Archive pour le 12.2011

Rossana Rummo, notre amie italienne

vendredi 16 décembre 2011

Hier soir, l’Institut culturel italien de Paris, rue de Grenelle, vivait un moment inoubliable. Exceptionnel. C’était à la fois la dernière soirée culturelle avant les fêtes de fin d’année. Mais aussi et surtout la dernière initiative de sa directrice, Rossana Rummo qui, après quatre années passées à Paris, rejoint dès mardi prochain Rome et le ministère de la culture italien. Rossana Rummo était fêtée hier avec enthousiasme et émotion par le public venu nombreux, et par son équipe qui la voit partir avec tristesse. C’est peu de dire qu’elle laissera une trace pour son action à la tête de l’Institut culturel italien. Elle avait conçu hier une « soirée surprise », centrée sur le chanteur napolitain Enzo Gragnaliello, personnage principal d’un beau documentaire réalisé par Carlo Luglio, Radici. Après la projection, Enzo Gragnaniello, accompagné de Piero Gallo à la mandoline, donna un récital magnifique, qui dura plus d’une heure, devant un public fervent qui battait des mains. Tout était réuni, le talent, l’émotion, la convivialité. Et déjà la nostalgie, du fait du départ de Rossana Rummo.

La Cinémathèque a noué une relation très complice avec Rossana Rummo depuis son arrivée à Paris à la direction de l’Institut culturel italien. A sa demande, j’ai écrit ce texte qui figure dans une belle brochure intitulée « Cahier italien », publiée à l’occasion de son départ, où figurent des textes de Yves Bonnefoy, Jean Clair, Emmanuel Demarcy-Motta, jean-Luc Monterosso et quelques autres.

Tout au long de ces quatre dernières années, les « soirées italiennes » ont été très nombreuses à la Cinémathèque française. Gaies, vivantes, stimulantes, organisées autour de films italiens, de cinéastes italiens, toujours suivies par un public fervent et mélangé.

Ainsi, avons-nous rendu hommage à quelques figures essentielles. Je pense à Giuseppe Rotunno, le grand directeur de la photographie de Visconti, Fellini et de tant d’autres grands réalisateurs  -Rotunno était notre invité à Paris au printemps 2006. Je me souviens de la programmation « Tutto Fellini », au moment de l’exposition qui se tenait en octobre 2009 au Jeu de paume, cycle qui connut un incroyable succès public, tant de jeunes cinéphiles venant découvrir pour la première fois sur grand écran des chefs-d’œuvre comme La dolce vita et Huit et demi. Je pense aussi à Mario Monicelli à qui la Cinémathèque rendait hommage en mars 2008, en sa présence, celle d’un homme âgé mais vif et toujours passionné par son métier. Plus récemment il y eut la rétrospective consacrée à Francesco Rosi en sa présence en juin dernier ; puis Nanni Moretti, venu à Paris en septembre 2011 à l’occasion de la sortie de Habemus Papam, avec Michel Piccoli, occasion rêvée de montrer tout son œuvre. A chaque fois, j’ai constaté combien le public de la Cinémathèque était curieux de voir ou revoir des films italiens – pas seulement ceux de la « Comédie à l’Italienne » -, de connaître son histoire, ses auteurs, ses acteurs. N’oublions pas que le cinéma italien dans les années 50 à 70 était souvent coproduit avec la France, et que de nombreux acteurs et actrices firent le va-et-vient entre Paris et Cinecittá. Cette complicité ou ce cousinage a toujours existé entre nos deux cinématographies.

Pour chacune de ces soirées, pour chacun de ces événements, la Cinémathèque française a trouvé en Rossana Rummo une partenaire enthousiaste, une complice pleine d’énergie, une femme intelligente et toujours disponible, partante. Nous avons fait ce chemin ensemble, celui de parcourir le cinéma italien d’hier et d’aujourd’hui, conscients de son incroyable richesse. Il suffisait de montrer les films, d’organiser des rencontres, de donner la parole à des créateurs, des cinéastes, des acteurs et actrices. Je pense par exemple à Histoires d’It, festival annuel de documentaires italiens faisant découvrir l’Italie, son histoire, sa réalité complexe, ses contrastes et ses ambiguïtés, à un public parisien : chaque ouverture s’est faite à la Cinémathèque en présence de réalisateurs et d’invités prestigieux.

Sous l’impulsion de Rossana Rummo, l’Institut culturel italien à Paris a connu une effervescence exceptionnelle. Combien de fois m’est-il arrivé de visiter une exposition, d’assister ou de participer à une table ronde, dans les locaux de l’Institut rue de Grenelle ? Grâce à Rossana, la culture italienne, à travers le cinéma, la littérature, le théâtre ou la photographie, a été présente à Paris dans sa diversité et son dynamisme. Je me souviens aussi de l’hommage que nous avions rendu à Alberto Moravia en 2010, à l’occasion de la parution de la biographie écrite par René de Ceccaty (Flammarion). Nous avions décidé de programmer un grand nombre de films italiens adaptés de son œuvre, sans oublier Le Mépris, le chef-d’œuvre de Godard. Nous eûmes aussi l’idée de concevoir une lecture à partir d’un texte d’une beauté incroyable : un entretien réalisé en 1961 par Moravia avec Claudia Cardinale, dans lequel l’écrivain pose des questions intimes à l’actrice, sur son corps, ses habitudes, ses gestes quotidiens. Claudia Cardinale accepta avec son infinie gentillesse de participer à cette lecture, en jouant son propre rôle. Quant à René de Ceccaty, il fut le lecteur de Moravia, sa voix en quelque sorte. La table ronde organisée le 7 mars 2010 réunissait, outre René de Ceccaty et Claudia Cardinale, Cédric Kahn (qui adapta L’ennui au cinéma en 1988), Alain Elkann, écrivain et essayiste, qui fut proche de Moravia (son livre, Vita de Moravia, a été réédité en 2007 chez Flammarion), et Simone Casini qui a dirigé l’édition des œuvres complètes de Moravia aux éditions Bompiani.

Travailler avec Rossana Rummo a été pour moi un vrai plaisir, car nous partagions l’intuition que le plaisir et le goût de programmer et de transmettre étaient au cœur de notre activité. Diriger une institution culturelle c’est d’abord faire en sorte que la vie entre par les fenêtres, et que le public se sente accueilli, pris par la main – il n’attend que ça. Il y a assez de trésors dans la culture italienne, assez d’artistes et de personnalités libres et talentueuses, pour que nous puissions les accueillir, leur donner la parole, montrer ou programmer leurs œuvres. Rossana Rummo a exercé cette mission avec un talent et une générosité hors-pair. Paris s’en souviendra longtemps.

 

Le retour de Méliès

lundi 12 décembre 2011
Costa-Gavras, Madeleine Malthête-Méliès et Serge Toubiana
Costa-Gavras, Madeleine Malthête-Méliès et Serge Toubiana

Georges Méliès revient très fort dans l’actualité, et cela coïncide avec le 150è anniversaire de sa naissance le 8 décembre 1861. Nous avons célébré cet anniversaire jeudi dernier à la Cinémathèque, en présence de la famille du cinéaste. D’abord sous la forme d’une journée d’études très suivie par un public assidu, avec des interventions de spécialistes commeLaurent Mannoni(les débuts de Méliès au cinéma), Jacques Malthête (le studio de Montreuil), Jean-Pierre Berthomé (les décors), Priska Morrissey (les costumes) et Thierry Lefevre (les trucages). Ensuite, au cours de projections de films rares du cinéaste, accompagnées au piano par Jacques Cambra, en présence de Madeleine Malthête-Méliès, la petite-fille de Georges Méliès, dont le rôle fut considérable dans la recherche et la collecte des films de son grand-père tout au long des quarante dernières années. Cette femme élégante et obstinée a passé sa vie à reconstituer l’œuvre clairsemée et mutilée de son génial grand-père, avec patience et entêtement. Elle y est très largement parvenue. Au cours de la soirée, Sylvain Solustri et Betty Serman, comédiens et magiciens, ont lu à deux voix plusieurs lettres de Méliès choisies dans sa riche correspondance avec des patrons de studio ou des officiels du cinéma, dans lesquelles Méliès laisse souvent pointer son amertume et ses désillusions. Sa vie fut en effet remplie de hauts et de bas ; il fut à l’apogée de son art jusque vers les années 10, puis son déclin fut inexorable, le laissant dans la misère et l’oubli, devenu sur le tard vendeur de jouets et de confiseries dans sa boutique dela gare Montparnasse, jusqu’à sa mort le 21 janvier 1938.

Cette célébration de Méliès se trouve magnifiée par le film de Martin Scorsese, Hugo Cabret, qui sort sur les écrans mercredi 14 décembre, si toutefois les copies numériques sortent de LTC dont les techniciens sont en grève du fait de la mise en liquidation du laboratoire. Ce serait une première, qu’un film soit ainsi pénalisé et ne puisse être projeté, d’autant que le nouveau film de Scorsese est tout entier dédié à l’amour du cinématographe. Scorsese a adapté le roman de Brian Selznick, L’Invention de Hugo Cabret (paru chez Bayard Jeunesse), jeune homme ouvert et sympathique, qui a passé beaucoup de temps à faire des recherches dans les archives de Méliès.

Méliès revient en 3D, rien d’anormal pour un cinéaste qui a passé une grande partie de sa vie à inventer des trucages et à jouer de la magie et de la prestidigitation. Maisce qui compte le plus, c’est que Scorsese se soit intéressé et pris de passion pour le destin tragique de Méliès, en en faisant ce vieil homme fatigué et bougon, qui revient tard chez lui après avoir fermé sa boutique de jouets de la gare Montparnasse, reconstituée de manière magnifique dans un studio londonien. Le personnage est incarné par Ben Kingsley, dont la ressemblance avec le réalisateur du Voyage dans la lune est frappante.

Comment se fait-il que ce soit un Américain qui ait voulu faire de Méliès le personnage  central d’un film, aujourd’hui ? On peut tourner autrement la question : comment se fait-il que ce soit un Français, Michel Hazanavicius, qui ait voulu magnifier l’épopée du cinéma muet américain et y soit parvenu ? Il y a une drôle de correspondance, me semble-t-il, entre Hugo Cabret et The Artist, deux films qui regardent vers le passé tout en se servant des techniques les plus sophistiquées qu’autorise le cinéma numérique ou la 3D. Hugo Cabret et The Artist ne sont pas des « films de patrimoine » au sens où on l’entend, ce sont des films vivants et rythmés qui font revivre le temps du muet, de manière à peu près synchrone : la fin des années 20. Avec au centre une même question : quel est le secret perdu ? Qu’est-ce qui, dans cet art du muet, est à jamais perdu ? Les réponses sont multiples. Mais une chose est commune à ces deux films : la place du spectateur. C’est aussi et peut-être avant tout le spectateur de cinéma qui a changé, lors du passage au parlant. La technique a soudain périmé des procédés, des récits ou des mythes, qui autrefois avaient un impact énorme sur le public populaire du monde entier. Le spectateur autrefois primitif est devenu une entité en soi, séparée des autres, un être doué de langage. C’est cette évolution et ce changement dont témoignent Hugo Cabret et The Artist.

A lire : Madeleine Malthête-Méliès fait reparaître la biographie qu’elle a écrite sur son grand-père : Georges Méliès l’enchanteur (la tour verte).

Georges Méliès, A la reconquête du cinématographe ; un beau livre + 3 DVD comprenant 53 films de Méliès, édité par StudioCanal, Fechner Productions et La Cinémathèque française.

Brian Selznick, L’Invention de Hugo Cabret, ouvrage pour enfants illustré (Bayard Jeunesse).

Les salariés de LTC, qui s’étaient mis en grève le 9 décembre, ont repris le travail lundi. Les 600 copies de Hugo Cabret seront bien sur les écrans dans toute la France à partir de demain (information Le Monde du 12.12.11.)

Brian Selznick dans le musée de la Cinémathèque
Brian Selznick, l’auteur d’Hugo Cabret, dans le musée de la Cinémathèque française

Juré au Festival des 3 Continents

dimanche 4 décembre 2011

Quatre jours à Nantes, où je faisais partie du jury du Festival des 3 Continents, 33è édition. Dix films en compétition officielle, d’un très bon niveau. Les projections s’enchaînent dans la salle 2 du Katorza, salle mythique de la ville. Le public fait la queue, les salles sont pleines, l’atmosphère est joyeuse. Le Festival rend hommage à Arturo Ripstein, cinéaste mexicain dont nous n’avions plus de nouvelles depuis quelques années. Arturo Ripstein était à Nantes avec sa compagne, Paz Alicia Garciadiego, la scénariste de plusieurs de ses films. Il y avait également un hommage à Mani Kaul, cinéaste indien mort le 6 juillet dernier, qui fut l’élève de Ghatak. Sans oublier une programmation liée au centenaire de la Nikkatsu, le plus ancien des studios japonais – reprise dans une édition augmentée (35 films) à la Cinémathèque à partir du 7 décembre.

Le Festival des 3 Continents est en pleine renaissance, animé par une nouvelle équipe dynamique : Sandrine Butteau en est la secrétaire générale, Jérôme Baron le directeur artistique, aidé de Charlotte Garson pour composer la Sélection officielle. Sur les dix films vus, quatre sortent du lot. Saudade (qui obtint lundi dernier la « Montgolfière d’or ») est réalisé par Katsuya Tomita, 39 ans, dont c’est le troisième film. Saudade est un film long et ambitieux, qui tisse avec la réalité japonaise des liens fascinants et complexes, tantôt romanesques tantôt documentaires. On y voit des ouvriers travaillant sur des chantiers dans des conditions épouvantables, d’origines très diverses : Thaïlandais, Coréens, ou Japonais nés au Brésil. Les personnages forment une communauté hétéroclite, hommes et femmes, jeunes et vieux, vivant des trajectoires parallèles. Katsuya Tomita a tourné son film durant plusieurs week-ends, contraint de travailler durant la semaine comme chauffeur routier à Kofu, une ville au centre du Japon. Si le mot « film indépendant » a encore du sens, alors Saudade en est l’expression artistique la plus forte et la plus noble. Le film n’a pas coûté cher, financé par souscription au sein d’un collectif de cinéastes Kuzoku. Il serait vraiment épatant qu’un distributeur français prenne la destinée de ce film en main, et guide son chemin vers nos écrans. C’est une découverte formidable (le film était en compétition au dernier Festival de Locarno). L’autre film impressionnant vu à Nantes est chinois : People Mountain People Sea de Cai Shangjun, un deuxième film (« Montgolfière d’argent »). J’ignore si Cai Shangjun a déjà vu des films de Melville, mais cela me paraît probable. Sécheresse de la mise en scène, cadre large et fixe, composition de l’image maîtrisée, violence assumée. La Chine que l’on découvre n’a rien à voir avec la Chine officielle, soumise au pouvoir communiste et à l’économie d’un capitalisme sauvage triomphant. A moins que ce soit le mélange des deux, dont ce film montrerait en quelque sorte la synthèse : Chine du crime et de la corruption, de la misère provinciale et des coups de grisou dans les mines de charbon. Le héros, Lao Tie, est à la recherche de l’homme qui a tué son frère. Le film se déroule à Guizhou, dans le Sud-Ouest du pays, région montagneuse et grise. Le récit linéaire suit l’enquête que mène le personnage principal, ce qui ne va pas sans surprises et de taille. On se demande comment un tel film a-il été possible et comment a-t-il pu passer la censure. People Mountain… ne sera probablement jamais montré en Chine, tant la réalité qu’il montre est dérangeante, à mille lieux des stéréotypes officiels. La dernière scène, après le coup de grisou (sans doute provoqué par le héros) montre un paysage désolé, dévasté, sous une pluie drue et interminable de fines parcelles de charbon. À couper le souffle. Policeman, de l’Israélien Nadav Lapid, sorti en Israël il y a quelques mois, juste avant les manifestations du printemps contre les inégalités sociales, s’est vu interdire au moins de 18 ans. C’est dire qu’il dérange. Le film se déroule selon une sorte de diptyque, le premier suivant les pérégrinations d’une unité anti-terroriste d’élite de la police, le second un groupe de jeunes activistes israéliens animés d’un idéal révolutionnaire. Autant la première partie relève de l’observation juste, disons même clinique, de ce qu’est dans l’imaginaire israélien la virilité et le comportement musclé de soldats ou policiers dûment entrainés au combat, autant la seconde relève d’une vision romanesque et fictionnelle assez improbable. Ces jeunes hommes et femmes méditent leur coup en répétant gestes et discours, avant de passer à l’acte en prenant en otage, dans le sous-sol d’un grand hôtel, deux milliardaires israéliens à qui ils reprochent d’avoir fait fortune, au nom d’un juste partage des richesses. Dans Policeman, l’ennemi n’est ni l’Arabe ni le Palestinien infiltré, il est celui qui se cache à l’intérieur même des frontières linguistiques et culturelles, un autre mais du même. La fin opère la synthèse logique et inéluctable, le groupe d’assaut venant exécuter froidement son travail. Policeman est dérangeant par son sujet même, et cette manière neutre ou objective de scruter la gestuelle des personnages.

Deux autres films m’ont plu : Flying Fish du cinéaste sri-lankais Sanjeewa Pushpakumara, filmé avec une petite caméra numérique, mais très maîtrisé, montrant les dégâts dus à une interminable guerre civile opposant le gouvernement central à la communauté des Tamouls ; et Girimunho (mention spéciale du jury) réalisé par deux cinéastes brésiliens, Helvécio Marins Jr et Clarissa Campolina (prix du jeune public), conte spirituel d’une grande beauté plastique. Le fait que Nantes ait pu montrer autant de bons films, provenant de pays lointains, est une sacrée bonne nouvelle pour le cinéma. Et Nantes est une ville incroyablement belle et vivante, ce qui ne gâche rien…

 Lire un entretien avec Katsuya Tomita et son scénariste Toranosuke Aizawa, dans le numéro de Mai 2011 des Cahiers du cinéma, ainsi que l’article très informé sur le jeune cinéma indépendant japonais de Terutarô Osanaï.