Joris Ivens, le « Hollandais volant »

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Lorsque Joris Ivens mourut, le 28 juin 1989, j’avais écrit ceci : « Il sera temps de revoir un jour tous ses films (de les voir comme des cailloux jetés sur le chemin de l’Histoire, pour témoigner) et, comme on dit, d’en “faire le bilan”. Ce qui est sûr, c’est que jusqu’au dernier souffle, cet homme ne renonçait pas au cinéma. » (Cahiers du cinéma, juillet/août 1989).

Il y a quelques mois, j’avais promis à Marceline Loridan Ivens, sa complice et son épouse, que nous organiserions cette rétrospective des films de Joris Ivens (jusqu’au 5 avril à la Cinémathèque française). Nous avons tenu parole. Il est donc temps de revenir sur une œuvre documentaire aussi dense et aussi cruciale que celle de J. Ivens. Cette œuvre cinématographique a couvert une très grande partie du XXe siècle. Et d’une certaine manière, elle a ressemblé au siècle, faite d’engagements successifs, épousant les luttes pour la décolonisation et pour l’indépendance, collant aux grandes idéologies collectives, que ce soit le communisme soviétique, le communisme à la Castro et bien sûr le communisme chinois ou maoïste. Ce n’était pas rien de filmer et d’exercer son regard dans ces périodes de grands troubles et de grandes ruptures. Joris Ivens s’y est frotté, avec passion, parfois avec aveuglement. Mais ses films demeurent comme des témoignages ou des preuves. De ce par quoi et par où sont passées quelques solides croyances du siècle dernier.

Ivens est mort en 1989, il y a tout juste vingt ans. Raison de plus pour lui rendre hommage. L’homme était doux, ressemblait à un vieil indien, beau, les yeux bleus, les cheveux blancs. Il avait acquis une sorte de sagesse. A la fin de sa vie, âgé de quatre vingt dix ans, il s’est assis en Chine, quelque part dans le désert, attendant que le vent souffle. Dans un entretien qu’il nous avait accordé (j’étais avec Frédéric Sabouraud), Ivens disait ceci : « Ces dix dernières années, j’ai beaucoup repensé à mon travail antérieur, à ce à quoi j’ai cru, les utopies, les idéologies très figées ; et le vent, je crois, emporte tout ». Il voulait filmer le vent, le capturer avec sa caméra. Une histoire de vent, coréalisé avec sa complice et compagne Marceline Loridan Ivens, est un de ses plus beaux films. C’est ce même homme, calme et assagi, qui avait vécu ces luttes, ces épopées, ces moments d’engagement (et souvent d’égarement) où il n’était pas toujours évident ni possible de voir juste, de viser juste avec sa caméra. Mais la colère est encore là, prête à bondir, par exemple dans une scène très forte, comique, où on le voit négocier pied à pied avec un responsable de l’administration chinoise, cette bureaucratie intraitable et sourde, idiote, comme il en a existé dans tous les pays communiste, pour avoir juste le droit de filmer librement à l’intérieur d’un musée.

Le parcours est impressionnant, car Ivens a vécu toute sa vie sur le mode de l’aventure. Quittant sa Hollande natale, il a traversé les mers et les océans, vécu dans plein de pays, entendu les nombreuses complaintes qui s’exprimaient dans toutes les langues. La sienne était celle du cinéma. Elle impliquait de témoigner, de s’engager aux côtés des faibles et des opprimés.

Belgique : Borinage, coréalisé avec Henri Storck en 1933.

Indonésie : Indonesia Calling, 1946.

Espagne : Terre d’Espagne, 1937 (commentaire dit par Ernest Hemingway).

Chine : Les 400 millions, 1938 ; Lettres de Chine, 1958.

Cuba : Carnet de voyage, 1961 ; Peuple armé, 1961.

Chili : Le Train de la victoire, 1964.

France : Le Soulèvement de la vie, coréalisé avec Maurice Clavel, 1968.

Mali : Demain à Nanguila, 1960.

Etats-Unis : L’Électrification de la terre, 1939 ; Notre front russe, 1941.

Italie : L’Italie n’est pas un pays pauvre, 1960.

URSS : Komsomol ou le chant des héros, 1932.

Vietnam : Le Ciel, la Terre, 1966 ; Loin du Vietnam, film collectif, 1967 ; puis Le 17è parallèle, 1967.

Laos : Le Peuple et ses fusils, 1970.

Chine encore : la série Comment Yukong déplaça les montagnes, 1971-1975, coréalisée avec Marceline Loridan. J’en oublie sûrement certains.

La dimension politique de ses films est évidente. Mais l’autre dimension, plus formelle, plus poétique, l’est aussi. Études et mouvements, 1928. La Seine a rencontré Paris, 1957 (Palme d’or du court-métrage à Cannes en 1959). Pour le mistral, 1965, etc. Germaine Dulac, à propos de Joris Ivens et de deux de ses films, Le Pont (1928) et La pluie (1929), disait : « Joris Ivens, ordonnateur de toute une orchestration, m’apparaît comme l’un des musiciens visuels de l’avenir ». Il ne faut pas mésestimer l’influence très forte de l’avant-garde, essentiellement soviétique, à travers des cinéastes comme Poudovkine, Eisenstein ou Dovjenko, sur les premières œuvres d’Ivens. Il est aussi passé par là, cela l’a marqué à tout jamais. C’est cette disponibilité au monde qui me paraît la qualité essentielle de Ivens : ce sens du voyage, de l’aventure, avec les risques que cela implique. Joris Ivens fut dessaisi de son passeport au moment de Indonesia Calling en 1946, ce qui lui valut d’être privé de sa nationalité. Son refuge, c’était le monde.

Grâce à l’édition DVD des films de Joris Ivens, réunis dans deux coffrets majestueux (« Joris Ivens, Cinéaste du monde ») que vient de faire paraître Arte Vidéo, on peut découvrir le tout premier film réalisé par Joris Ivens en 1911 : La Flèche ardente. Un western familial hollandais. Joris Ivens n’a que treize ans. Un film de vacances, réalisé en famille. Un jeune indien tente d’intégrer une famille, kidnappe un enfant, se fait rattraper. Burlesque amateur, très joyeux. A la fin chaque membre de la famille vient saluer le spectateur. Joris, le réalisateur, sourit à la vie.

Dimanche 15 mars à 16 heures, nous aurons l’occasion de discuter du cinéma de Joris Ivens, dans le cadre d’une table ronde à la Cinémathèque. Avec Marceline Loridan Ivens, Adrienne Fréjacques (responsable des éditions DVD chez Arte Vidéo), André Stufkens, historien du cinéma, qui dirige la Fondation Européenne Joris Ivens à Nimègue (la ville natale du cinéaste), Claude Brunel, enseignante et cinéaste, et Jean-Pierre Sergent, qui a coréalisé avec Joris Ivens un film tourné au Laos, Le Peuple et ses fusils, en 1970. Je signale en passant que Marceline Loridan vient de faire paraître un beau livre de souvenirs, dont le titre est Ma vie balagan (Robert Laffont). Je vous le recommande chaudement.

3 Réponses à “Joris Ivens, le « Hollandais volant »”

  1. barbieri luciano a écrit :

    Joris Ivens, questo grande uomo ,regista affermato e costruttivo.
    ebbe la fortuna di girare il mondo, ma non per sua totale volonta,infatti gli preclusero il passaporto in indonesia.egli divenne uomo del mondo, infatti sublimava film antioppressivi,ove in quegli anni al ridosso del 1937.regnava il comunismo cinese. egli con carattere e ammirazione, continuo la sua carriera per lasciare alla storia le sue opere.come sempre noto di uomini francesi, grandi .
    dopo aver lasciato il proprio paese,olanda.si sono dedicati al cinema con l’ausilio della francia,sempre attenta a la cultura ed al mantenimento di essa nel mondo.
    be io lodo certe persone, anche perche, non trovo o almeno non ancora,di lasciare l’italia per potermi esprimere come attore,perchè qui mi sento soffocato.bene si sa che gli uomini di quella epoca avevano una forza conbattiva maggiore di questii attuali.pertanto riesco ad esternare solo ammirazione per tanta devozione.meritata a Joris Ivens e sua moglie.

  2. Béraud a écrit :

    Pas plus tard qu’hier j’ai vu plusieurs films de Joris Ivens que je ne connaissais pas et ce fut une découverte de taille. Celui qui fut mon préféré est cette histoire du mistral, splendide, avec en prime un texte somptueux.

  3. paul Lê a écrit :

    Quand j’étais étudiant, j’avais une petite chambre au 6e étage d’un immeuble de la rue des Saints Pères. Joris était le « voisin du 5e étage », avec sa femme Marceline. Incroyable d’imaginer que ce géant du cinéma mondial était d’une grande simplicité, égale à sa gentillesse. Malgré son grand âge, il gardait l’énergie d’un jeune homme de 20 ans. Quelle leçon, quel exemple ! Il m’a plus que donné envie de faire du cinéma. Je suis devenu réalisateur grâce à lui.

    Paul Lê.

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