Le cinéma selon John Landis

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John Landis était dimanche après-midi à la Cinémathèque pour une « Leçon de cinéma ». Le terme convient très mal à ce mauvais élève, qui quitta le collège dès l’adolescence, pour suivre une voie toute personnelle dans le cinéma. Devant une salle remplie de fans, Landis se plia à l’exercice avec un humour et une incroyable générosité, narrateur exubérant n’hésitant pas à interpeller le public, sourire aux lèvres. Jean-François Rauger et Bernard Benoliel, qui animaient cette leçon, avaient choisi quelques extraits de films (The Blues Brothers bien sûr, le film le plus connu de Landis, Le Loup-garou de Londres, The Kentucky Fried Movie) pour agrémenter cette « master class ». Lorsqu’il parle de ses films, Landis a tendance à partir dans tous les sens ; il bifurque, cite les noms de tous les protagonistes, saute d’une anecdote à une autre. On croit perdre le fil, mais non, tout arrive dans le désordre et cet homme sympathique finit par retomber sur ses deux pieds. Landis parlant de cinéma ressemble comme deux gouttes d’eau à Landis cinéaste, acrobate et boute-en-train, véritable enfant de la balle.

Landis raconte son entrée dans le cinéma avec une jubilation communicative. A huit ans, en 1958, il voit The Seventh Voyage of Sinbad, de Ray Harryhausen. Sa vie d’enfant s’en trouve chamboulée : il veut devenir cinéaste. Son père est mort prématurément alors que John n’avait que cinq ans. Aussi se tourne-t-il vers sa mère pour demander : « Qui est-ce qui fait les films ? » La mère répond : le réalisateur. John mettra quelques années à comprendre ce qu’est le métier de réalisateur (à Hollywood). Il quitte l’école à l’âge de 17 ans, pour devenir coursier à la Twentieth Century Fox. Le voilà jeune homme à tout faire, circulant librement dans un grand Studio. Fan de cinéastes légendaires, il croise sur les plateaux de la Fox ou à la cantine, Howard Hawks, John Ford, Sam Fuller, Billy Wilder et beaucoup d’autres. Quelque temps plus tard il s’embarque pour l’Europe, avec l’espoir de rejoindre un tournage sur lequel un de ses amis est assistant. De Los Angeles jusqu’à Londres, puis de Londres il rejoint Belgrade en Yougoslavie, où se tourne Kelly’s Heroes, un film de Brian Hutton avec Clint Eastwood, Telly Savalas et Donald Sutherland. Hier Landis a raconté ce tournage épique sur lequel il était parvenu à se glisser en se rendant indispensable.

Le moment le plus drôle fut son récit de la genèse de The Blues Brothers, sa rencontre avec Dan Ackroyd et John Belushi, leur amour du blues, leur incroyable notoriété née de l’émission hebdomadaire Saturday Night Live et de l’enregistrement musical signée des Blues Brothers. Les Blues Brothers triomphent, rendant le film possible. Depuis son premier long métrage, Schlock (1973), Landis est une sorte de bad boy du cinéma hollywoodien, qui fait des films qu’une Pauline Kael, critique au New Yorker, jugera toujours vulgaires ou trop scatologiques. Landis a grandi avec la télévision, il est un enfant de la télévision et de la cinéphilie. Au croisement des deux, quand d’autres cinéastes, tous un peu plus âgés que lui tels que Coppola, Scorsese, De Palma ou Spielberg, ont appris le cinéma à l’université. C’est à la télévision, disait-il ce dimanche, qu’il vit un nombre incalculable de films, des films de série B. et autres films d’horreur. Pas étonnant qu’il ait été à l’origine de la série culte Dream on, produite par HBO. La différence aussi, elle est de taille, c’est que Landis ne se prend pas pour un auteur. Il connaît le cinéma sur le bout des doigts, mais son désir est tout autre : faire des films qui l’amusent et qui amusent le public. Il ne se prend pas au sérieux, enfin, pas tout à fait. Revoir tous ses films à la Cinémathèque (jusqu’au 1er mars) permettra de remettre les pendules à l’heure. Ce que j’aimerais dire, c’est que l’homme est sympathique, respire et vit à travers le cinéma.

L’idée de lui rendre cet hommage est née il y a quelques mois. John Landis était de passage rue de Bercy, accompagnant sa femme Deborah qui venait visiter nos archives, et plus particulièrement nos costumes de cinéma. Deborah Nadoolman est costumière de cinéma (les films de Landis, mais aussi 1941 et Les Aventuriers de l’Arche perdue de Spielberg) et elle enseigne à l’université l’art du costume. Elle a en projet d’organiser une grande exposition de costumes de cinéma à Londres en 2010. Accompagnant sa femme, John Landis visita la Cinémathèque et son musée. Nous déjeunâmes au restaurant italien d’en face, et au cours du repas je lui ai proposé d’organiser une rétrospective de son œuvre. Il n’y croyait pas vraiment, il a fallu insister. Et tout s’est mis en place. Landis se souvient avoir visité la Cinémathèque en 1969, et rencontré Henri Langlois à Chaillot. Raison de plus pour qu’il découvre la nouvelle Cinémathèque, celle de Bercy.

Autre souvenir personnel. 1982 : je suis avec Olivier Assayas, Serge Le Péron et Raymond Depardon à Los Angeles, pour réaliser un numéro spécial des Cahiers du cinéma « Made in USA » (j’en parle dans mon précédent blog, à propos du livre qui vient de paraître d’Olivier Assayas). Avec l’excellent Bill Krohn, correspondant des Cahiers à Hollywood, nous organisons un rendez-vous incroyable, d’autres diraient impossible ou historique, entre le vieux Jack Arnold et le jeune John Landis. La rencontre se déroule au Studio Universal, où les deux hommes ont chacun un bureau. Jack Arnold est le réalisateur de quelques films cultes dans le genre fantastique : It Came from Outer Space, The Creature from the Black Lagoon, Revenge of the Creature, Tarentula et le plus connu : The Incredible Shrinking Man (L’Homme qui rétrécit). A l’époque, Landis est au top du box-office, The Blues Brothers sorti deux ans plus tôt a fait un carton, et il a en projet de produire le prochain film d’Arnold, un remake de La Créature du Lagon noir. Les deux hommes s’estiment et se respectent, en fait ils parlent le même langage : concret, personnel, technique, avec un goût pour la grande aventure. Je vous recommande de lire ce long entretien à double entrée, où Jack Arnold raconte sa vie de cinéaste, et John Landis la sienne. On y apprend beaucoup ! Vingt-six ans plus tard, la boucle est bouclée. Et Landis est parmi nous et fait joyeusement le pitre.

P.S.: je recommande la lecture d’un texte sur Landis, qui vient de paraître dans le dernier numéro des Cahiers du cinéma (n°642, février 2009), il est signé Hervé Aubron : John Landis, portrait de l’artiste en singe blessé. Inspiré, remarquable.

4 Réponses à “Le cinéma selon John Landis”

  1. ethanol a écrit :

    John Landis anime (avec d’autres) un excellent site sur les bandes annonces « cultes » : Trailers from hell (tout un programme)
    http://www.trailersfromhell.com/

  2. Vince Vint@ge a écrit :

    Je ne comprends pas que John Landis ait attaqué récemment Michael Jackson en ce qui concerne les droits de diffusion rattachés au clip légendaire  » Thriller « . Comme si Bambi, le bougre, n’avait pas suffisamment d’affaires sur le dos. OK, John Landis est un bon artisan, voire un cinéaste de talent, mais ce qui fait la grandeur de  » Thriller « , c’est Michael Jackson, point barre. Et CQFD. C’est lui l’auteur, musique, chorégraphie, pas de danse, etc.; John Landis n’étant là dedans, et ne lui en déplaise, qu’un habile movie maker au service de la star des stars et du King of Pop des eighties. Il faut parfois savoir rendre à César ce qui appartient à César, non ?

    PS : j’aime beaucoup  » Les Blues Brothers  » (film ô combien culte et seul film, de Landis, véritablement indiscutable à mes yeux), mais je trouve un John Landis nettement en dessous d’un Joe Dante ( » Piranhas « ,  » Hurlements « ,  » Explorers « ,  » L’Aventure intérieure « ,  » Panic sur Florida Beach « ,  » Gremlins I et II « ,  » Small Soldiers « ,  » Looney Tunes « ) qui, à mes yeux, reste le vrai Gremlins d’Hollywood. Alors, à quand une rétrospective Joe Dante chez vous ?

    En outre, John Landis est-il encore capable de sortir un nouveau  » Thriller  » ? Au vu de ses derniers films, permettez-moi sérieusement d’en douter – un Michael Jackson, le créateur mythique du Moonwalk, de  » Billie Jean « , de  » Bad  » et de  » Thriller « , ne se trouvant pas à tous les coins de rue.
    Bref, WHO’S BAD dans toute cette histoire de droits d’auteur ?

  3. José Rafael Mamigonian a écrit :

    Ce message là ne sera pas une « réponse », mais plutôt une question…

    Je vous demande si la « Leçon de Cinema de John Landis » sera bientôt disponible / visible sur le site de la Cinemathèque.

    Acceptez mes compliments.

  4. Serge Toubiana a écrit :

    Oui, cela devrait être fait très bientôt. S.T.

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