Archive pour le 01.2011

Des initiatives en faveur de Jafar Panahi et Mahammad Rasoulov

dimanche 30 janvier 2011

Au moment où j’écris ces lignes, 20.000 personnes ont déjà signé l’appel en faveur de Jafar Panahi et Mahamad Rasoulov : Il ne doivent pas retourner en prison ! C’est dire l’ampleur du mouvement de protestation et d’indignation devant les accusations fallacieuses et vides de sens dont sont victimes ces deux cinéastes.

Non seulement Jafar Panahi et Mahamad Rasoulov ne doivent pas retourner en prison, mais ils doivent obtenir la garantie de pouvoir librement faire des films. Qu’ils puissent garder les yeux ouverts sur la réalité de leur pays. Qu’ils inventent des histoires, qu’ils filment des paysages, des visages, saisissent des regards, fassent œuvre d’imagination. Il s’agit là d’un droit élémentaire : faire du cinéma est un acte de création, non de destruction. Il semble que les autorités iraniennes, pouvoir politique et pouvoir judiciaire confondus, aient du mal à le comprendre.

 

Parmi les très nombreux commentaires accompagnant la signature de notre appel, en voici quelques-uns, choisis dans plusieurs langues et venant du monde entier :

« The sentences against filmmakers Jafar Panahi and Mahamad Rasoulov should be revoked immediately. This persecution of artists by the Iranian government is a human rights abuse that is unacceptable and will damage Iran’s reputation and cultural relations worldwide ».

« La liberta’ è un bene prezioso. La liberta’ degli artisti che contribuiscono alla cultura e a formare la coscienza civile e democratica lo è ancora di piu ».

« Jafar Panahi doit être libre et doit pouvoir réaliser ses films en toute impunité, dans son pays qu’il aime ».

« If cinema is “language”, then censoring it is a sin against humanity… Free Panahi… »

« This issue was drawn to my attention by my friend and colleague David Robinson, a respected film historian and critic from The Times of London who surely needs no introduction. There are many people in the media such as myself who deeply respect both Iranian civilisation and particular intellectuals/artists such as Jafar Panahi. Please treat Mr Panahi with the fairness that he deserves – and at the same time give Iranian culture a window to the world. Yours is one of the oldest cultures on earth, and the most complex, and the most admirable. Please give us in other countries a chance to understand your culture through great artists such as Mr. Panahi. »

« An artist’s duty is to express artictically that which others don’t feel the courage to express. And one should have the freedom to do such ».

« A travers cette condamnation qui frappe Jafar Panahi, c’est tout le cinéma iranien qui est manifestement visé ».

« De telles sanctions visant des auteurs d’oeuvres de l’esprit sont inacceptables pour toute personne sensée, aussi bien par leur principe que par leur exceptionnelle lourdeur ».

« Un abuso de autoridad. Un atropello a los derechos humanos el que no pueda hacer absolutamente nada. De esa manera, lo esta¡n lapidando »

« A true Republic respect life and liberty ! »

« J’aime le cinéma et la liberté. Donc je signe ! »

« Hommage au courage, mépris des fanatismes »

« La liberté de parole n’a pas de prix. Il faut tous se mobiliser ! »

« I wholeheartedly support this petition and others like it that are calling for the release of Jafar Panahi and Mahamad Rasoulof. We must all encourage our friends, colleagues, and elected officials to campaign and appeal to the Iranian government for the immediate release of both Panahi and Rasoulof ».

« L’Iran est un pays qui doit au contraire être fier d’avoir de tels talents, alors que monsieur Panahi poursuivre son œuvre et fasse rayonner l’Iran, il faut le libérer au plus vite ! »

« I love films of Jafar Panahi. I love iranian cinema. I love movie. I wish their freedom ».

« This man is like your brother, your father or a friend of You. He is a Human and must benefit of the human rights, like them! Let him free please…

« Merci Jafar de lutter et de dénoncer les aberrations du système iranien, nous vous envoyons des fleurs, des sourires, des images, évadez-vous dans votre tête, visualisez votre libération, préparez-nous de beaux films, merci de nous aider à nous sentir sœurs et frères humains debout unis dans la solidarité ».

« Qu’un quelconque pouvoir fasse taire les artistes ne permettra jamais de cacher ce que le pouvoir veut cacher ».

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Des cinéastes du monde entier, des acteurs, des producteurs, des écrivains et des éditeurs, des artistes, des responsables de festivals, d’associations, d’organisations de cinéastes, ont rejoint cet appel en faveur de Jafar Panahi et Mahammad Rasoulov.

Le Festival de Cannes, la SACD et la Cinémathèque française organisent une Conférence de presse, mercredi 2 février 2011 à 17 heures, à la Cinémathèque française (salle Georges Franju). Venez nombreux, pour témoigner votre soutien à Jafar Panahi et Mahammad Rasoulov.

A l’initiative du Festival de Cannes, de la SACD et de la Cinémathèque française : Programmation des films de Jafar Panahi et Mahammad Rasoulov : tous les jours à 18h, du 2 au 28 février à La Cinémathèque française.

Le Ballon blanc, Le Miroir, Le Cercle, Sang et Or, Hors Jeu de Jafar Panahi.

La Parabole et La Vie sur l’eau, de Mahammad Rasoulov.

Les recettes liées à cette programmation seront intégralement versées à l’Association des Amis de Jafar Panahi (en cours de création).

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Mardi 1er février 2011,
à 20h30 : à l’appel du magazine Transfuge, de La Règle du Jeu et du cinéma La Pagode, projection de Hors Jeu de Jafar Panahi, précédée de nombreuses prises de parole. 57, rue de Babylone, 75007 Paris. Métro Saint François Xavier.

Jubilatoire Philippe Katerine

samedi 29 janvier 2011

Mardi dernier, j’ai été à l’avant-première de Je suis un no man’s land, de Thierry Jousse, à l’Arlequin. J’y allais en ami. On a toujours un peu peur d’aller voir le film d’un ami. Peur d’être déçu, de ne savoir quoi dire. Je connais Thierry Jousse depuis plus de vingt ans. Il a été un critique de cinéma fin et intelligent, subtil, jamais dogmatique. Sans ornières, il a toujours su ouvrir des voies nouvelles. Je ne savais rien de son deuxième film, j’y allais à l’aveugle. C’est la meilleure posture : ne rien savoir, et ne croire que ce que l’on voit. J’ai vu et j’ai cru. Je suis un no man’s land m’a épaté par son caractère insolite : à chaque plan, à chaque scène, j’étais en territoire inconnu. On ne devine rien à l’avance, on marche à tâtons, en se guidant à l’aide d’une lampe de poche, dans cette histoire à la fois burlesque et mélancolique. Mené par un personnage désopilant, interprété par Philippe Katerine.

Il y a d’ailleurs, entre le chanteur acteur Philippe Katerine et le personnage du film, une sorte d’équivalence tout à fait originale. Pas de signe égal entre l’acteur et son personnage. Mais une série de nuances infimes. Philippe Katerine est son propre personnage dans le film, un chanteur connu revenant au pays pour constater les dégâts : amitiés trahies, amours abandonnés, parents vieillissant qui se sont habitués à vivre sans lui. En même temps, on se doute bien que le personnage révèle aussi, en partie,  Thierry Jousse lui-même et qu’il est en quelque sorte son double à l’écran. Cette curieuse alchimie, ce mélange indicible où il est rigoureusement impossible de dessiner les frontières entre ce qui appartient à l’acteur, au personnage et au cinéaste, participe beaucoup au plaisir que l’on prend. Rien n’est jamais appuyé, tout est dit et non dit, et il revient au spectateur d’ajouter les lettres, les mots ou les images, qui ne figurent pas de manière explicite dans le film. Comme dans La Roue de la fortune. Je suis un no man’s land est donc un film participatif où le spectateur joue un grand rôle.

Philippe Katerine n’est pas un acteur comme les autres. Son jeu repose davantage sur le silence (avec des moues, des mimiques, des regards) que sur la parole. Dans le film, il ne doit pas dire plus que quelques phrases. Son jeu tient davantage de son physique, une espèce de gros bébé poilu et joufflu, que de sa diction. C’est un acteur subtilement régressif, qui renvoie à une époque ancienne du cinéma. Katerine invente, avec son corps, son propre langage d’acteur. Jubilatoire. Chaque fois qu’il allume une cigarette, il la fume vraiment, en prenant le temps de le faire. Il occupe physiquement le plan. Et lorsqu’il se sert de la petite boite en métal pour y ranger ses mégots, il le fait comme un enfant, avec un léger sourire qui transparaît sur son visage, parce qu’il se souvient que Sylvie (Julie Depardieu, le soir de leur première rencontre dans la forêt), lui a donné cette boite. C’est comme un souvenir, dans le film, d’une scène précédente. Un tout petit signe d’amour, qui ne trompe pas.

Philippe Katerine est magnifique dans le film. Julie Depardieu, apparition nocturne et poétique, l’est aussi à sa manière. Thierry Jousse a filmé leur rencontre sur le mode poétique et amoureux. A mon avis, cela restera dans l’histoire intime du cinéma français. Le couple des parents est formidable : Aurore Clément, légère et bouleversante (par exemple dans la scène où elle coupe les cheveux et coiffe son grand fils, en lui annonçant avec douceur sa maladie), Jackie Berroyer, plus rugueux mais tout aussi énigmatique, bouleversant.

Au fond, de quoi parle ce film ? De la régression infantile. De ce que chaque être humain, à un moment ou un autre, fait retour sur son enfance, sur les lieux familiaux, avec ce sentiment d’étrangeté qui fait naître la mélancolie. Nous reconnaissons les lieux, les êtres, mais nous ne faisons plus partie du paysage ou de l’image. Nous manquons à notre place, celle qui fût la nôtre et où les autres nous attendent encore. Sauf qu’ils ont fini par ne plus nous y attendre, après nous y avoir longtemps espéré. C’est ce que j’ai ressenti en voyant Je suis un no man’s land, film de provincial (Thierry Jousse est de Nantes), revenant non pas tout auréolé de Paris, mais en quelque sorte en catimini. Comme pour dire : voilà, chers Parents, je fais du Cinéma. Je reviens vers vous, et en chemin je me suis perdu dans mon enfance, dans mes rêves et mes cauchemars. A cet égard, tout le début avec l’étonnante Judith Chemla, qui joue la groupie hystérique, est filmé comme dans un film épouvante. Comment avez-vous vécu sans moi ? La question vaut aussi bien pour les parents que pour le paysage. C’est beau de voir Philippe Katerine errer dans une forêt, et se retrouver comme par miracle devant la ferme de ses parents. A cette question muette du fils, le film apporte une réponse originale : on voit le couple Aurore Clément-Jackie Berroyer amoureux comme au premier jour, au fond pas si ému du retour du fils prodigue. Juste ce qu’il faut. L’émotion affleure, elle ne déborde jamais. Tout en nuance. 

Pipe au bec !

samedi 29 janvier 2011

Il s’est passé quelque chose d’important, la semaine dernière à l’Assemblée nationale. Les députés de la Commission des affaires culturelles ont voté à la quasi unanimité une proposition de loi de Didier Mathus et du groupe SRC (socialistes, radicaux et citoyens), visant à « adopter une approche plus souple » de l’application de la loi Evin, la fameuse loi anti-tabac, « afin de concilier les exigences de la loi votée le 10 janvier 1991 avec la protection de la culture ». Cette proposition de loi sera donc prochainement soumise au parlement.

On se souvient de l’affaire de la pipe de Monsieur Hulot, en 2008, au moment de l’exposition que la Cinémathèque française avait consacrée à Jacques Tati (conçue par Macha Makeïeff, commissaire et scénographe, et Stéphane Goudet). L’affiche montrait Hulot sur son solex, pipe à la bouche, avec derrière lui son neveu. Conçue à partir d’un photogramme de Mon Oncle, l’affiche avait été refusée par Métrobus, la société gérant l’affichage dans le réseau du métro. Nous avions dû gommer cette pipe et la remplacer par un moulinet à vent. Cela avait déclenché débats et polémiques, beaucoup s’indignant que l’on retouche ainsi une image. Hulot et sa pipe, pourrait-on dire, est une image patrimoniale, qui appartient à la légende du personnage créé par Tati. On constate aujourd’hui que cela a eu un effet très positif, puisqu’une loi est en sur le point d’être votée, fondée sur un esprit de tolérance.

D’autres interdictions ou censures récentes sont encore en mémoire. La photographie de Jean-Paul Sartre, prise en 1946 lors d’une répétition au théâtre de La P… respectueuse (photo Lipnitzki), utilisée pour l’affiche et la couverture du catalogue de l’exposition organisée par la Bibliothèque Nationale de France en 2005, à l’occasion du centenaire du philosophe : la cigarette que l’écrivain tenait entre ses doigts avait été gommée. Le timbre à l’effigie d’André Malraux, d’après une photo de Gisèle Freund : la cigarette avait été effacée de la bouche de l’écrivain. Il y a quelques mois encore, l’affiche de Coco avant Chanel, réalisé par Anne Fontaine, interdite de métro du fait qu’Audrey Tautou fumait une cigarette. Censure pure et simple, doublée d’une atteinte au droit moral des auteurs.

M. Mathus a fait valoir que si l’intention de la loi anti-tabac était légitime, elle avait été interprétée de « manière extensive. Au-delà de la publicité sur le tabac, ce sont les œuvres culturelles qui ont été remises en cause », a-t-il précisé. Bien lui en a pris. Car on se doute bien qu’il n’entre aucunement dans ces projets culturels, exposition, timbre ou film, de vanter le tabagisme. Mais l’application d’une loi ne doit pas être rétroactive, et son exercice « légal » ne doit pas s’accomplir au moyen d’un acte contrevenant au droit d’auteur. Nous sommes donc sur le bon chemin : Monsieur Hulot pourra de nouveau  circuler la pipe au bec ! Il nous reste à remercier M. Mathus et les membres de la Commission d’avoir ainsi fait preuve de bon sens et d’intelligence.

À mes amis tunisiens

samedi 15 janvier 2011

Il y a maintes façons d’être touché par les événements qui se déroulent en Tunisie. J’aimerais dire en quelques lignes en quoi cela me concerne. Le scénario politique tunisien est totalement inédit et imprévisible. En effet, personne ne pouvait imaginer qu’un régime installé depuis plus de deux décennies, fondé sur l’ordre, la censure et la peur, s’écroulerait aussi vite et de cette manière, sous la pression de la rue et de la société civile. L’homme qui incarnait le pouvoir dans toute sa puissance, puissance familiale, économique, policière et féodale, n’a pas demandé son reste et s’est enfui hier, dans la précipitation la plus totale. La Tunisie, que l’on croyait résignée, inféodée à ce pouvoir omniprésent et omnipotent, s’est révoltée. Elle l’a fait avec courage et persévérance. En moins d’un mois, cette révolte a pris la vitesse de l’éclair. Tout est parti d’un acte insensé, l’immolation de ce jeune vendeur de fruits et légumes, Mohamed Bouazizi, le 17 décembre à Sidi Bouzid. Mort le 5 janvier, ce jeune homme était diplômé, au chômage, en butte à la répression policière. Comme dans une pièce de Brecht. Il ne verra jamais le cours nouveau des choses, mais son acte de désespoir, son sacrifice, aura valeur historique.

Je suis né en Tunisie, j’y ai vécu toute mon enfance. La Tunisie est le pays de mon enfance. L’école primaire, puis les deux premières années de lycée, la plage, le ciné-club où mes parents allaient, ma fréquentation hebdomadaire du cinéma : les westerns, les films avec Jerry Lewis, les péplums de la fin des années 50… Durant l’été 1962, lorsque nous quittâmes le port de Tunis par bateau, je me suis endormi pendant toute la traversée jusqu’à Marseille. Mes parents étaient inquiets. Je m’étais comme absenté du monde, mis entre parenthèse. J’ai vécu ce passage entre deux mondes en m’endormant, pour ne pas le vivre. Je me suis retrouvé à Grenoble, où j’ai vécu les dix années suivantes. Régulièrement, je suis retourné en Tunisie, moins pour des vacances que pour répondre à des invitations amicales : présenter des films, faire partie d’un jury, animer des séminaires.

Lorsque mes parents sont morts, ma mère en 1998, mon père en 2005, nous avons, avec mon frère et mes deux sœurs, été répandre leurs cendres à Sousse, notre ville natale. Cela nous semblait naturel : revenir là d’où nous sommes, pour y laisser les traces éphémères de nos parents. C’est dire l’attachement personnel et familial à ce pays, et à cette ville où nous sommes nés.

Chaque fois que je reviens en Tunisie, c’est toujours avec un peu d’exaltation, de vibration sentimentale. Que vais-je y reconnaître de mon enfance ? La dernière fois, peu après la mort de mon père, j’ai revisité l’école maternelle où ma mère était institutrice et où nous habitions. Discrètement, j’ai pris quelques poignées des cendres de mon père pour les répandre dans la cour de cette école de mon enfance, devenue récemment une école des Beaux-Arts. Une fois encore, j’ai osé demander à visiter l’appartement que nous occupions dans mon enfance et qui surmontait la grande cour ; je suis retourné sur la terrasse d’où, enfant, j’aimais timidement me montrer, voyant les fillettes tunisiennes lever leurs yeux jusqu’à moi en riant et criant : « Oh, le fils de la maîtresse ! ». Enfance heureuse et douce, insouciante. L’odeur du jasmin.

Il y a chez les Tunisiens, je veux parler de mes nombreux amis là-bas, cette douceur et cette joie de vivre, cette manière de vivre profondément pacifique. Les dernières fois où je les ai revus à Tunis, j’ai ressenti comme une profonde résignation : c’était comme s’ils avaient intégré dans leur tête ou dans leur esprit la loi du silence imposée par le régime policier de Ben Ali. J’ai une pensée toute spéciale pour les cinéastes tunisiens, qui n’ont jamais renoncé à faire leurs films, en dépit des difficultés multiples, non seulement économiques mais liées à la censure. Nouri Bouzid, combattif et courageux, rugueux (L’Homme de cendres, Les Sabots d’or, Bezness, Making of, le dernier film), Taieb Louhichi (Layla, La Danse du vent), Mahmoud Ben Mahmoud (son premier film, Traversées, réalisé en 1983, avait marqué une date dans l’histoire du cinéma tunisien moderne ; Poussière de diamant, Les Siestes Grenadine), Ridha Béhi (Soleil des hyènes, Les Hirondelles ne meurent jamais à Jérusalem, The Magic Box), Nacer Khemir, cinéaste et conteur, poète (Les Baliseurs du désert, Le Collier perdu de la Colombe), Férid Boughedir, facétieux et intelligent, rusé (Halfaouine, Un été à la Goulette), Mohamed Zran (Essaïda, Le Prince, ses films documentaires : Le Chant du millénaire, Being Here), et bien sûr Moufida Tlati, la réalisatrice des Silences du palais et de La Saison des hommes. Je pense à Nadia El Fani, qui vit à Paris, cinéaste et documentariste, mais aussi militante féministe très battante, dont nous avions montré en avant-première à la Cinémathèque il y a deux ans le beau film qu’elle avait réalisé sur son père, Ouled Lénine (« Les enfants de Lénine »), militant communiste tunisien. Je pense aussi à Dora Bouchoucha, productrice indépendante et infatigable organisatrice des Journées Cinématographiques de Carthage, obsédée par la formation des scénaristes des pays du Sud (elle préside cette année le Fonds Sud), à mon ami Tahar Chikhaoui, enseignant de cinéma à l’Université de Tunis et critique de cinéma, un homme doux et intelligent, très fin, avec qui il est toujours très agréable de parler. Combien de fois avons-nous animé ensemble des stages de formation de jeunes Tunisiens au cinéma ? Car c’est aussi cela, le paradoxe tunisien : l’éducation, la formation, l’apprentissage, le fait que cette jeunesse tunisienne a du goût et est avide de connaissances, parce qu’elle est la plus éduquée de tout le monde arabe. Mais elle connaît le chômage, les difficultés économiques, la censure, les frustrations nées d’un régime qui empêchait jusqu’à hier l’expression libre. Pendant des années, elle a rongé son frein, attendant de pouvoir enfin s’exprimer. Depuis quelques jours, elle le fait à travers internet, les blogs, la rue. Nous ne l’avions pas prévu. Cela ne m’autorise aucunement à faire un commentaire politique – quelle légitimité aurai-je ? Juste l’envie de saluer les cinéastes amis, les critiques, les responsables d’associations culturelles : pour eux la vie va changer. Dans quel sens ? À eux d’en décider. Jusqu’à hier, ils étaient contraints au silence ou à la prudence. Désormais ils vont pouvoir faire la preuve de leur talent et de leur imagination. Librement.

Hitchcock, Hitchcock, Hitchcock

mercredi 5 janvier 2011

La rétrospective Hitchcock démarre aujourd’hui à la Cinémathèque. Et elle a commencé hier à l’Institut Lumière à Lyon. Cela n’est pas un hasard, mais le fruit d’une concertation amicale et fructueuse entre les deux institutions. La décision a été prise de longue date. Lorsque Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière, m’a alerté, il y a plusieurs mois, à propos de la parution à venir d’une nouvelle biographie consacrée à Alfred Hitchcock, après celle qu’avait écrite Donald Spoto en 1983, parue en 1989 sous le titre : « La face cachée d’un génie, la vraie vie d’Alfred Hitchcock ». Je n’ai pas encore lue celle de Patrick McGilligan, qui sort dans quelques jours chez Actes Sud/Institut Lumière, dont on dit déjà le plus grand bien. Son titre est déjà plus musical, poétique, moins tapageur que celui de D. Spoto : « Alfred Hitchcock : Une vie d’ombre et de lumière ». Car je ne crois pas un seul instant que la vie d’Hitchcock ait été scandaleuse. Un homme qui a tant travaillé, fait tant de films (plus de cinquante, sans compter les séries pour la télévision), a nécessaire été occupé, préoccupé par son travail, qui prenait chez lui la forme véritable d’une obsession. Hitchcock était un homme qui allait tous les matins à son travail, chez Universal où il avait son bureau. Qu‘il ait eu des fantasmes, qu’il ait fait de nombreux rêves, et à mon avis davantage encore de cauchemars, c’est à n’en pas douter : toute son œuvre est traversée par le rêve et le cauchemar, mais de là à le jeter en pâture comme le faisait Spoto… Une vie d’ombre et de lumière, oui sans doute, car Hitchcock, sous l’influence de l’expressionnisme allemand qui marqua sa jeunesse, était effectivement un artiste de l’ombre et de la lumière. La métaphore vaut d’être filée à l’infini.

Plusieurs journalistes m’ont demandé ces derniers jours pourquoi la Cinémathèque programmait Tout Hitchcock. J’ai répondu aussitôt : Mais pour le plaisir ! Oui le plaisir, s’agissant d’Hitchcock, me paraît un argument suffisamment simple et éloquent, pour justifier une telle programmation étalée sur deux mois – je rappelle qu’il s’agit de l’intégrale du cinéaste. Au-delà du plaisir, la réflexion, la découverte de films moins vus, voire inconnus, et ce sentiment évident que personne n’a définitivement fait le tour d’une œuvre aussi dense, aussi complexe, aussi séduisante et terrifiante. Aussi inventive sur un plan formel. Je parie aussi que de très nombreux jeunes (et moins jeunes) admirateurs du cinéma d’Hitchcock n’ont pas toujours vu ses films sur grand écran, mais uniquement à la télévision ou grâce au DVD. Cette rétrospective est donc l’occasion de les découvrir dans la salle Henri Langlois, et c’est peu de dire qu’on y gagne largement au change : Hitchcock est un tel génie des effets visuels, que l’impact de ses plans est autrement plus fort, plus effrayant, lorsque l’on est spectateur dans une belle salle.

Il m’est donné de faire une conférence, lundi 10 janvier, et j’ai choisi d’aborder Hitchcock sous un angle assez particulier : comment le « Hitchcockisme » – terme assez barbare, j’en conviens – s’est imposé au sein de la critique française au début des années cinquante, via les Cahiers du cinéma. Ce qu’il est intéressant de retracer, c’est au fond le combat de quelques-uns, Rohmer en tête, mais aussi Alexandre Astruc, Rivette, Chabrol, et bien sûr Truffaut, pour imposer Hitchcock comme un auteur, à l’égal de ces cinéastes alors vénérés : Renoir, Rossellini et Lang. Combat, parce qu’il y avait de fortes résistances, à accepter de considérer Alfred Hitchcock comme un auteur de films.

Comme tous les cinéphiles, j’ai lu il y a fort longtemps le Hitchcock-Truffaut dans sa première édition, parue en 1966 chez Robert Laffont : « Le cinéma selon Hitchcock ». Format carré, très illustré, mise en page élégante. Ce livre était le premier du genre, à décliner ainsi sous la forme d’un très long entretien, film par film, où les questions techniques, de scénario, de mise en scène, de choix d’acteurs, étaient abordées avec intelligence, de manière concrète, à partir d’une connaissance inouïe de l’œuvre d’Hitchcock. La dernière édition en date, revue par Truffaut en 1983, est disponible chez Gallimard.

En 1992, tandis que nous réalisions un long métrage documentaire sur Truffaut, Michel Pascal et moi étions aux Films du Carrosse, les bureaux qui abritaient alors la société de production de Truffaut. En ouvrant par curiosité une armoire située dans le couloir de l’entrée, juste en face du bureau qu’occupait Truffaut jusqu’à sa mort en octobre 1984, nous fûmes intrigués par une grosse boîte d’archives en carton. À l’intérieur, plusieurs boîtes contenant des bobines sonores. Nous en plaçâmes une sur notre Nagra, et furent étonnés, ébahis, bouleversés d’entendre soudain la voix d’Hitchcock, puis celle de Truffaut, et entre les deux celle d’Helen Scott qui leur servait d’interprète : c’étaient les fameux entretiens qu’avait réalisés Truffaut en août 1962, dans le bureau d’Hitchcock à Universal. Un extrait figure dans ce documentaire : François Truffaut : Portraits volés.

Quelques années plus tard, en 1999, année du centenaire d’Alfred Hitchcock, je suis retourné aux Films du Carrosse avec une idée en tête : concevoir une série d’émissions à partir de ces bandes sonores. Madeleine Morgenstern m’a accueilli, avec sa grande gentillesse. Je lui ai dit mon idée, elle m’a laissé faire et même encouragé. J’ai embarqué cette grosse boîte d’archives contenant la cinquantaine de bandes sonores, et j’ai filé en voiture jusqu’au bureau de Laure Adler, à France Culture, maison qu’elle dirigeait alors. J’avais demandé à mon ami Nicolas Saada d’être complice : non seulement il parle parfaitement anglais, mais il connaît et admire le cinéma d’Hitchcock, périodes anglaise et américaine confondues. Pour convaincre Laure Adler, nous avons fait le même geste que celui que nous avions fait, sept ans auparavant, avec Michel Pascal : placer une des bandes sonores sur un magnétophone. Le son était impeccable, Laure Adler enthousiaste, et nous nous sommes mis au travail pour concevoir une série de 25 émissions ou modules de 26 minutes, à partir de ce matériel original, qui avait servi de base à l’édition du livre d’entretiens conçu par Truffaut.

Cette série existe sur internet, vous pouvez l’écouter en allant sur :

http://trombonheur.free.fr/Hitchcock-Truffaut/

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 La vidéo de la Conférence « Comment pouvait-on être Hitchcocko-Hitchcockien » ?