Le monde enchanté de Jacques Demy

J – 4. Bien sûr, il y aura mercredi prochain, 10 avril, le match retour entre le Barça et le PSG, en quart de finale de la Ligue Europa. Mais aussi et surtout, l’ouverture de l’exposition « Le monde enchanté de Jacques Demy » à la Cinémathèque française.

Cette exposition me tient tout particulièrement à cœur. Parce qu’elle intervient tout juste dix ans après mon arrivée à la direction de la Cinémathèque, une date importante pour moi. Surtout, elle est consacrée à un cinéaste, que j’ai eu la chance de connaître, et dont la trace ou la mémoire est intacte, essentielle, très liée à un désir singulier d’enchanter le cinéma français. Jacques Demy appartient à cette catégorie informelle de cinéastes n’ayant tourné qu’une douzaine de films, comme Becker, comme Bresson ou comme Melville, mais dont l’œuvre est cohérente, insécable et résiste magnifiquement au temps.

De Lola, son premier long métrage réalisé en 1961, jusqu’à Trois places pour le 26, sorti en 1988, Jacques Demy a tout tenté, pris des risques, connut la gloire (la Palme d’or pour Les Parapluies, en 1964) et le purgatoire, vécut des moments douloureux quand les portes se fermaient devant des projets jugés trop audacieux. Ses films les plus connus, et que beaucoup connaissent au point d’en réciter ou d’en chanter par cœur les répliques, les paroles et les rythmes, sont Les Parapluies de Cherbourg, Les Demoiselles de Rochefort et Peau d’âne. Dans ces trois films, il y a comme par hasard Catherine Deneuve. Elle me disait récemment, au cours d’un entretien qui figure dans le catalogue de l’exposition : « En 1963, j’étais une jeune comédienne et le regard que Jacques posa sur moi me permit d’envisager  les choses différemment, à une époque où je n’étais pas certaine de vouloir continuer à faire du cinéma – un peu comme le regard que porte sur vous un jeune homme amoureux. L’assurance que cela vous donne ne vous quitte plus. » Que serait devenue Catherine Deneuve, si ce regard amoureux n’avait pas été porté sur elle ? Les photos d’elle prises lors du tournage des Parapluies de Cherbourg par Agnès Varda, et qui sont accrochées au mur de l’exposition, sont vertigineuses de beauté. La jeunesse, la blondeur, le sentiment de force et de fragilité qui en émane, l’évidence d’une présence naturelle, tout cela renvoie au miracle de ce film entrepris par Demy avec la complicité inouïe, totale, de Michel Legrand, dans une sorte d’innocence doublée d’une incertitude quant à sa possibilité même d’exister. « La musique fait partie intégrante de l’écriture cinématographique, raconte Legrand à Stéphane Lerouge, dans un entretien qui paraît dans le catalogue. L’ouvrage terminé, ce fut difficile de dénicher un producteur… avant que Pierre Lazareff nous présente Mag Bodard. Idem pour la partition : il fallait financer une heure et demie de musique, avec orchestre et voix, avant même le premier tour de manivelle. Tous les éditeurs de Paris ont refusé avec le même argument : « Trop risqué ! » Au bout du compte, j’ai moi-même produit les séances avec mon camarade Francis Lemarque. »

Grâce à Stéphane Lerouge, paraît chez Universal Music un superbe coffret de 11 CD qui fera date : l’Intégrale Jacques Demy – Michel Legrand, dont la collaboration artistique recouvre neuf longs métrages plus La Luxure, l’un des sept courts métrages composant Les Sept péchés capitaux. L’entreprise est incroyable tant elle réserve de surprises, par exemple le réenregistrement des principaux thèmes de Lola, l’intégralité musicale de Lady Oscar, ou la version américaine, inédite, de The Young Girls of Rochefort. Sans compter les reprises d’Astrud Gilberto, de Stéphane Grappelli, de Tony Bennett et Bill Evans, les séances de travail donnant lieu à des maquettes, les suites symphoniques et versions instrumentales, interprétées par Legrand au piano, Catherine Michel à la harpe, avec orchestre. Un objet délirant, un coffret définitif. Tant il est évident que les films de Jacques Demy s’écoutent autant qu’ils se revoient.

Par un autre sens inouï du timing, paraît au moment où s’installe l’exposition consacrée à Jacques Demy, un ouvrage intense et très agréable à lire, justement consacré à Mag Bodard. Ce petit livre, édité à la Tour verte, on le doit au producteur Philippe Martin, des Films Pelléas, fasciné par la personnalité étonnante de cette productrice. Son titre : Mag Bodard, Portrait d’une productrice, et il est préfacé par Anne Wiazemsky. Mag Bodard a produit quelques-uns des films essentiels du cinéma français moderne, par exemple Au hasard Balthazar, Mouchette et Une femme douce de Bresson, L’Enfance nue de Pialat, Deux ou trois choses que je sais d’elle et La Chinoise de Godard ou encore Le Bonheur de Varda, Je t’aime, je t’aime de Resnais, Benjamin ou les mémoires d’un puceau de Michel Deville, plusieurs films de Jacques Doniol-Valcroze, d’André Delvaux et de Nina Companeez. Elle a produit les trois films déjà cités de Demy : Les Parapluies, Les Demoiselles et Peau d’âne. À propos de Demy, Mag Bodard dit ceci : « Quand j’ai vu Lola, je me suis dit que je continuerais à produire seulement si c’était pour produire celui qui avait fait ce film. Quelques jours après, Pierre (Lazareff, le patron de France Soir, qui est aussi son amant) m’appelle : “Truffaut quitte mon bureau, il vient de me parler du réalisateur qui a fait Lola, il cherche un producteur, tu veux le rencontrer ?” Et j’ai rencontré Demy. »

Mag Bodard s’entiche, c’est le cas de le dire, du projet des Parapluies de Cherbourg. Elle assiste aux répétitions musicales, rue Daguerre, Legrand au piano et Demy retouchant ses dialogues chantés, tout cela dure un an, le temps pour elle de monter la production du film. Elle sera plus que secondée, aidée par Philippe Dussart, qui vient de mourir et qui a joué un grand rôle dans la production de ce film. Philippe Dussart fut un homme essentiel dans la production en France, pendant plus de deux décennies, directeur de production de plusieurs films de Godard, de Resnais et de beaucoup de cinéastes, dans les années 60 et 70, avant de produire lui-même un grand nombre de films.

En produisant Les Parapluies de Cherbourg, Mag Bodard n’a aucunement conscience  des risques qu’elle prend. « Ça s’est fait avec le hasard, les choses se sont mises ensemble et ça a donné Les Parapluies de Cherbourg… Je ne pensais pas que je faisais du cinéma, je pensais que quelque chose que j’avais voulu et qui me plaisait artistiquement se faisait, avec des gens qui avaient envie de la même chose que moi. C’était vraiment plus qu’artisanal, c’était rêvé, c’est un film rêvé ! Je l’ai réussi parce qu’il y avait Demy, je l’ai réussi parce qu’il y avait Legrand, je l’ai réussi parce que j’aimais ce film et que je l’ai tenu dans mes mains financièrement. Tout le monde a mis le paquet ! Et artistiquement, le film a été ce que je voulais, vraiment ! » Elle dit aussi, Mag Bodard, que sa collaboration avec Jacques Demy c’était « comme deux enfants qui jouent à la marelle. »

C’est le plus bel hommage que l’on peut faire à Demy, de considérer qu’il a fait ses films « comme dans un rêve », ou comme on joue à la marelle. Ses plus beaux films ont cet air-là de jouer avec le hasard des rencontres et la mélancolie des rendez-vous manqués. On se croise beaucoup, dans Lola, dans La Baie des anges ou encore dans Model Shop, on se cherche sans toujours se trouver, on attend et on espère son double idéal. C’est aussi vrai dans Une chambre en ville et dans Trois places pour le 26. Les personnages se frôlent, se trouvent et se quittent, se font des promesses qu’ils ne peuvent tenir, le temps passe et le bonheur devient une quête difficile, exigeante. Tout cela est dit en chansons, ou dans un dialogue qui fait la part belle à la trivialité quotidienne. Jacques Demy résume mieux que quiconque sa conception du cinéma en disant ceci : « Un film léger parlant de choses graves vaut mieux qu’un film grave parlant de choses légères. » C’est vrai des Parapluies comme des Demoiselles, c’est aussi vrai de La Baie des anges, de Lola et de Model Shop, comme de ses autres films.

Cette exposition, très gaie et colorée, fourmille de documents rares, de carnets de travail, de photos, de dessins et maquettes, d’extraits de films et d’archives audiovisuelles, de tableaux de peintres qui ont inspiré Demy (Cocteau, Dufy, Fini ou Nikki de Saint Phalle), et de tant d’autres choses. Elle n’aurait pu être envisagée sans une collaboration et une complicité avec Ciné-Tamaris, qui garde précieusement les films de Demy et d’Agnès Varda ainsi que leurs archives privées.

J’ai eu le désir de cette exposition il y a longtemps, reprenant une idée que m’avait soufflée Claude Berri, alors président de la Cinémathèque, de concevoir une exposition Demy-Varda. Nous nous étions rendus, Berri et moi, rue Daguerre pour en parler à Agnès. Celle-ci nous avait répondu avec sa franchise habituelle : « Si nous faisions cette exposition couplée, j’occuperais trop le terrain, ce ne serait pas juste, parce que Jacques n’est plus là. » Elle avait bien sûr raison. Mais l’idée a fait son chemin, d’une exposition entièrement consacrée à Demy. Matthieu Orléan, qui en est le commissaire, a travaillé en bonne intelligence avec Rosalie Varda et Mathieu Demy, dont la complicité a été essentielle dans ce qui me paraît être une vraie réussite. Suis-je le mieux placé pour le dire ? Sans doute non. Mais je peux témoigner que ce projet a été un pur moment de bonheur. Ce bonheur, je l’espère, va bientôt se transmettre au visiteur.

L’exposition « Le monde enchanté de Jacques Demy » s’installe à la Cinémathèque française jusqu’au 4 août 2013. L’idée qu’elle soit voisine de celle consacrée à Maurice Pialat, actuellement installée au 7è étage, me réjouit. Pialat considérait en effet que Le Sabotier du Val de Loire, un court métrage réalisé par Jacques Demy en 1955, était un des meilleurs films français de l’après-guerre. Et puis, il y a autre chose qui relie Pialat et Demy : la peinture. Pialat a commencé par vouloir devenir peintre, en s’inscrivant aux Arts Décoratifs. Quant à Demy, il s’était mis à peindre à la fin de sa vie, se sentant atteint par la maladie. L’exposition Pialat commence par ses dessins et peintures, et se termine avec ses films. Celle de Demy commence par son rêve de cinéma, un rêve d’enfance, et se termine par quelques-unes de ses peintures. Sorte de chassé-croisé. La nuit, lorsque les visiteurs s’en vont et que les lumières s’éteignent, une part de leur rêve ou de leur imaginaire continue d’exister, comme en veilleuse.

Catalogue Le monde enchanté de Jacques Demy, préfacé par Costa-Gavras, avec des textes de Mathieu Orléan, Guillaume Boulangé, Agnès Varda, Joséphine Jibokji Frizon, Jean-Baptiste Thoret, Olivia Rosenthal, Farid Chenoune, Jean-Marc Lalanne, Serge Toubiana, et les témoignages de Marc Michel, Michel Legrand, Jacques Perrin, Harrison Ford, Agostino Pace, Donovan, Catherine Deneuve, Dominique Sanda, Mathieu Demy et Rosalie Varda. Coédition Skira Flammarion / La Cinémathèque française / Ciné-Tamaris. 300 illustrations ; 45 euros.

Mag Bodard, portrait d’une productrice, par Philippe Martin, préface d’Anne Wiazemsky, édition la tour verte ; 15 euros.

L’Intégrale Jacques Demy – Michel Legrand, 11 CD avec des versions originales, inédits, séances de travail, maquettes et relectures + un livret illustré comportant un entretien avec Michel Legrand mené par Stéphane Lerouge, chez Universal Music France.

 

 

3 Réponses à “Le monde enchanté de Jacques Demy”

  1. catherine a écrit :

    merci Monsieur Toubiana de ce bel exposé .. que je vais venir rencontrer avec plaisir. CATHERINE Avignon

  2. ANDREANSZKY LES ENFANTS DE CINEMA a écrit :

    Cher Serge Toubiana,
    l’expo est belle mais comment rester serein face à Ciné Tamaris !
    En effet depuis des années dans le projet national Ecole et cinéma nous portons littérallement les films de Jacques Demy…Les Demoiselles,Peau d’âne et les faisons découvrir à des centaines de milliers d’enfants partout en France , et aujourd’hui l’exposition démarre à la cinémathèque et ciné Tamaris nous annonce que la distribution en copies cinéma de Peau d’âne dans le catalogue Ecole et cinéma est suspendue pour 2 ans . C’est juste rageant et injuste pour les enfants qui participent à Ecole et cinéma et pour nous ! Et totalement incompréhensible alors qu’il n’y a pas meilleur passeur de l’oeuvre de Demy auprès des enfants que LES ENFANTS DE CINEMA et le projet Ecole et Cinéma !

  3. serge toubiana a écrit :

    C’est vrai, vous avez fait un travail formidable. Mais j’imagine que ciné-tamaris a l’intention de valoriser les films de Jacques Demy tout juste restaurés numériquement, par une nouvelle sortie en salles et sans doute une nouvelle édition dvd..

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