Pierrot le fou à Bombay

Projection hier soir à Bombay de Pierrot le fou (copie restaurée par la Cinémathèque française et Studio Canal, avec le soutien du Fonds Culturel Franco – Américain), dans le cadre d’une manifestation organisée conjointement par Unifrance, Culturesfrance et l’Ambassade de France en Inde : Bonjour India.

La veille la projection du film à New Delhi avait été décevante, du fait de n’être réservée qu’à des invités officiels. Pilotés par Reghu Devaraj, sympathique et efficace membre des services culturels de l’Ambassade de France en Inde, Valérie Mouroux (Culturesfrance) et moi attendions avec impatience la projection de Bombay. Nous n’avons pas été déçus ! La salle de 250 places du multiplexe très « Bollywood » a été prise d’assaut, et de nombreux spectateurs n’ont malheureusement pu assister à la projection. Tout au long de la séance, j’écoute les rires des spectateurs, le film passe incroyablement bien l’épreuve du temps. La grande majorité des jeunes Indiens découvrent le film de Godard. C’est très émouvant de sentir une salle… Bien sûr le nom de Godard est connu des cinéphiles en Inde, mais ses films sont rarement vus (et n’existent pas en DVD, me dit-on). Belle opportunité de présenter un film ancien comme Pierrot le fou, (tourné en 1965), parmi les huit films français récents choisis par Régine Hatchondo, la déléguée générale d’Unifrance Film (la moitié ayant trouvé un distributeur indien, ce qui est un beau résultat compte tenu de la difficulté de pénétrer sur ce marché, où le cinéma indien est très largement dominant).

Le film de Godard n’a pas pris une ride. Auguste Renoir, encore lui, y est présent, et Marianne (sublime Anna Karina !) en est la figure inspirée. Le cinéma inspiré, que dis-je : aspiré par la peinture : Delacroix, Renoir, Picasso… Cela me rappelle ma jeunesse, et ma découverte du film lors de sa sortie. J’avais seize ans, je vivais à Grenoble… Personne ne m’avait recommandé d’aller voir ce film ; je ne le dois qu’à ma curiosité naissante envers le cinéma dit « d’auteur ». Et Pierrot le fou a bouleversé ma vie… Je me souviens aussi de l’article d’Aragon dans Les lettres françaises : Qu’est-ce que l’art, Jean-Luc Godard ? C’était un temps où le cinéma rimait avec la poésie et la peinture, sans oublier la musique (magnifique d’Antoine Duhamel). Le temps a passé, rien n’est plus comme avant, mais le film demeure tel un bloc de poésie, une machine à rêve, une toile peinte à même l’écran. Les couleurs jaillissent, Belmondo et Karina dansent, sautent, chantent, se font la moue et la guerre, la femme mène l’homme par le bout du nez. L’une et l’autre sont le charme incarné, l’insouciance et la légèreté. Quand Raymond Devos vers la fin du film raconte à Belmondo-Ferdinand son histoire : « Est-ce que vous m’aimez ? », les spectateurs hier soir à Bombay riaient. Comment oublier tout cela ? Godard avait la grâce. Et cette grâce appartient depuis longtemps à l’histoire de l’art. Pierrot le fou est devenu un classique du cinéma moderne. Pierrot for ever.

La programmation autour des « 50 ans de la Nouvelle Vague » se termine le 7 décembre à New Delhi; elle ira ensuite à Mumbai (du 7 au 10 décembre), à Trivandrum (du 11 au 18 décembre), à Chennai (du 17 au 24 décembre), puis à Bangalore (du 1er au 7 janvier 2010), à Pune (du 7 au 14 janvier, dans le cadre du Festival International du film de Pune), puis à Hyderabad (du 14 au 17 janvier) et enfin à Calcutta (du 22 au 28 janvier). Les films qui constituent cette programmation sont Le Beau Serge, Ascenseur pour l’échafaud, Cléo de 5 à 7, Jules et Jim, La Boulangère de Monceau, La Baie des anges et Alphaville.

5 Réponses à “Pierrot le fou à Bombay”

  1. Vince Vint@ge a écrit :

    Beau texte.
    Voir un Godard à Bombay, ça doit rendre ce film (« Pierrot le fou »), en quelque sorte, encore plus coloré que jamais ! Il y a peut-être du  » Bollywood  » à retrouver dans un  » Bande à part  » ou  » Une femme est une femme « , des Godard, disons, légers et virevoltants.
     » Godard avait la grâce.  » (ST) : cela suggère qu’il ne l’aurait plus ? Ou faut-il comprendre autre chose ?
    Godard, comme Miles Davis et Picasso, a plusieurs périodes. Libres à nous d’en préférer une à une autre. On parle désormais du  » dernier Godard  » comme l’on parlait, pour les toiles des années 60 et début 70, du  » dernier Picasso  » – bien décrié à l’époque alors que maintenant cette période tardive, hommage vibrant et festif à l’enfance de l’art, est perçue comme fondamentale pour préparer le terrain à la figuration libre (Combas, Di Rosa…) ou au néo-expressionnisme allemand (Baselitz, Immendorff, Meese..).
    Serge, quid du  » dernier Godard  » selon vous ? Ratiocination ou fulgurance ?

  2. Serge Toubiana a écrit :

    D’accord pour dire qu’il y a des « périodes » dans l’oeuvre cinématographique de Jean-Luc Godard. Comment qualifier celle qu’il traverse en ce moment ? Quand a-t-elle débuté ? Qu’est-ce qui la caractérise ? Quelle rupture avec la précédente ? Je n’ai pas assez de recul, je l’avoue, pour répondre. Mais la question m’intéresse. S.T.

  3. rabain patrick a écrit :

    « j’écoute les rires des spectateurs…c’est très émouvant de sentir une salle ».
    je suis émerveillé de ce récit (épique) de Toubiana qui témoigne de sa force personnelle d’empathie pour ces Indiens qui « prennent d’assaut la salle » pour assister à la projection.
    Sur un autre plan, quelle magnifique idée que l’Universalité du Cinéma avec ce film de Godard qui touche si fort les jeunes de Bombay. PR

  4. samia harrar a écrit :

    manque « Les 400 coups » de Truffaut, j’aurais aimé savoir comment le public de bombay l’aurait reçu.

  5. Laterna a écrit :

    Je n’ai pas du tout la prétention de connaître Godard sur le bout des doigts, et moi aussi je pense ne pas avoir assez de recul pour parler correctement, et encore moins qualifier, ses derniers films. Peut-être pourrait on quand même dire qu’il est dans une phase essayiste-poétique, ou essayiste polico-poétique (quoi ça raisonne comme un pléonasme là) ?

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