Retour de Goa, Abdellatif Kechiche à la Cinémathèque

Retour d’Inde. Quelques jours à Goa, avec Jean-François Rauger, directeur de la programmation de la Cinémathèque. Opération conjointe, mais initiée par la Fondation Thomson animée par l’infatigable et sympathique Séverine Wemaere. Qu’allions-nous faire à Goa ? Montrer des classiques du cinéma mondial et animer des ateliers autour d’un thème : le cinéma et son patrimoine. A Goa se déroule chaque année The International Film Festival of India, dont c’était la 38è édition. C’est le festival de cinéma le plus important se déroulant en Inde. La programmation de classiques (IFFI Film Treasures) avait lieu en marge de la compétition, dans une salle agréable, le Maquinez Palace. Notons que c’est une première à Goa. La Fondation Thomson est impliquée dans la sauvegarde et la restauration de films du patrimoine, notamment au Cambodge où elle travaille aux côtés du cinéaste Rithy Panh, très engagé dans la collecte des archives audiovisuelles et cinématographiques de son pays (Rithy Panh tourne en ce moment même au Cambodge une nouvelle adaptation du roman de Marguerite Duras, Barrage contre le Pacifique, avec Isabelle Huppert).

D’autres partenaires s’étaient joints à cette initiative indienne : le National Film Archive of India, dirigé par K. S. Sasidharan (les archives indiennes sont installées à Pune), le Film and TV Institute of India et l’Ambassade de France en Inde. Cinq films avaient été choisis autour d’un thème : la Liberté. Jugez-en : La Grande Illusion de Jean Renoir, Les Temps modernes de Charles Chaplin, Le Trou de Jacques Becker, To Be or Not To Be d’Ernst Lubitsch et L’Intendant Sansho de Kenji Mizoguchi. Belle sélection ! Moments intenses, réactions à chaud du public, débats passionnants sur les problèmes de la restauration des films, mais aussi sur l’actualité de ces films, dont le plus récent, celui de Becker, date de 1960. Il est fort probable que l’expérience sera reconduite en 2008, car elle correspond à une vraie nécessité. Au cours d’une conférence de presse, K. S. Sasidharan fit part de son inquiétude due à l’absence de moyens des Archives indiennes. Conditions de stockage (trop forte humidité), absence de soutien public, etc. La présence de partenaires étrangers tels que la Fondation Thomson et la Cinémathèque française, si elle n’est pas de nature à résoudre ces difficultés du National Film Archive of India, peut aider à sortir cette institution créée en 1964 de son relatif isolement. Promesse de projets à venir, en développement.

Et pourtant, le cinéma indien se porte bien. Un millier de films produits chaque année. Quatre milliards de spectateurs annuels. Bollywood est au meilleur de sa forme. Un article de Sylvie Kauffmann paru dans Le Monde (daté du 4 décembre) signale que deux films indiens ont cartonné lors du week-end des 10 et 11 novembre. Il s’agit de deux productions made in Bollywood : Om Shanti Om et Saawariya. 19 millions de dollars de recettes pour le premier, 15 pour le second. En un seul week-end. Les grosses machines US sont battues à plate couture. Phénomène strictement local, qui ne se reproduit nulle part dans le monde. Il existe une spécificité indienne : une production massive répondant à une demande du public, avec des films longs (souvent trois heures), chantant et dansant, provenant de tel ou tel Etat. Bombay demeure le centre névralgique du cinéma indien. Mais les choses évoluent. On construit dans plusieurs états indiens des multiplexes, dont la programmation est pour le moment très fortement locale. Mais tout pourrait évoluer, car les Majors américaines sont là, attendant la moindre défaillance du système pour envahir les écrans. Songez que le cinéma américain ne dépasse pas aujourd’hui 4 % du marché indien ! Le cinéma français quant à lui a perdu du terrain. Il lui faut donc repartir à la conquête du public indien, et nul doute que le Festival de Goa peut jouer le rôle de tremplin. Trois films étaient en compétition cette année : Le Deuxième souffle d’Alain Corneau, 99 francs de Jan Kounen, et Ennemi intime de Florent Emilio Siri. C’est bien, mais on peut faire mieux !

Belle soirée hier à la Cinémathèque avec l’avant-première du troisième film d’Abdellatif Kechiche : La graine et le mulet (sortie le 12 décembre). Salle pleine, accueil enthousiaste et chaleureux. Longs applaudissements de l’auteur, sur scène, entouré d’une bonne partie de ses comédiens, tous excellents (avec une mention spéciale pour la jeune et belle Hafsia Herzi, véritable révélation). Kechiche fait du cinéma sur les traces de Pagnol et de Pialat, pour citer ces deux auteurs majeurs du cinéma français. Il faut voir de quelle manière il filme ses personnages au plus près, en leur laissant de l’espace, du temps et de la parole pour exister pleinement, physiquement. Il y a, entre le cinéaste et ses acteurs (dont beaucoup ne sont pas des professionnels), un lien très fort, une tension, une dépendance réciproque, qui crée un cinéma autre, différent, où la vérité advient sans cesse à fleur de peau. On ne dira rien de l’histoire, sinon pour dire que Kechiche, comme c’était déjà le cas dans L’Esquive, travaille aussi sur des codes dramaturgiques essentiels, en temps réel. Il offre aussi à des personnages que l’on voit peu au cinéma une représentation non seulement d’une grande dignité, mais qui évite tous les clichés sociologiques. Produit par Claude Berri et Jérôme Seydoux, La graine et le mulet a déjà gagné plusieurs prix, entre autres à la dernière Mostra de Venise. Il était émouvant de revoir Claude Berri à la Cinémathèque hier soir. A la fin de la projection, le producteur est monté sur scène rejoindre et embrasser le réalisateur. Abdellatif Kechiche est sans conteste un cinéaste essentiel du cinéma français.

3 Réponses à “Retour de Goa, Abdellatif Kechiche à la Cinémathèque”

  1. Cédric a écrit :

    Je me permets de poser une question au spécialiste de François Truffaut à propos de La Graine et le mulet…Pensez-vous que la place consacrée à l’enfant dans ce chef-d’oeuvre soit de même nature que dans les films de Truffaut ? Le personnage incarné par Hafsia Herzi, Rym, ne serait-il pas le reflet du petit Doinel, par sa sincérité, sa spontanéité ? Les petits-enfants de Slimane n’ont-ils rien en commun avec les enfants de L’Argent de Poche ? Je crois que la vérité de leurs regards, de leurs sourires et par conséquent, de la complicité innocente qu’ils nouent avec le spectateur contribue à donner au film un aspect chaleureux et vivant.

  2. Serge Toubiana a écrit :

    Cher Cédric, je n’ai pas la même impression que vous. Je ne vois pas de filiation entre Truffaut et Kechiche.Doinel était incompris par ses parents, rejeté par sa mère. Donc voué à la solitude. Rym dans La Graine et le mulet est aimée de sa mère, de son père, et elle s’évertue à créer du lien, entre l’une et l’autre. C’est toute la beauté du personnage. Quant aux gosses de L’Argent de poche, c’étaient vraiment des petits. S. Toubiana

  3. Marijo a écrit :

    Merci, Adbellatif Kechiche, pour « La graine et le mulet » que j’ai vu hier sur Canal dans une île lointaine. Le moral dans les chaussettes, au 36e dessous, la joie m’a submergée grâce à vous ! Vous nous offrez la vision pleine de chaleur humaine vraie et de dignité de cette famille française, venue du Mahgreb. La vie, la vraie explose, l’amour aussi. Slimane, son ex-épouse, ses potes musiciens et l’envoûtante et tragique danse orientale. Une danse venue de l’intérieur, de l’âme de Rim, débordante d’amour, de sensualité. Un regard croisé sur deux cultures où ces bourges arrogants finissent par rendre les armes, vaincus par la magie de la danseuse. Sont-ils capables, on en doute, d’y voir aussi l’expression d’un désespoir ? Une danse d’amour et de mort, puisqu’à son paroxysme, Slimane s’effondre, foudroyé. Vous m’avez scotchée, c’est un plaisir rare. Merci à vous!

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