Stella de Sylvie Verheyde

stella1.jpgHier, dimanche matin, projection de Stella, le troisième film de Sylvie Verheyde, à 11 heures. L’heure ayant changé dans la nuit, Sylvie Verheyde est arrivée en retard. La projection commence sans elle. Je revois le film avec un immense plaisir. Stella est un des meilleurs films français récents. D’une incroyable justesse, sur l’enfance et le début de l’adolescence.Stella Vlaminck est le nom de l’héroïne principale. Ses parents tiennent un bistrot populaire. La fille est laissée à elle-même, lycéenne dans un établissement parisien où elle est de fait déclassée, socialement et culturellement. Stella a du mal à suivre, à s’intéresser aux cours des profs ; elle vit sa vie de jeune fille, solitaire. Elle se fait une formidable copine, prénommée Gladys (Mélissa Rodriguez, elle aussi géniale). Rousse, marrante, juive d’origine argentine. Gladys se débrouille mieux à l’école. Plus bûcheuse, elle est déléguée de sa classe. Stella a besoin de sortir d’elle-même, d’appréhender le monde, de faire confiance. En classe, elle n’écoute pas les professeurs, ne fait pas d’effort, s’enferme un univers secret. Entre elle et les autres, il y a comme une vitre. Les notes sont mauvaises. Les parents ne sont pas fiers.Sylvie Verheyde fait parler Stella en voix off, si bien que le spectateur est de plain-pied avec le personnage. L’histoire est filmée à hauteur d’enfant, du point de vue de Stella. Les scènes de classe sont filmées de manière classique, selon les règles scolaires qu’il faut apprendre ou respecter. Les scènes familiales dans le bistrot sont tournées caméra à l’épaule, car ça chahute beaucoup dans le bistrot. Le monde des adultes est fermé, violent, bruyant, alcoolisé. Personne ne fait vraiment attention à la gamine, qui voit tout et comprend tout. Un client,Alain Bernard (Guillaume Depardieu) est attentif à la petite, il est son héros en quelque sorte, son « ange protecteur ». Tout cela est filmé avec justesse et grâce. A vif. Sans aucun pathos. Jamais larmoyant.Parmi les moments les plus émouvants, celui où Stella découvre, seule, le plaisir de la lecture. On la voit entrer timidement dans une librairie. Craintive, se sentant de trop ou comme écrasée par le poids des livres bien rangés, elle cherche et trouve son livre : Cocteau – il m’a semblé qu’il s’agissait des Parents terribles. Plus tard on la voit lire Le marin de Gibraltar de Duras. A partir de ce moment-là, Stella est sauvée. Elle a découvert le plaisir de lire.Sylvie Verheyde a rythmé son film de chansons populaires qui ont marqué l’époque, son époque. Sheila, Gérard Lenorman, Eddy Mitchell, etc. Le film se déroule en 1977, comme en attestent les habits, la DS du père et les chansons. Pourquoi 1977 ? Parce que l’auteur raconte sa propre enfance. Très beau moment, quand les parents de Stella (Benjamin Biolay et Karole Rocher, tous deux excellents) accompagnent la petite chez la grand-mère paternelle dans le Nord. Stella y retrouve Geneviève, une copine dont les parents sont alcooliques, le père au chômage. Le pays est plat, s’éloigne à perte d’horizon : rien à y faire sinon s’amuser sur une décharge, faire du vélo ou se faire draguer par des garçons désoeuvrés. A la fin, Stella réussit à passer en classe supérieure. Elle le mérite, et cela fait plaisir à ses parents qui, après s’être disputés, vont peut-être se réconcilier. Il n’en tient qu’à eux. L’important est que Stella s’est ouvert un horizon. Quelque part, avec sa copine Gladys, une lueur d’espoir, la chance de s’en sortir.Les spectateurs, à la fin de la projection, ont applaudi.Sylvie Verheyde nous a rejoints pour une discussion amicale comme on en fait encore dans les bons ciné-clubs. J’étais heureux et fier de l’accueillir à la Cinémathèque. Des films comme le sien redonnent envie de se battre pour le cinéma. Un cinéma vrai et sincère, sans mièvrerie. Cette jeune réalisatrice en est à son troisième long métrage. Elle n’a fait aucune école de cinéma, s’est retrouvée derrière une caméra par hasard. Plus littéraire que cinéphile, nous a-t-elle dit. Elle a joué un rôle dans le premier court-métrage réalisé en 1989 par Noémie Lvovsky, Dis-moi oui, dis-moi non. Cette première expérience lui a donné des ailes.Sylvie Verheyde décide d’écrire un court-métrage (plébiscité au festival de Clermont-Ferrand), puis un autre (labellisé par Canal Plus), puis s’est mis à son premier long-métrage, Un frère, remarqué à Cannes en 1997. Trois ans plus tard, un deuxième film : Princesse, dont elle garde un souvenir plus que mitigé du fait de la production. Parcours atypique, très personnel, qui fait aussi que Stella ne ressemble à rien dans le cinéma français.Sylvie Verheyde a dit aux spectateurs comment elle avait choisi la petite Léora Barbara qui interprète Stella, dès le deuxième jour de son casting. Un feeling, une relation de confiance, le partage des responsabilités entre une gamine et la réalisatrice. On sent que tout cela s’est fait avec une attention et un talent incroyables. Un spectateur a demandé comme s’était comporté Guillaume Depardieu sur le tournage. Comme un ange gardien, a répondu Sylvie Verheyde. Un rôle secondaire, mais que l’on remarque : un personnage lumineux, éclairé de l’intérieur. Le film s’en ressent. Il a pour lui la lumière et l’enfance. C’est-à-dire l’essentiel.

7 Réponses à “Stella de Sylvie Verheyde”

  1. Philippe a écrit :

    Merci à vous, Serge Toubiana et à la Cinémathèque, pour cette belle projection ce dimanche matin.
    Malgré le « jet-lag », je n’ai vraiment pas regretté d’être venu. J’ai trouvé excitant de découvrir cette cinéaste qui « n’a fait aucune école de cinéma ». Et qui peut-être grâce à cela m’a fait ressentir par son film un profond sentiment d’indépendance et de liberté.
    C’était beau de voir ces séquences se prolonger un petit peu plus sur les visages concentrés des acteurs. On imagine qu’elle aura bien pris son temps pour capter ces instants d’émotion que lui donnaient ses comédiens.
    Dans le cas de Guillaume Depardieu c’était même très poignant.
    Voilà donc une réalisatrice qui c’est prendre le temps qu’il faut, et à qui je pardonne volontiers tous les retards.

    PS
    Il serait aussi intéressant de faire un parallèle entre Stella et un autre film récent : « La Faute à Fidel ».

  2. virginie a écrit :

    de la part d’une spectatrice du dimanche matin : merci à vous, d’avoir introduit cette séance avec délicatesse et tranquillité, cherchant des yeux une Sylvie Verheyde inconnue de vous, croisant le regard de l’une ou de l’autre spectatrice dans la salle, « ce pourrait être elle » aviez-vous l’air de penser…, vous avez cherché quelqu’un qui ressemblerait à ce film
    les rires et la vérité au café, la violence à l’école, la sincérité des enfants, mais aussi leur immense pudeur, leur douceur,
    ma fille à côté de moi est sortie en disant « c’était plus un film pour vous, maman ». oui, pour nous, cinéphiles, adultes, oui, c’est un film qui nous rend vrai ce monde à hauteur d’enfant vite grandi.
    on veut d’une Stella à la Doinel, d’une Stella 2, et 3…

  3. Hédy Sellami a écrit :

    Bonjour
    la mise en ligne des deux formidables sites que sont laterna magica et la bibliothèque numérique du cinéma, est l’occasion de revenir sur un problème dont on parle peu : l’accès du public, non pas à des documents écrits rares, mais à certains films anciens… et tout aussi rares. Alors que la France se targue d’être le pays de la cinéphilie et de la sauvegarde du patrimoine, chacun peut constater ceci : beaucoup de films muets américains, même très peu connus, sont visibles et disponibles en dvd, alors que même des cinéastes français très connus sont absents des catatogues, partiellement ou totalement. On ne trouve en dvd ni un Jacques Robert, ni un Porphyre Pinchon, ni un Charles Keppens, pour ne citer que ceux-là. Mais on ne trouve pas non plus la plupart des films de Germaine Dulac, de Baroncelli, ou encore d’Abel Gance ! La liste des réalisateurs français du muet inaccessibles par le dvd est si longue qu’il serait fastidieux d’ajouter des exemples.
    En tant que cinéphile et juriste, je fais une proposition d’autant plus méritoire qu’elle irait plutôt à l’encontre des intérêts de mon propre site, eclairages, que je commence à enrichir en extraits de films : les sites qui mettent en ligne des extraits de films seraient mis financièrement à contribution : une contribution modeste pour les supports comme le mien, qui ont peu de moyens; une contribution beaucoup plus importante pour les sites sur lesquels on trouve des films entiers et qui disposent de recettes considérables.
    L’argent ainsi récolté servirait à alimenter un fonds destiné 1 à accélérer la sauvegarde et la numérisation des oeuvres anciennes, notamment muettes; 2 à éditer ces oeuvres en dvd. Une commission, pluraliste, serait chargée de déterminer quelles oeuvres doivent être éditées en priorité, sur la base de certains critères.
    Ce système permettrait de donner enfin une visibilité à des films, à des réalisateurs et à des acteurs que l’on ne peut quasiment plus voir aujourd’hui.
    Autre chose : je suis convaincu qu’à terme, la Cinémathèque devra diffuser des oeuvres en vidéo à la demande. Son catalogue et celui des Archives françaises du film le permettraient.
    Enfin, il n’est pas interdit d’envisager, plus tard, une collaboration européenne : une plate-forme réunissant les cinémathèques du continent et sur laquelle les oeuvres les plus rares seraient accessibles en vod.

  4. Hédy Sellami a écrit :

    PS : j’oubliais une chose : une taxe sur les sites internet tels que définis, ne suffirait évidemment pas pour financer la numérisation et l’édition en dvd d’oeuvres rares; il faut la compléter par un système qui permette de prélever une part infime sur chaque vente de dvd, ce qui rapporterait des sommes non négligeables.

  5. Grazia a écrit :

    Bunjour, je suis italienne. Je m’appelle Grazia. J’ai vu le film et je me suis tellement reconnue. En 1977 j’avais 11 ans, et j’ai grandi dans une famille pleine de difficultés. Mon enfance a été semblable à celle de Stella. J’ai été frappée par la dernière phrase du film, quand Stella confie à son amie avoir peur de tout. En fait, la peur de ne pas être considérée par ses parents. […] Moi aussi j’ai trouvé la rédemption sociale et morale dans les études. Je tenais à remercier à la fois la réalisatrice, parce que dans ce monde hypocrite, il n’est pas toujours possible de dire que les parents peuvent être une source de grande souffrance, parce que la famille doit toujours être peinte comme quelque chose en or. Elle est parfois une mauvaise chose. Merci Sylvie

  6. Jean-François a écrit :

    C’était lundi 13 avril, deux projections à 10h et 12h organisées par Unifrance à L’Alliance Française de Canton. Une centaine de personnes, pour la plupart des étudiants, sont venues pour le film et beaucoup sont restées pour participer à la Leçon de cinéma de Sylvie Verheyde. Les mains se lèvent, le micro passe très vite de main en main : entre les jeunes chinois et le film, le courant passe et les questions affluent. La réalisatrice, attentive à chaque prise de parole, suscite une empathie réelle pour le personnage de Stella. Les questions ne tarissent pas lorsque la leçon s’achève. Un moment rare de cinéma sans frontières.

  7. Serge Toubiana a écrit :

    Merci de rendre compte de la projection à Canton de « Stella ». Le film de Sylvie Verheyde voyage beaucoup à l’étranger, et marche bien. Excellente nouvelle ! S.T.

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