Tanner, Tabucchi et Comment

La rétrospective consacrée à Alain Tanner se terminait hier dimanche sur un moment fort : la projection de Requiem, adapté d’un roman d’ Antonio Tabucchi paru en 1993 (on trouve le roman dans la collection folio). Avant la projection, Alain Tanner présenta son film comme « un film d’amour », un petit film indépendant coproduit avec Paolo Branco. Après la projection, une discussion très libre avec Tanner et Bernard Comment, écrivain et éditeur, coscénariste du film, rejoints par Antonio Tabucchi. Il est rare qu’une discussion ait lieu entre un cinéaste et l’auteur d’un roman dont est tiré un film, après la réalisation de celui-ci. En général, le film une fois qu’il est adapté du roman, efface la trace de celui-ci, même si le roman continue de vivre sa vie de roman. La discussion d’hier a permis de revenir sur le roman, et sur le désir de Tanner et de son coscénariste Bernard Comment de l’adapter, d’en faire un film. On échappe difficilement dans pareil cas à la traditionnelle question de la fidélité dans l’adaptation : Tanner eut l’honnêteté de dire qu’il voulut à plusieurs reprises prendre de la distance par rapport au roman de Tabucchi. Par exemple, ne pas faire son film à Lisbonne mais à Gênes, une ville d’Italie qu’il connaît bien. Ou transformer un personnage masculin (le « Père en jeune Homme » du roman) en personnage féminin (le souvenir de sa propre mère). Rien n’y a fait, le roman avec sa structure narrative précise, j’ose dire « séquentielle », s’imposait. Impossible de dévier, ou de prendre du recul. Et tourner à Lisbonne était d’une évidence absolue, par respect pour l’univers romanesque de Tabucchi. Quand on sait la relation qu’entretient Tabucchi avec le Portugal, le pays et sa langue, sa culture, avec le poète Fernando Pessoa, Requiem nécessairement devait se tourner à Lisbonne. Ce qui, pour Tanner, signifiait des retrouvailles avec une ville qu’il connaît bien, pour l’avoir si bien filmée dans un de ses précédents films, Dans la ville blanche.Arrivé en retard à cause des embouteillages (un marathon dans les rues de Paris), Antonio Tabucchi commença par rendre hommage à Tanner et à Dans la ville blanche, réalisé en 1982 avec Bruno Ganz. Rarement un film aura autant que celui-ci rendu hommage à une ville, Lisbonne, à sa beauté et à ses secrets. Au début des années 80, disait Tabucchi, le Portugal était un pays en exil, situé à la pointe la plus éloignée de l’Europe, un continent auquel il n’appartenait pas tout à fait. « Le Portugal nous tournait le dos, et nous tournions le dos au Portugal », disait-il hier. Il a fallu le film de Tanner pour que nous découvrions ce pays, longtemps fermé à cause de la dictature de Salazar et des guerres coloniales. Le film de Tanner contribua à nous faire aimer et découvrir une ville sublime tournée vers l’océan, point de départ vers des voyages infinis.Si vous lisez Requiem, le roman qu’Antonio Tabucchi a écrit en portugais, lui, un écrivain italien tombé amoureux du Portugal et de Fernando Pessoa dès les années soixante, vous verrez qu’il inscrit au début de son roman une liste « des personnages que l’on rencontre dans ce livre ». Il s’agit en quelque sorte d’un casting, avec vingt-trois personnages qui jalonnent le parcours somnambulique du Narrateur. Parmi ces personnages, citons le Jeune Drogué, le Boiteux de la Loterie, le Chauffeur de Taxi, le Garçon du Café Brasileira, la Vieille Gitane, le Gardien de Cimetière, Tadeus, Isabel, etc. Chaque personnage du roman est un possible fantôme, un être situé à cheval sur le monde rêvé et le monde réel. Requiem, le roman comme d’ailleurs le film, est un voyage initiatique au pays des morts. Le rêve éveillé n’y est jamais traité sur le mode surréaliste comme une transgression, encore moins sur le mode liturgique en prenant des gants avec le sacré. Le monde selon Tabucchi est laïc, d’essence payenne. Tous les hommes sont égaux, les morts et les vivants. Lorsqu’il rend visite au cimetière à son ami Tadeus, le Narrateur ne s’étonne pas de trouver son ancien rival prêt à aller faire un délicieux déjeuner dans un restaurant de la ville, « Chez Casimiro ». Ils s’y rendent d’un pas léger, dégustent un sublime sarrabulho, « divin, à tomber à genoux », et tandis qu’ils fument un cigare, la « Femme de Casimiro » vient leur donner, non sans volupté la recette de son plat.La traversée des apparences, chez Tabucchi comme chez Tanner, n’emprunte aucune voie spécifiquement féérique, mais le trajet le plus direct et le plus frontal. Un vivant dialogue avec les morts, et cela ne nous pose aucun problème. C’est là toute la beauté du roman de Tabucchi, et celle du film d’Alain Tanner interprété par un acteur que l’on voie trop peu, Francis Frappat. Le thème central en est l’étrangeté, le monde des mystères qu’un personnage en pleine lumière traverse, découvre, sous la chaleur écrasante d’un dimanche d’été.Le film de Tanner s’inspire très fidèlement du roman, à ceci près qu’il est difficile pour un film de restituer la truculence d’une langue et la générosité de ses dialogues. Tanner a choisi une autre pente ou une autre musique, celle de la mélancolie. Qu’il ait tourné son film en 1998 n’y est pas pour rien. Requiem est un film « fin de siècle », au sens où il pointe une inquiétude moderne, l’intranquillité d’un monde dépeuplé, où le Narrateur marche dans la ville ou sur les quais du port de Lisbonne à la recherche de son semblable ou de son double. Qu’il le trouve sous la forme de fantômes, y compris celui de Pessoa lui-même, filmé ici de dos ou de trois-quarts dos, avec son chapeau noir et son nœud papillon (tel qu’il apparaît dans les rares photos que l’on a vues de lui), n’est pas pour rien dans cette beauté mélancolique, qui n’empêche évidemment pas l’humour noir. Chez Tabucchi, la langue est plus compacte, généreuse et envoûtante. Cela tient à la différence entre les mots et les images, étant entendu qu’il n’existe pas d’équivalent entre un mot et une image. Juste une transposition.

Bonne nouvelle : après la Cinémathèque française, c’est au tour de la Cinémathèque de Lausanne d’organiser une rétrospective des films d’Alain Tanner, en mars 2009. Enfin, je signale que Requiem, comme la plupart des films d’Alain Tanner sont disponibles en DVD.

Une Réponse à “Tanner, Tabucchi et Comment”

  1. Cristina/Popelina a écrit :

    J’ai adoré ce post. Arrivéee ici en cherchant Tabucchi Lisbonne, je découvre Tanner, que j’aime beaucoup aussi, et son regard unique sur Lisbonne, qui a permis a beaucoup, en effet, de faire découvrir cette ville posée sur le Tage. La ville a changé depuis, mais la lumière et les gens sont toujours là pour prouver, s’il faut prouver quelque chose, que Tanner et Tabucchi ne se sont pas trompés. Je vais suivre attentivement votre blog. à bientôt.

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