André Téchiné ou la tentation romanesque

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Il y avait du monde, beaucoup de monde hier soir à la Cinémathèque, à l’occasion de l’avant-première du film d’André Téchiné, La Fille du RER. En fin de soirée, profitant du temps déjà printanier, Catherine Deneuve était là sur le parvis devant le bâtiment de Frank Gehry, à discuter avec Patrick Modiano, tandis que des spectateurs fumaient une cigarette en discutant du film qu’ils venaient de découvrir. Parmi eux, Mathieu Demy, qui joue dans le film de Téchiné, ou encore Julien Hirsch, le talentueux directeur de la photographie, et Saïd Ben Saïd, le producteur du film. Téchiné lui aussi n’était pas très loin.

Cette avant-première ouvrait en quelque sorte la rétrospective complète des films d’André Téchiné, qui monta timidement sur la scène de la salle Henri Langlois pour dire quelques mots. Cette rétrospective, j’avais très envie que la Cinémathèque française l’organise, car Téchiné est un de nos cinéastes les plus secrets et les plus doués, les plus sensibles surtout. Il existe en effet une sensibilité propre au cinéma d’André Téchiné. Vive. Ecorchée. Profonde. Physique. Comme si le fait de faire des films depuis quarante ans – Paulina s’en va, son premier film, date de 1969 -, comme si le fait de faire du cinéma disais-je, n’avait pas contribué à calmer ou atténuer les douleurs ni à masquer définitivement les failles ou les manques. Bien au contraire. Chacun de ses 19 longs métrages (je les ai comptés) est comme un révélateur, une plaque sensible de sentiments entremêlés et mis à vif. Chaque film, y compris celui que vous allez découvrir ce soir, se tient au bord de la falaise des sentiments, du gouffre des sentiments, pourrait-on dire, prêt à sauter dans le vide. Et de manière générale, chaque film d’André Téchiné ressemble à un saut dans le vide.

J’ignore si André Téchiné vit dans la douleur et je ne connais pas ses manques ou ses failles. Mais je connais bien ses films. Je sais comme vous à quel point ils reposent sur des points très sensibles, de questionnement et d’inquiétude, de violence également, physique et morale, avec des personnages, jeunes et adultes, qui se mettent en jeu et à nu. Il y a dans ses films une part biographique, un trajet ou une trajectoire qui est toujours une mise à l’épreuve. On a souvent parlé à son propos de cinéma romanesque. Il y a là comme une évidence. L’œuvre de Téchiné dessine une incroyable trajectoire romanesque. Elle en repasse nécessairement par l’enfance, les ruptures symboliques, physiques, affectives, qui marquent le passage de l’enfance à l’âge adulte, avec ce qu’on appelle communément l’épreuve de la vie. Quitter la province. Quitter la famille. S’en inventer de nouvelles. « Monter à Paris », comme on dit d’ordinaire. Vivre l’aventure d’une nouvelle vie. Vivre la solitude et les rencontres amoureuses, sexuelles, physiques, les douleurs ou les désenchantements. Le rapport avec la nature, les orages et la foudre. Vivre les grandes espérances aussi, en acceptant les cicatrices. Comme on parle en littérature du « roman d’apprentissage », le cinéma de Téchiné est « un cinéma d’apprentissage ». Il y faut de la générosité, de l’exigence, un sens du don qui ne va jamais sans une part de cruauté.

C’est ce qui fait la force romanesque de ses films.

Tout cela ne serait rien ou ne serait pas grand-chose si André Téchiné ne se mettait lui-même en jeu et en risque. Il raconte des histoires, comme d’autres avant lui : Truffaut, Ophuls, Douglas Sirk, Jacques Demy, Bergman ou Renoir… On pourrait citer bien des cinéastes qui l’ont influencé ou auxquels ses films font parfois écho. La chose importante à dire c’est que chez Téchiné, tout est d’abord affaire de mise en scène. Mettre en scène : écrire avec la caméra, avec la lumière et le rythme, la vitesse. Et surtout, avec les acteurs. Il n’existe pas, dans le cinéma français contemporain, de cinéaste ayant un rapport aussi fort, aussi tendu et nécessaire avec les acteurs qu’André Téchiné. Son cinéma est d’abord pleinement un cinéma d’acteurs.

Depuis ses débuts, il a été bien servi : Bulle Ogier, Marie-France Pisier, Jeanne Moreau, Isabelle Huppert, Isabelle Adjani, Juliette Binoche, Emmanuelle Béart, Danièle Darrieux, Sandrine Bonnaire, Elodie Bouchez, Michèle Moretti, Anne Wiazemsky, Marthe Villalonga, Sabine Haudepin, Lubna Azabal, Hélène Vincent, Emilie Dequenne, Ronit Elkabetz. Je fais exprès de ne citer que les actrices.

deneuve.jpgEt puis il y a Catherine Deneuve. Six films ensemble, depuis Hôtel des Amériques en 1981. Régulièrement, le cinéma scelle leurs retrouvailles. Il y a entre eux un lien. Plus qu’un lien : une alliance. Un pacte. Un pacte de longue durée. Cela restera dans l’histoire du cinéma au même titre que d’autres couples formés par un cinéaste et son actrice. La plus grande de nos actrices a noué une sorte de pacte secret avec un cinéaste. A la vie à la mort. Tantôt solaire, tantôt plus sombre, toujours disponible, courageuse, rayonnante. Telle est Catherine Deneuve dans les films réalisés par André Téchiné.

La Fille du RER (qui sort le 18 mars) est adapté d’un fait divers qui a défrayé la chronique en 2004. Une jeune fille prétendait s’être fait agresser dans le RER D, en camouflant sa pseudo agression en acte antisémite (visage tailladé, croix gammées dessinées sur le ventre). Toute la France s’en était fortement émue. A juste titre. Sauf qu’il s’agissait d’un leurre. Téchiné est parti d’une pièce de théâtre écrite par Jean-Marie Besset (cette pièce, qui s’intitule RER ne sera montée qu’en 2010 au Théâtre de la Tempête). Téchiné a fait appel à Odile Barski pour coécrire le scénario et les dialogues. La trace du fait divers est présente dans le film, on en suit pour ainsi dire la genèse. Mais elle est prise dans une enveloppe plus large, comme si Téchiné voulait donner à cette affaire ou à cette histoire, à cette « fiction », une profondeur et une complexité plus grandes. Un enchevêtrement de motifs, visibles et invisibles, font de Jeanne (Emilie Dequenne) une héroïne malgré elle. La beauté du film tient à ce traitement ultra-rapide de ce qui fait l’univers intime de Jeanne : le roller, la musique dans les oreilles, les trajets en RER, les couleurs vives qu’elle porte, sa rencontre amicale, puis amoureuse avec Franck (Nicolas Duvauchelle). Cette fille traverse le monde sans vraiment le voir ou l’éprouver. C’est d’ailleurs son problème. Elle n’a pas d’histoire, ou du moins son histoire fait peu de poids à côté de la grande, celle qui a fait du peuple juif un peuple martyrisé. Personnage secret, entourée de mystère, Jeanne devient une héroïne par omission, ou par mensonge. Placée au centre du film, elle se situe en retrait, est agie plus qu’elle n’agit. Le film laisse venir à lui, en le construisant par touches successives, cette construction mentale dans laquelle le personnage s’enferme : Jeanne n’écoute plus personne, ni Louise sa mère (Catherine Deneuve), si son copain Franck, qui la protège et la met en danger. Entre eux, il y a une scène magnifique, du genre de celle qu’on n’a jamais vue au cinéma. Jeanne et Franck dialoguent via internet : scène de drague, incroyablement sensuelle et érotique, quand bien même l’échange est virtuel. Au fond, le thème le plus fort du film, central dans l’œuvre de Téchiné, c’est comment sauver la jeunesse. Comment faire en sorte, qu’au-delà des erreurs ou des mensonges, même quand ceux-ci sont graves et porteurs de conséquences, un espoir puisse naître, une trouée vers la liberté soit tout de même envisageable. Téchiné s’y emploie avec beaucoup de délicatesse dans son film.

André Téchiné donnera une « Leçon de cinéma », samedi 21 mars 2009 à 14 h 30 à la Cinémathèque française (salle Henri Langlois).

8 Réponses à “André Téchiné ou la tentation romanesque”

  1. Julien S. a écrit :

    Bonsoir Monsieur,

    Je vous ai entendu, il y a quelque temps, sur TSF Jazz.
    Je vous ai vu à la Pagode lundi dernier, avec Amos Gitaï.
    Je vous ai lu, ce jour, au travers de votre blog.
    Dans toutes ces situations, je trouve votre approche du cinéma, de la musique, de « l’art public » en général, passionnante.
    Ainsi, le premier objet de ce message est simplement de vous remercier : vous donnez envie d’en apprendre toujours plus, sur tous les Grands artistes, jazzmen ou cinéastes.
    Le second propos de cette intervention est plus terre à terre : ne connaissant pas le fonctionnement de la Cinémathèque, j’aurais aimé savoir si l’accès à la leçon de cinéma de M Téchiné était libre. Après lecture de votre billet, je veux en être!
    Encore merci,
    Julien S. (étudiant, 20 ans)

  2. Serge Toubiana a écrit :

    Cher Julien, merci pour votre message. Oui l’entrée sera libre samedi à 14h30 pour le leçon de cinéma d’André Téchiné. À samedi. S.T.

  3. Gould a écrit :

    Désolé cela n’a rien à voir. Mais juste pour dire que la projection de Looker de Michael Crichton a été massacrée la semaine dernière. A trois reprises j’ai du me déplacer pour prévenir que les bobines n’étaient pas dans l’ordre. Donc trois fois la séance a été interrompue. Et quant à la dernière il manquait tout simplement une séquence!

    J’ai envoyé un mail à la cinémathèque pour savoir s’il y aurait une nouvelle projection. Et aucune réponse. Pas très professionnel. On attendrait au moins des excuses et des explications mais rien.

  4. Florent a écrit :

    Bonjour,
    je n’ai pas pu assister à la leçon de cinéma d’André Téchiné.
    Est-ce qu’elle sera mise en ligne sur le site de la Cinémathèque prochainement?
    Merci.

  5. Serge Toubiana a écrit :

    Cher Florent, oui c’est prévu, très bientôt. S.T.

  6. Laura Laufer a écrit :

    A lire et entendre.
    Laura

  7. Les cygnes a écrit :

    Avez-vous eu et lu le livre de Bernard Cohn sur le festival de Cannes  » La fuite » ?
    Ce serait intéressant d’en parler à l’occasion de ce festival. Merci de votre réponse. MdeM

  8. Serge Toubiana a écrit :

    Le roman écrit par Bernard Cohn, « La Fuite », est sur ma table de travail. Je compte le lire dans les prochains jours. S.T.

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