? Prenez garde à la sainte putain, Les Larmes amères de Petra von Kant, Martha, Le Droit du plus fort, Maman Kusters s’en va au ciel, Je veux seulement qu’on m’aime, Le Rôti de Satan, Roulette chinoise, La Femme du chef de gare, Despair… Fassbinder réalise cinq, six, parfois sept films par an, à un rythme incroyable. Le cinéma allemand est exsangue, moribond, disqualifié. Fassbinder, avec sa puisse de travail, son énergie, sa créativité, le remet sur pied à lui seul. Si Michael Ballhaus ne travaille pas sur les autres films réalisés par Fassbinder, c’est pour reprendre des forces, ou parce qu’il n’est pas libre, et travaille aux côtés d’autres cinéastes allemands, comme  Ulli Lommel (Adolph et Marlene), Rudolf Thome (Made in Germany and USA – au fait, que devient ce cinéaste très original, qui réalisa quelques-uns des plus beaux films allemands dans les années quatre-vingts ?), Peter Lilienthal (La Montagne magique). Ballhaus a été formé à cette école d’un cinéma souvent financé par la télévision, peu et mal considéré dans son propre pays, mené à bout de bras par un cinéaste génial mais cruel : Rainer W. Fassbinder. Le directeur de la photographie, convié à la Cinémathèque française, qui lui rend hommage, en partenariat avec l’AFC, l‘association des chefs opérateurs français, et le Goethe Institut, raconte qu’il visita le tournage de Lola Montès, dont une partie se tournait dans les studios à Munich, en 1953 ou 54. Ballhaus était tout jeune (il est né en 1935), et le fait de voir Max Ophuls au travail décida de son avenir professionnel. Plus tard il deviendrait directeur de la photographie. Le style d’Ophuls (aidé par son directeur de la photographie, le grand Christian Matras) est profondément musical, l’image est à la fois extrêmement composée, stylisée, picturale, mais toujours saisie dans le mouvement, dans le rythme de la mise en scène. La beauté est la somme de ces éléments, mais avant tout dans la prise de risque, dans le fait de ressentir l’âme des choses, leur secret ou leur part invisible, alors même que tout a été mis en place – décors, objets, personnages, lumières, costumes ou paysages – pour que le spectateur voie et regarde, profite de ce qu’il y a à voir. L’art du cinéma consiste justement à se défier des apparences, et à trouver le ressort secret de ce qui les anime. La beauté survient à l’improviste, dans un léger mouvement de caméra, qui souligne imperceptiblement celui des êtres.

Cette leçon, Ballhaus l’a comprise, mise en pratique dans un film qui est pour moi magistral, admirable, et que je ne cesse de revoir tellement il est captivant, secret, envoûtant, sensuel, mais également cruel : The Age of Innocence (Le Temps de l’innocence) réalisé par Martin Scorsese en 1993. Je n’ai pas eu besoin de beaucoup d’arguments pour convaincre Ballhaus d’inaugurer la programmation qui lui est dédiée à la Cinémathèque, en projetant hier soir ce film adapté d’un roman d’Edith Wharton qui décrit la vie bourgeoise et oisive new-yorkaise dans les années 1870. Avec intelligence Scorsese ne nie pas le roman de Wharton, mais l’intègre dans le tissu narratif par le biais d’une voix off féminine (celle de l’écrivain ? dite par l’actrice Joanne Woodward), qui scande avec une sorte d’objectivité ou de neutralité les aventures délicates de trois personnages, Archer (Daniel Day-Lewis), Ellen (Michelle Pfeiffer) et May (Winona Ryder). Ce film de sentiments est tourné comme un film de suspense, en ce sens Scorsese ne se trahit pas lui-même. Ce qui bouleverse dans Le Temps de l’innocence c’est le double mouvement croisé : la combustion lente des sentiments, qui fait qu’Archer est attiré vers Ellen, ce dont il ne peut faire l’aveu à sa future épouse May, et la vitesse intrinsèque du cinéma, avec son rythme, ses fondus enchaînés et son montage. Scorsese et son équipe artistique ont réunis les éléments essentiels pour recomposer la vie aristocratique de la période dans le moindre détail, costumes, décors, tableaux, tout est admirable, les fleurs jaunes ou rouges qui renvoient à l’équivoque des sentiments, mais l’essentiel est ailleurs. Il est dans l’imperceptible, dans l’étonnante manière de feuilleter ce monde réel pour en capter le mouvement intime, secret. Arnaud Desplechin adore le film et vint sur scène en parler généreusement, intelligemment, pendant vingt bonnes minutes, offrant une véritable leçon de mise en scène d’un cinéaste parlant d’un autre cinéaste, sans manquer de rendre hommage à Michael Ballhaus pour sa capacité d’adaptation et son talent artistique.

Vendredi 19 février, Michael Ballhaus, accompagné de Ulli Lommel, viendra présenter à 19h à la Cinémathèque française Roulette chinoise de Rainer W. Fassbinder.

Samedi 20 février, après la projection à 14h30 à la Cinémathèque française de Goodfellas (Les Affranchis, 1990), autre chef d’œuvre de Martin Scorsese, Michael Ballhaus donnera une « Leçon de cinéma » que j’animerai, entouré d’Eric Gautier, directeur de la photographie, et Olivier Assayas, cinéaste.

 

5 Réponses à “Michael Ballhaus ou l’art de la lumière”

  1. Nathan a écrit :

    Rudolf Thome tourne toujours, et selon certains, des films toujours excellents: Pink (2009), You told me that you love me (2006), Frau fährt, mann schläft (2004)… Si la France s’intéressait un peu plus à ce qui se passe juste à côté (l’intérêt pour le cinéma allemand est toujours très épisodique), on pourrait sans doute se rendre compte qu’il s’y passe beaucoup (ainsi qu’en Autriche). J’attends avec impatience de découvrir, parmi d’autres, les films non documentaires de Glawogger (Kill Daddy Goodnight, Contact High), ceux de Hartmut Bitomsky, et surtout ceux de Romuald Karmakar…

  2. Vince Vint@ge a écrit :

    LE JEU DE L’EST
    Nathan met le doigt sur un point important. Les médias  » mainstream « , peut-être par paresse ou plus simplement par manque de curiosité – enfin, pas tous, il existe ‘les Cahiers’ et la Cinémathèque -, semblent passer à côté de ce qui se joue au pays du Rhin. Peut-être aussi, soyons franc, parce qu’il n’y a pas eu ces derniers temps (années 90 et 2000) des chefs-d’œuvre cinématographiques de la puissance de  » Nosferatu « ,  » Docteur Mabuse « ,  » Metropolis « ,  » Lili Marleen « ,  » Aguirre ou la colère de Dieu  » et autres  » Ailes du désir « .
    Justement, c’est affaire de désir pour prendre conscience de ce qui se joue chez l’Autre, et s’ouvrir suffisamment au monde. Aussi, je reste entièrement d’accord avec l’intervention de l’internaute Nathan. Pourquoi croire que le cinéma allemand contemporain battrait forcément de l’aile ? On est souvent à tel point obnubilé par le cinéma et autres (la politique) qui se passe outre-Atlantique, qu’on en oublie nos voisins de la  » vieille Europe « . Bien sûr, n’opposons ni les peuples ni les cinématographies, cela ne rime à rien, le Village global qu’est le ciné-monde n’y gagnerait rien, et les spectateurs pas grand-chose non plus : réécoutons en boucle, donc, le ‘Imagine’ de John Lennon – ne fixons aucune frontière intangible, fuyons la botte nazie – et prenons un cas d’école : le grand ‘luministe’ Michael Ballhaus est le plus bel exemple de ‘crossover’, chef-op à la sensibilité européenne ayant ramené ses forts contrastes chromatiques et ses volutes filmiques dans le cinéma états-unien ; Ballhaus comme passage de relais formidable entre l’étoile filante Fassbinder et le maestro Scorsese. Entre Ingrid Caven et Hollywood Boulevard. Avec pour point d’achoppement, pour que la greffe prenne, les mélodrames de Douglas Sirk. Soit dit en passant, il y a du vampirisme dans cette histoire. Ainsi, pas étonnant que Ballhaus ait signé la lumière, parfois rouge sang, du  » Dracula  » de Coppola !

    Pour autant, dans l’Hexagone, trop souvent exsangue, on devrait davantage, me semble-t-il, s’intéresser à… la vie des autres. En ne se contentant pas d’un arbre (à gros succès style  » La Chute  » ou  » Good bye, Lenin ! « ) qui cache la forêt. Je me souviens d’un film, par Jan Bonny,  » L’un contre l’autre  » (2007), qui était pas mal du tout. Assez dérangeant même : l’histoire d’un homme en apparence fort – commissaire de police – maltraité par sa femme, jusqu’à être battu, le tout sur fond de syndrome de Stockholm. Bien sûr, le cinéma allemand a été si inventif et puissant dans l’histoire du cinéma (le fameux Expressionnisme allemand) et les années 60/70 (Fassbinder, Wenders, Herzog) qu’on a du mal à trouver une relève aussi forte.
    Nonobstant, il est arrivé la même chose au cinéma russe (que faire après le démiurge Tarkovski ?) et au cinéma italien. Comment se relever par rapport à une espèce de ‘Renaissance italienne’ qui s’est passée dans le cinéma transalpin à partir des années 50 (Rossellini, De Sica, Visconti, Pasolini, Antonioni, Fellini, Scola, Risi, Rosi, Leone, Ferreri, Zurlini, Bertolucci, Petri, Zeffirelli et tutti quanti) et avec l’arrivée bulldozer de la télé berlusconienne décérébrée ? On n’a eu, longtemps, que Nanni Moretti et Roberto Benigni (plus l’acteur histrion que le réalisateur plan-plan) pour faire encore bouger les lignes face aux multiples berlusconneries. Puis, dernièrement, en 2008, des films singuliers, avec une patte, sont arrivés direct de la Péninsule, j’en veux pour preuve (par l’image) des  » Gomorra  » de Matteo Garone et autres  » Il Divo « , signé Paolo Sorrentino. Des films bath issus de la Botte italienne.

    Le cinéma allemand contemporain, celui qui ne cesse d’être hanté par les vieux démons de l’Allemagne nazie et de la solution de continuité (cf. le collage-cicatrice RFA/RDA) de la guerre froide, peut encore nous surprendre. Parmi les vieux de la vieille, certes Wenders semble à bout de course, le poétique Wim semble s’être envolé (à jamais ?), mais un Herzog rugit encore (en 2005, son  » Grizzly Man « , mi-documentaire mi-fiction, était une proposition de cinéma très forte) et, par ailleurs, j’ai évoqué de gros succès commerciaux qui n’ont rien d’honteux ( » La Chute « ,  » Good Bye, Lenin ! « ,  » La Vie des autres « ) ; Oliver Hirschbiegel, Wolfgang Becker et Florian Hencker von Donnersmarck pouvant en tant que modèles de réussite commerciale donner de l’allant à de jeunes pousses – ainsi que le talentueux Jan Bonny. Nathan en propose d’autres (Glawogger, Hartmut Bitomsky et Romuald Karmakar, à qui le MK2 Beaubourg et le ‘Cinéma du réel’ de Beaubourg n’ont pas manqué de rendre récemment hommage).
    Gardons l’œil.
    Il suffit de constater la belle présence des artistes allemands dans l’art contemporain, que ce soient les anciens (Baselitz, Polke, Richter, Beuys, Kiefer, Immendorf) ou les émergents (Jaune, Meese, Rauch, Lamsfuss, Butzer, Ackermann…) pour se dire, que dans le septième art aussi, et à sa périphérie (la vidéo, le doc, la photo…), la vivacité de la scène allemande, notamment berlinoise, n’a vraiment pas dit son dernier mot, et maux. Keep the Faith.

  3. Nathan a écrit :

    « Romuald Karmakar, à qui le MK2 Beaubourg et le ‘Cinéma du réel’ de Beaubourg n’ont pas manqué de rendre récemment hommage »
    Et moi qui n’habite pas à Paris… O rage, O désespoir!
    Plus sérieusement, il me semble qu’il n’y a que deux pays auxquels la critique française (pour généraliser grossièrement) s’intéresse de manière constante, c’est la France et les Etats-Unis. Ce qui est, pas normal, mais compréhensible vu la domination économique d’Hollywood et la nécessité de s’intéresser à sa propre production en premier lieu. Là où ça devient gênant, c’est que vu que les Etats-Unis sont le principal interlocuteur, c’est à eux qu’on se compare. Alors que la situation aux USA, en ce qui concerne la projection de films étrangers, est un vrai désastre. Aisé, dans ce cas-là, de sentir qu’on fait un vrai travail de découverte, de projection, d’exploration, etc.

    Pourtant, il suffit de regarder les bons critiques sur internet et les opportunités offertes par le web pour se rendre compte que les meilleurs critiques anglophones (qui ont l’avantage paradoxal d’avoir une meilleure idée de l’étendue de leur manque d’options) font en ce moment un travail de découverte vraiment profond. Alors ils ont l’avantage de la langue (un critique Philippin qui veut faire découvrir Lino Brocka, Lav Diaz, Mike De Leon parlera surement anglais [RIP Alexis Tioseco] et aura donc pour premiers interlocuteurs des critiques anglophones), n’empêche que l’ouverture historique de la France aux productions internationales reste très sélective. Vince prend l’exemple de l’Italie : un coffret vient de sortir avec 10 documentaires de Vittorio de Seta, découverte majeure pour plusieurs qui en parlent… Il y a un article dessus dans Sight & Sound, magazine plutôt inintéressant en général, mais à ce jour je n’ai rien vu dans la presse française. Et quand verrons-nous les films de Giulio Questi?

    Alors bon, je ne dis rien de nouveau. Seulement, grâce à internet, aux DVD etc, il y a vraiment énormément de possibilités pour que cela change, mais je n’en vois pas beaucoup trace chez la critique française, en tout cas celle des sources établies: Cahiers, Positif… Trafic fait un effort avec ses « lettres de… », c’est déjà ça (justement, Alexis Tioseco était censé écrire Lettre de Manila quand il a été tué…)
    Excusez-moi monsieur Toubiana, j’ai un peu détourné la section commentaires… Je serai plus sage à l’avenir!

  4. turk bayragi a écrit :

    Merci pour le partage. Félicitations pour un très beau site

  5. jackie nourigat a écrit :

    Bonjour, Tres bon site, merci. Une petite faute dans l’article ci-dessus, « l’art de la lumiere », cependant: (4eme ligne) « Quelle complicité se ‘noue’, (non ‘se nous’). Bonne continuation. Jackie

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