A propos du film Le Pouvoir, de Patrick Rotman

Le Festival de Cannes a commencé pour moi dès lundi soir. Je suis allé voir à Paris Le Pouvoir, le film réalisé par Patrick Rotman. C’était une avant-première, et j’étais déjà dans ma tête un peu à Cannes. Le film est intéressant, je dirais même passionnant, dans son principe même. Car c’est la première fois, à ma connaissance, qu’une caméra pénètre dans le sacré saint des lieux politiques, le Palais de l’Élysée, en toute liberté et pour y filmer à sa guise.

Le film a été rendu possible à la suite d’un accord entre Pierre Favier, coauteur du film (il fut, durant les deux septennats de François Mitterrand, l’envoyé spécial de l’AFP à l’Élysée), Patrick Rotman et François Hollande. En présentant son film, Patrick Rotman tint à préciser, et le détail a toute son importance, que François Hollande avait été approché avant même que ne soit lancée la campagne des primaires du Parti socialiste organisées pour désigner son candidat. Hollande différa sa réponse, le temps d’être désigné candidat, et accepta, un mois avant le deuxième tour des Présidentielles qui devait le mener à la victoire, d’être filmé dès son entrée à l’Élysée. Autrement dit, François Hollande avait accepté ce rituel inédit consistant à filmer sa prise de possession des lieux, avant même que d’être élu. C’est donc un homme de parole. Était-il conscient de l’enjeu symbolique ? C’est une autre histoire. Sa décision participe d’une volonté de faire de l’Élysée un lieu « normal », c’est-à-dire accueillant et visitable, « filmable », où les rituels les plus secrets, par exemple un Conseil des ministres ou une réunion du président avec ses proches conseilles, sont ouverts au regard faussement neutre d’une caméra.

Il y a une longue scène très marrante, au début du Pouvoir grâce à laquelle nous assistons de près à la séance de la photographie officielle du nouveau Président par Raymond Depardon. Le Président arrive dans le jardin de l’Élysée, il est entouré de conseillers, on lui retouche les manches du costume qu’il a tendance à avoir trop courtes, on le repeigne. Tout va très vite. Depardon met en scène : vous avancez vers moi en suivant tel trajet. François Hollande s’exécute. On recommence, une fois, deux fois, trois fois. Pas cadré assez près, trop ou pas assez souriant. Comme au cinéma, on refait la prise. Tout se joue devant nous en un instant volé. Nous sommes témoins d’un moment important, à forte charge symbolique, où Depardon met en scène le Président de la République dans le but d’en tirer l’image officielle. Cela semble se jouer dans un moment indécis et incontrôlé, sans temps mort. Le Président et sa compagne, Valérie Trierweiler, choisissent assez vite sur l’appareil que leur tend Depardon l’image qui sera pour eux la bonne. Et le Président s’en retourne au travail.

Sentiment étrange de quelqu’un qui ne prend pas le temps de soigner son image. Est-ce à mettre sur le compte de la candeur d’un homme qui ne connaît pas encore les usages du pouvoir, et les découvre en même temps que nous ? C’est l’impression que l’on a tout au long du film, comme si au fond François Hollande avait accepté de laisser une caméra pénétrer à l’intérieur du Palais de l’Élysée, pour filmer ce moment où lui-même effectuait, en temps réel, les repérages des lieux qu’il allait occuper – son nouveau bureau, son nouveau lieu de vie et de travail, avec les rituels obligés (réunions quotidiennes, rendez-vous avec le Premier ministre, Conseil des ministres du mercredi matin, etc.). L’homme politique que l’on découvre, affable et souriant, serrant chaleureusement les mains de ses collaborateurs, commentant de sa voix en off ce que sont pour lui l’exercice et l’apprentissage du pouvoir, semble au fond n’avoir que très peu d’avance sur nous. Il n’a pas pris le temps, ou ne manifeste pas la volonté, de créer une distance, ni d’inventer une sorte de solennité qui est en général la marque des hommes de pouvoir. Tout Hollande est là, dans cette nuance : il n’incarne pas le pouvoir, il en exerce la fonction. Cette simplicité ou cette humilité risque de lui être reprochée. Car on attend, en France, par habitude ou tradition, que le Président de la République crée entre lui et ses sujets une manière d’être et un comportement fondés sur la déférence et la distance. Les lieux mêmes, dorés et peuplés d’huissiers, y poussent. Hollande prend le parti inverse de jouer sur la transparence. Oui : on peut tout montrer. Même si la transparence a des limites. La caméra de Patrick Rotman pénètre dans le bureau présidentiel, et là où se tient le Conseil des ministres, elle suit le Président dans les couloirs ou lorsqu’il voyage, en train ou en avion. On voit des choses, on entend des choses, dans leur déroulement normal et en général secret. Mais il arrive un moment où la caméra doit se retirer. Les portes se referment et nous restons à l’extérieur. Chacun sait qu’au cinéma, la transparence est souvent une illusion (d’optique).

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