La grève, le foot, Pierre Schoendoerffer…

La vie continue. Grève des transports, paralysie, heureusement pas complète. Ça circule normalement sur la ligne 14, qui mène tout droit à la Cinémathèque. Début de reprise du travail, négociations. « Il faut savoir terminer une grève » disait autrefois le camarade Maurice Thorez. La formule fait retour… Autre contexte, autre moment historique. Négocier, c’est nécessairement trouver un compromis. Sans quoi, il y a risque de rupture du lien social. Qui y gagnerait ? C’est toute la question. Un compromis, c’est la recherche du juste équilibre. Jamais facile. Car chaque partie doit y trouver « son compte ». On n’aime pas trop. En France, on préfère souvent le théâtre, la grande dramaturgie, ou encore la (dernière) charge héroïque… Faut se faire à l’idée d’avancer ensemble. Sous peine d’être dépassés par d’autres.

L’Angleterre éliminée hier soir, chez elle, à Wembley par la Croatie (2-3). Catastrophe nationale. Humiliation. Surtout : grande déception pour les amoureux du foot. L’Euro, sans les Anglais, ne sera pas tout à fait l’Euro. Le jeu anglais, avec son style rugueux, audacieux, physique, est une composante essentielle de la grande mosaïque footballistique européenne. On devra s’y faire.

Heureusement, il n’y a pas que le foot dans la vie. Il y a aussi, et d’abord, le cinéma. Hier, accueil chaleureux de Pierre Schoendoerffer à la Cinémathèque. Malgré les difficultés de transport, il y avait du monde pour voir (ou revoir) La 317è Section. Le film n’a pris aucune ride en quarante ans. Réalisé en 1964, produit par Georges de Beauregard (le même qui produisit : A bout de souffle, Lola, Cléo de 5 à 7, Le Petit soldat,Une femme est une femme, Le Mépris, Le Doulos, Pierrot le fou, La Religieuse… : la liste est longue et splendide !), le film de Schoendoerffer fut sélectionné au Festival de Cannes en 1965, où il obtint le prix du scénario. Le scénario est bon, mais c’est d’abord et avant tout un film de mise en scène. Filmé par Raoul Coutard, complice et ami de Schoendoerffer pendant (et depuis) la Guerre en Indochine, le film retrace le parcours d’une section militaire française dirigée par le lieutenant Torrens (Jacques Perrin, magnifique). Quant au personnage du sergent Willsdorff, il est interprété par Bruno Cremer, visage en lame, regard transperçant. Beaucoup à l’époque avaient considéré La 317è Section comme un film de reportage. Absurde. La réalité de la guerre est reconstituée (tournage au Cambogde où Pierre Schoendoerffer avait reçu l’appui du Prince Norodom Sihanouk), avec une dramaturgie incroyable. La nature est magnifique, joue un rôle. On pense à des films américains, Objectif Burma de Raoul Walsh.

J’ai prononcé hier ce petit discours, pour accueillir l’auteur de La 317è Section.

Cher Pierre Schoendoerffer,

« La Cinémathèque française est très heureuse de vous rendre hommage. Elle le fait à plus d’un titre. Parce que vous êtes un cinéaste et que votre œuvre a compté, compte et comptera longtemps. Parce que vous êtes aussi un homme rare, précieux, j’ose le dire : une espèce en voie de disparition. Vous êtes à la fois un aventurier, un homme du risque, un cinéaste qui n’a jamais eu peur du terrain, de l’affrontement, de la guerre, donc de la mort. Vous êtes allé là où les hommes se mettent en jeu, et meurent souvent. Vous avez filmé la guerre. Celle d’Indochine. D’abord comme caméraman au sein du Service Cinématographique des Armées. Puis comme cinéaste, revenant sur ses traces, sur les traces de l’Histoire, pour réaliser un des plus beaux films du cinéma français : La 317è Section. Mais vous êtes aussi un créateur qui reconstitue l’histoire vécue, le drame humain et historique, pour en tirer une œuvre, avec au cœur de cette œuvre l’expérience humaine et sa beauté. Aventurier et moraliste. C’est ainsi que je vous définirais en quelques mots. Cette double approche : celle physique de l’engagement, et celle du regard, de l’évaluation, de la reconstitution et du témoignage, fait de vous cet homme rare et précieux, à l’élégance morale, que j’ai plaisir à saluer.

Cette dimension morale s’inscrit également chez vous à travers l’écriture. Vous êtes un écrivain qui fait des images, et un cinéaste qui écrit des romans. Les deux se mêlent, s’entremêlent, indissociablement, indissolublement. C’est la troisième dimension, essentielle, de votre œuvre. Ce pour quoi vous êtes reconnu, apprécié, honoré, en France et dans le monde entier.

J’aimerais dire un mot plus personnel. Je vous connais depuis quelques années, pas très longtemps. Il y a chez vous une forme d’élégance et une qualité de cœur qui renvoient à une époque où les hommes se respectaient, même lorsqu’ils s’affrontaient, parfois durement, dans la guerre. Un trait aristocratique, humain, un code d’honneur, que l’on ne trouve plus guère à notre époque. Votre carrière cinématographique vous a valu les honneurs, ceux d’un capitaine du cinéma. Mais il vous est aussi arrivé que des projets forts, qui vous tenaient à cœur, échouent, à deux doigts du port. Je pense entre autres à ce projet que vous aviez il y a quelques années, Typhon, adapté de Joseph Conrad. Vous ne vous plaignez pas, vous résistez. Là encore, c’est le trait d’un homme de valeur. Cher Pierre Schoendoerffer, je vous dis ici, devant témoins, mon amitié et toute mon admiration ».

Pierre Schoendoerffer prit la parole, avec délicatesse et humilité, pour évoquer ses débuts professionnels. D’abord la marine : pour voyager, faire le tour du monde. La lecture d’un roman de Kessel, Fortune carrée (1932), bouleversa alors sa vie. Devenir cinéaste. Entre-temps, l’engagement au sein du Service cinématographique des Armées, qui entraîne un départ pour l’Indochine, en 1952. L’expérience de la guerre. Premières images de guerre (que Schoendoerffer viendra commenter, ce dimanche à 17heures à la Cinémathèque). Puis le retour en France, les débuts au cinéma avec La Passe du Diable, adaptation de Kessel (en 1958), puis Ramuntcho et Pêcheur d’Islande (d’après Pierre Loti, 1959). Trois films produits par G. de Beauregard. Hier soir, la discussion a duré longtemps après la projection du film. Les spectateurs étaient sous le charme. Et nous très émus. Merci, M. Pierre Schoendoerffer.

2 Réponses à “La grève, le foot, Pierre Schoendoerffer…”

  1. AlexM a écrit :

    Attiré par votre blog, j’ai voulu aller dimanche dernier à la Cinémathèque voir les rushes Vietnam de Schoendorffer, en présence du cinéaste. Je savais que je serai en retard, hélas on ne m’a pas laissé rentrer! Dommage ! Je pense que vous devriez songer à assoupplir cette régle, surtout si on peut rentrer par l’arrière, surtout pour des rushes ! Quen dites-vous ?

  2. Serge Toubiana a écrit :

    Cher Alex,
    Vous êtes au cinéma, les yeux rivés sur l’écran. Captivé, totalement investi dans un film. N’importe quel film. Et voilà que la porte s’ouvre à intervalle régulier, pour laisser entrer des spectateurs retardataires. Pardonnez-moi, mais c’est foutu, votre attention est dissipée, le charme est rompu… C’est pourquoi nous avons pour règle de ne pas laisser entrer les retardataires.
    Je dis cela, mais dimanche, j’ai laissé entrer un jeune homme, arrivé en retard comme vous, et qui me suppliait de le laisser entrer pour écouter le commentaire passionnant de Pierre Schoendoerffer sur ses rushes d’Indochine. A bientôt.
    S. Toubiana

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