Chère Bulle Ogier…

Posté dans Cinéma le 10.05.2012 par serge toubiana

Costa-Gavras, Bulle Ogier et Serge Toubiana lors de la soirée d’ouverture de la rétrospective le 9 mai 2012 à La Cinémathèque française
Ma chère Bulle,

Je souhaitais vivement cet hommage à la Cinémathèque, j’en avais depuis longtemps le désir. C’était pour moi une certitude : montrer, films à l’appui, que tu es une actrice qui compte énormément dans le cinéma, dans l’histoire du cinéma. On ne rend hommage qu’à ceux qui ont donné, et qui continuent de donner… Ma certitude est aussitôt suivie d’une interrogation : Bulle ? Tu es pour moi un point d’interrogation. A la fois une évidence, et une énigme. Il y a des acteurs qui jouent pour exister ou faire exister leur personnage, pour crever l’écran ou pour qu’on s’identifie à eux. D’autres sont là de passage, en s’excusant presque d’y être. Ils effacent toute trace. Comme une apparition. Alors, comment faire la part des choses ?

Hier, au téléphone, tu m’as dit : « Il faut me bouger, pour que je sorte de chez moi. » Nous avons organisé cette rétrospective pour que tu bouges et que tu sortes de chez toi. Et tu es là, avec nous, parmi nous. Et cela nous rend heureux.

L’autre chose que tu m’as dite, et que tu n’oseras pas redire ce soir, c’est : « Dommage que Barbet soit absent, Barbet c’est quand même un pilier… » Si Barbet est absent, c’est qu’il est retenu auprès de sa vieille maman à Ibiza. C’est vrai qu’il te manque : il nous manque. Il fait partie de ta vie, ta vie d’actrice et ta vie de femme. Heureusement, nombreux sont les amis venus ce soir pour être à tes côtés, t’entourer de leur admiration, de leur affection.

Tu as joué dans plus de 100 films. On ne les citera pas tous. On ne citera pas non plus tous les metteurs en scène qui t’ont confié des rôles. Certains ont davantage compté, avec lesquels tu as récidivé. Bien sûr, Jacques Rivette, dont nous saluons la présence parmi nous.

Tu es née en quelque sorte avec le cinéma moderne. Tu as été de toutes les expériences, souvent limites, mais nombreuses, au cours des années 60 – 70, et suivantes : avec Marc’O, Rivette, Téchiné, Buñuel, Barbet Schroeder, Daniel Schmid, Werner Schroeter, Edouardo de Gregorio, Manoel de Oliveira, Rainer Fassbinder, et bien sûr Marguerite Duras. Tu as traversé ces expériences, au cinéma comme au théâtre, telle une somnambule. Somnambule : avec un l ou 2. Poésie, enfance, innocence, discrétion, tout cela efface le travail de l’actrice, pour le rendre sous forme d’un miracle qui fait ta grâce et ta distinction, ta singularité. Qui fait aussi ta douceur et ton entêtement. Douceur féminine, entêtement enfantin à continuer à explorer le jeu et le mystère du jeu. Avec Pierre Clémenti, Jean-Pierre Kalfon, Jean-François Stévenin, Juliet Berto, Bernadette Lafont, Marie-France Pisier, tu as incarné, d’une façon presque documentaire, la génération pré- et post-68, ses croyances et ses désillusions. Cela n’a jamais eu, en aucune manière, l’allure d’un programme. Juste une incarnation, une manière de jouer, mais aussi de s’absenter du jeu – ce que Buñuel a si justement capturé en te regardant dans Le Charme discret de la bourgeoisie.

Nous avons choisi ensemble Le Pont du Nord, tourné en 1981, pour ouvrir cet hommage. Après pas mal d’hésitation. Ce film a quelque chose de particulier, qui t’empêche de le revoir, de le réentendre. Trop douloureux, m’as-tu dit. Je peux comprendre. Tu as été prise dans un double mouvement, celui de vouloir le montrer, tout en assumant de ne pouvoir le revoir. Un désir et une peur, une crainte due à la douleur de revoir. Nous avons, toutes et tous, ce soir, une pensée envers Pascale, si présente dans ce film, et si douée.

Bulle Ogier dans Duelle de Jacques Rivette

L’Amour fou, Out One, Céline et Julie vont en bateau, La Bande des quatre, Duelle, Ne touchez pas la hache : rarement une actrice aura autant tracé son chemin dans le désir ou le regard d’un metteur en scène. Rivette encore. Comme pour chacun, il y a toujours un début. Tu as commencé par un court métrage de Jacques Baratier, Voilà l’ordre, où apparaissent Adamov, Audiberti, Roger Blin, César, ou encore Boris Vian. Film décapant, libre, qui saisissait ce moment de créativité et de folie des années 50, hors des sentiers battus.

Puis il y a eu Les Idoles de Marc’O, grand film de sismographe, qui enregistre le tremblement d’une époque, ses vibrations, ses gestuelles, ses pulsations musicales, son travail sur le langage. La vie en quelque sorte. Un cinéma pauvre, mais incroyablement vif et à vif, collectif.

Il y a La Salamandre, d’Alain Tanner, et l’inoubliable Rosemonde, incarnation poétique du refus : refus du monde de la consommation, refus de l’aliénation et du travail à la chaîne. Refus instinctif et entêté.

Et il y a le reste, un cheminement incroyablement créatif qui fascine. Une carrière en ricochets : un film en appelle un autre… Un cinéaste crée le désir chez un autre. Et toi, au centre. Je n’oublie pas de mentionner Allio, Lelouch, Ruiz… Quelques noms de cinéastes, femmes et hommes, qui reconnaissent en toi une filiation, un lien avec le cinéma de la rêverie et de la douceur. Xavier Beauvoix, Emmanuelle Cuau, Olivier Assayas, Tonie Marshall, Julie Lopez-Curval, Sophie Fillières, Noémie Lvovsky, Marion Vernoux, Jean-Paul Civeyrac, Stéphane Metge, j’en oublie… Cinéma, théâtre, passage de l’un à l’autre. Alliances et fidélités : Chéreau, Régy, Luc Bondy… Chère Bulle, notre flocon d’or.

 Jeudi 10 mai, à 19h30: Paulina s’en va, le premier film d’André Téchiné, 1969, présenté par Bulle Ogier et André Téchiné. Copie neuve.

Samedi 12 mai, à 14h30 : Maîtresse de Barbet Schroeder (1976), avec Bulle Ogier, Gérard Depardieu et André Rouyer. projection suivie d’un dialogue avec Bulle Ogier, animé par Bernard Benoliel, en présence de Xavier Beauvois.

Jeudi 17 mai, à 19 heures: Les Idoles de Marc’O, présenté par Bulle Ogier et Marc’O. 21h30 : L’Archipel du Cas’O, de Sébastien Juy (2011), présenté par Bulle Ogier et Sébastien Juy.

Dimanche 20 mai, à 17h15 : Terre étrangère de Luc Bondy (2011), présenté par Bulle Ogier et Luc Bondy.

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Conversation avec Alain Cavalier

Posté dans Cinéma le 28.04.2012 par serge toubiana

J’ai mis longtemps à convaincre Alain Cavalier d’accepter l’hommage que lui rend depuis jeudi la Cinémathèque française en programmant jusqu’au 9 mai tous ses films. Il hésitait, repoussait à plus tard, ou bien faisait le mort. La forme ne lui convenait pas, ou ce n’était pas le bon moment. Comme c’est l’homme le plus courtois que je connais, il ne me disait pas non, craignant de me faire de la peine, mais repoussait à plus tard. Il fallait faire preuve de patience.

Un jour, je l’ai invité à déjeuner dans un bistrot proche de la Cinémathèque, le Cartouche Café, où nous avons désormais nos habitudes. Et l’affaire s’est faite : non pas une rétrospective, encore moins un hommage, mais une conversation. Surtout, éviter l’embaumement. Voilà, je veux être là, présent tous les jours, présenter chacun de mes films aux spectateurs, en faire la préface. D’ailleurs, je souhaite m’installer durant douze jours dans une chambre d’hôtel à Bercy, comme si j’étais un visiteur étranger. Top là !

Jeudi soir, Alain Cavalier a présenté devant une salle comble Martin et Léa, un film bouleversant qu’il a réalisé en 1978, puis La Rencontre (1996), deux films qu’il avait choisis de mettre en vis-à-vis, ou plutôt en regard, parce que ce sont deux films sur la rencontre amoureuse, pour inaugurer cette « conversation ». Jusqu’au 9 mai, le public a rendez-vous quotidiennement avec le cinéaste. Il s’agit bien de montrer l’œuvre intégrale d’Alain Cavalier, films et suppléments, bonus, petits films se présentant sous forme de messages, de préfaces ou de commentaires. Alain Cavalier prend la parole avant chaque projection (justement, pour « préfacer » ses films), dialogue après, et assiste au fond de la salle aux projections, ce qu’il ne fait jamais d’ordinaire. Une chance pour les spectateurs de la Cinémathèque ! Du coup, cette « rétrospective » est devenue un acte vivant, j’ose dire militant, en effet une conversation « non stop » avec le public, une manière originale de revisiter l’œuvre, d’évoquer le passé en en parlant au présent.

Je n’étais pas le seul à remarquer combien Alain Cavalier était ému en rejoignant le devant de la salle, après la projection de Martin et Léa. Bouleversé d’avoir revu ses deux acteurs magnifiques, Isabelle Ho et Xavier Saint-Macary, un vrai couple dans la vie, interprétant les personnages principaux du film, morts tous les deux quelques années plus tard, en pleine jeunesse. Le couple est bouleversant dans le film, lui un peu gauche, maladroit, elle souveraine dans sa beauté sombre. Ce qui traverse le cinéma d’Alain Cavalier, c’est la manière incroyable qu’il a de filmer l’intime. A la fin de Martin et Léa, Isabelle Ho est enceinte, Xavier Saint-Macary caresse avec douceur son ventre rond, plein d’une fille à venir. L’intime inclue le rapport amoureux bien sûr, mais aussi le rapport aux objets, à la nature, à l’infiniment petit (voir La Rencontre, celle d’Alain Cavalier avec Françoise Widhoff).

En acceptant d’être présent à la Cinémathèque, Alain Cavalier a émis un autre vœu, celui de réaliser chaque jour un film court, avec sa petite caméra numérique dont il ne se sépare jamais, et de le « poster » sur le site internet de la Cinémathèque. Je vous invite à vous rendre sur le site www.cinematheque.fr Vous y découvrirez les premiers « messages » que nous envoie le cinéaste. Comme des cadeaux.

Hier, le film d’une minute et douze secondes qu’il nous a offert, revêt pour moi une valeur sentimentale, et surtout symbolique incroyable. Voilà, c’était un jour de juin 2005. Nous étions à peine installés dans le bâtiment de Frank Gehry, 51 rue de Bercy. La Cinémathèque était encore inachevée, nous préparions activement l’ouverture au public, prévue pour fin septembre 2005. Alain Cavalier m’avait dit qu’il serait heureux de visiter les lieux, encore vides. Je l’avais convié et l’avais amené jusqu’à l’entrée de la salle Henri Langlois, celle-là même nous étions 400 à l’applaudir jeudi soir. La salle était à peine achevée, les fauteuils bleu nuit installés, la cabine prête à projeter des films. Mais aucun n’avait encore était projeté, et aucun spectateur ne s’était encore assis dans cette salle. Le lieu était vierge de toute image. Alain Cavalier s’est mis dans l’entrebâillement de la porte, il n’a pas voulu pénétrer dans la salle, ce qui aurait sans doute été pour lui une sorte de sacrilège. Il m’a demandé s’il pouvait filmer. Évidemment ! Et il a filmé, juste une minute, la salle noire, puis éclairée, tandis que nous murmurions notre enthousiasme, complices. C’est la première image, l’acte de baptême de la salle Henri Langlois. Un moment sacré. Allez voir sur www.cinématheque.fr Un vrai cadeau !

Samedi 28 avril, Alain Cavalier présentera La Chamade à 19 heures, et L’Insoumis à 21h30.

Dimanche 29 avril, Vies à 19heures, Le Filmeur à 21h30.

Pour visionner les films réalisés chaque jour par Alain Cavalier, aller sur : http://www.cinematheque.fr/fr/dans-salles/hommages-retrospectives/alain-cavalier-cinemathe.html

Antonio Tabucchi, écrivain et cinéphile

Posté dans Cinéma le 26.03.2012 par webmestre

En disparaissant hier, à l’âge de 68 ans, Antonio Tabucchi laisse un vide immense. Il était un grand écrivain, un grand écrivain contemporain qui rendait compte à sa manière, c’est-à-dire sur le mode poétique et fictionnel, de l’état du monde. De notre monde. Il écrivait et son écriture avait valeur d’engagement. C’est en étant pleinement un écrivain contemporain qu’il s’engageait. Les passions et les querelles du monde ne lui étaient pas étrangères, il les prenait à bras le corps, ne voyant jamais les choses de haut mais vivant dans une perpétuelle confrontation intellectuelle, spirituelle et politique, avec les événements et le bruit du monde. Un grand écrivain, oui, à n’en pas douter. Dont l’œuvre littéraire, cohérente et intime (Nocturne indien, Requiem, Pereira prétend, Tristano meurt, Le temps vieillit…), continuera de vivre et de toucher de nombreux lecteurs à travers le monde.

Antonio Tabucchi était italien, né à Pise en 1943. Mais il avait élu domicile à Lisbonne où il rencontra sa femme, Marie-Josée de Lancastre, sa complice. Tabucchi vivait aussi à Paris, en Inde et ailleurs. Il voyageait et partageait son temps entre plusieurs villes, plusieurs pays, et plusieurs langues. C’était un homme multiple et pourtant cohérent, intègre. C’était un écrivain voyageur, qui écrivait en italien sa langue natale, parlait couramment portugais, français, anglais. Il avait ce don des langues, ce don d’être ici et ailleurs, de passer d’une langue à l’autre. Et d’y être à la fois le même et un autre. Il était Antonio Tabucchi, homme cultivé et charmant, mais aussi le double ou l’ombre de celui qu’il admirait et dont il avait fait le héros de son œuvre, Fernando Pessoa. Sa culture était immense, jamais cuistre, toujours élégante et offerte en partage à l’interlocuteur. Parler avec lui était un vrai plaisir démocratique. Car il savait écouter, vous écouter. Nous nous sommes croisés il y a quelque temps dans un aéroport, il rentrait chez lui, venant d’un pays lointain où il était allé faire des conférences, je me rendais à l’étranger pour le développement d’un projet.

J’aimerais dire qu’il fut aussi, et profondément, un cinéphile et un ami du cinéma. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma, Nocturne indien par Alain Corneau, Requiem par Alain Tanner, entre autres. Le cinéma faisait partie de la culture profonde d’Antonio Tabucchi. Ce dernier était venu à plusieurs reprises à la Cinémathèque, répondant à notre invitation. Je garde en mémoire ce moment inoubliable d’un dialogue avec Manoel de Oliveira, le 3 juillet 2008. Moment d’une grande douceur et d’une grande délicatesse intellectuelle, où transparaissait chez Tabucchi l’intelligence poétique et l’admiration juvénile pour le maître, le vieux Manoel, natif de Porto. Leur dialogue avait commencé après la projection enchanteresse du premier film de Manoel de Oliveira, Douro, Faina Fluvial réalisé en 1931. Le passé, ce temps du cinéma muet que Manoel de Oliveira portait sur ses épaules de jeune cinéaste, le passé disai-je devenait du présent, par la magie des mots. Moment magique, que l’on peut retrouver sur internet, en allant sur le site de la Cinémathèque française. L’autre moment, plus récent, ce fut lors de la rétrospective consacrée à Alain Tanner, avec la présentation de Requiem. Au-delà de l’adaptation du roman de Tabucchi, le cinéma de Tanner est lié à cet écrivain et à son monde : même amour du Portugal – l’admirable Dans la ville blanche -, même recherche d’un lieu idéal (ce qu’on appelle l’utopie), et même présence parmi nous des fantômes.

Antonio Tabucchi était un être précieux.

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Hommage à Pierre Schoendoerffer

Posté dans Cinéma le 14.03.2012 par serge toubiana

Dimanche après-midi, je suis allé rendre visite à Pierre Schoendoerffer à l’hôpital militaire de Percy à Clamart. Pat sa femme m’a accueilli très gentiment, elle était calme, pleine de sang froid. Il y avait là ses deux fils, Frédéric et Ludovic, sa fille Amélie, ses petits-enfants et des proches. Chacun à tour de rôle allait dans la salle où Pierre était hospitalisé. Puis est arrivée Florence Darel, son actrice de Là-Haut, le dernier film réalisé par Pierre Schoendoerffer en 2003. Florence lui parlait de près, prenant tendrement sa main et caressant son visage. Pierre était sous perfusion, dans l’impossibilité de parler. Mais il s’exprimait avec les yeux et saluait notre présence. Seul son regard transmettait ses sentiments. Pendant ce temps, à la télévision, le meeting de Sarkozy à Villepinte…

Pierre Schoendoerffer était maigre, mais il a toujours été maigre, d’une minceur militaire. Je me souviens qu’à Los Angeles, il y a un an, nous étions toute une bande à nous promener dans les rues de Venice. Nous avions aperçu un magasin de Levi’s, et Pat me disait que Pierre allait devoir se choisir un pantalon taille garçonnet. Il était impeccable dans son jean’s noir, et sur la veste en jean noire le petit liseré rouge et vertical portant la marque Levi’s remplaçait en quelque sorte presque avantageusement la Légion d’Honneur. Qu’il porte le jean’s ou le blazer, Pierre avait l’allure d’un gentleman.

Nous étions à Los Angeles à l’invitation de COL COA, le festival de films français organisé chaque année par le Fonds Culturel Franco Américain à la Director’s Guild, pour présenter La 317è Section, que nous avions restauré avec StudioCanal et l’aide du Fonds Culturel Franco Américain. Pierre était très fier de cette restauration, qu’il avait supervisée avec son ami Raoul Coutard, le directeur de la photographie. Les deux hommes s’étaient connus en Indochine en 1954. Le lien entre eux était indéfectible.

J’ai depuis longtemps une grande admiration pour Pierre Schoendoerffer, dont l’univers m’est pourtant très éloigné. Je n’ai pas fait mon service militaire, ayant été exempté à la fin des années 60 – appartenant à une classe d’âge trop nombreuse, m’avait-on dit. Cela ne m’a pas empêché de voir dans La 317è Section le plus beau film de guerre du cinéma français. On y voit une patrouille en chemin, traversant les lignes ennemies, évitant les embuscades, surmontant les intempéries, l’eau, la boue et la dysenterie, allant vers la défaite. Chaque geste, chaque détail sonne juste, car le film est l’expression directe, copiée collée, de celle vécue par Pierre Schoendoerffer lui-même lorsqu’il était correspondant de guerre en Indochine. Que la reproduction soit impeccable, soit, cela ferait déjà de La 317è Section un grand film. Mais il y a aussi cette manière de filmer la souffrance des hommes et leur cheminement vers la mort. Filmer la défaite et la chute de l’empire colonial, tel aura été le cœur ou le noyau de l’œuvre de Pierre Schoendoerffer cinéaste, fortement inspiré par Joseph Conrad dont il faillit adapter Typhon – tout était prêt, le tournage était imminent lorsque tout capota, causant la profonde déception de Pierre. Son Diên Biên Phu, réalisé en 1992, est en quelque sorte l’épopée d’une défaite, filmée et racontée dans sa geste.

Il y a quinze jours, j’étais à Roubaix pour un concert de musiques de films de Georges Delerue, mort il y a tout juste 20 ans, natif de Roubaix. Soirée magnifique au Colisée, nous étions plusieurs amis à entourer Colette Delerue. L’Orchestre national de Lille, dirigé ce soir-là par Dirk Brossé, a joué le Concerto de l’Adieu, avec Hrachya Avanesyan au violon. Je crois sincèrement que c’est la plus belle musique de film au monde. L’incarnation même de la grâce. Et c’est pourtant une musique d’accompagnement d’un film de guerre. C’est là tout le paradoxe du cinéma de Pierre Schoendoerffer. Il a filmé la guerre, sa guerre. Et il y a mis des sentiments d’une profondeur extrême, qui fait que chacun, n’importe qui, peut s’y reconnaître, sans pour autant faire allégeance à l’armée ou au militarisme. C’est ce qui fait la grandeur de ses films.

Dimanche, j’ai raconté la soirée de Roubaix à Pierre et je lui ai dit que cette musique de Georges Delerue était incroyable de beauté. Son regard s’est illuminé, il ressemblait à un enfant. À la fois triste et nostalgique, mais profondément ému, comblé. Pierre Schoendoerffer mérite tous les éloges, car il a fait une œuvre.

Ses obsèques seront célébrées lundi 19 mars à 10 heures du matin, dans la cathédrale Saint-Louis des Invalides. Elles seront suivies d’une cérémonie au cours de laquelle les honneurs militaires lui seront rendus.

En 2007, la Cinémathèque française avait organisé la rétrospective complète des films de Pierre Schoendoerffer. En 2010, nous avions entrepris la restauration de La 317è Section. Pour en savoir plus, je vous invite à ouvrir ces liens:

21 novembre 2007 : discours de Pierre Schoendoerffer pour l’ouverture de sa rétrospective à la Cinémathèque française

21 novembre 2007 : dialogue avec Pierre Schoendoerffer après la projection de la 317ème Section

Tim Burton à La Cinémathèque française (bis)

Posté dans Cinéma le 5.03.2012 par serge toubiana

La Cinémathèque française a souhaité offrir au plus grand nombre la possibilité de rencontrer Tim Burton, à l’occasion d’une signature du catalogue de l’exposition et du livre « L’Art de Tim Burton », qui s’est déroulée dimanche 4 mars à partir de 14 heures. La séance a duré plus de 2h45.

Malheureusement, il n’a pas été possible de prolonger encore cette longue séance. La Cinémathèque française est sincèrement désolée de ne pas avoir pu satisfaire tous ceux qui n’ont pu faire dédicacer leur livre, et les invite à retrouver Tim Burton en direct sur cinematheque.fr et sur arte.tv pour la retransmission ce lundi 5 mars à 15h de sa Master Class.

Tim Burton a tenu à adresser un message d’amitié à tous ses admirateurs.

Salut l’Artist !

Posté dans Cinéma le 27.02.2012 par serge toubiana

Oui, salut l’artiste, ou The Artist ! C’est en effet une première dans l’histoire du cinéma, qu’un film d’initiative française remporte 5 Oscars. Du jamais vu. Cet exploit, The Artist de Michel Hazanavicius l’a accompli. Les 5 récompenses obtenues dimanche soir à Los Angeles sont parmi les plus prestigieuses : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur (Jean Dujardin), meilleure musique originale (Ludovic Bource) et meilleurs costumes (Mark Bridges). 5 autres Oscars ont été décernés à Martin Scorsese pour son film Hugo Cabret, des récompenses plus techniques (photographie, décors, effets spéciaux, mixage et montage son) – ce qui n’est pas rien à Hollywood où règne le culte de la technique et des effets spéciaux. Mais cela en dit long sur l’importance historique du succès remporté par The Artist, dont la carrière internationale s’ouvre désormais comme un boulevard.

Si l’on additionne les Oscars de The Artist à ceux de Hugo Cabret, soit 10 au total, on peut dire que le cinéma du patrimoine sort largement gagnant de cette 84è édition des Oscars. The Artist célèbre le glorieux cinéma muet des années 20, juste avant l’avènement du parlant, quand le film de Scorsese rend hommage en 3D à Georges Méliès, l’inventeur des trucages et des effets spéciaux au cinéma, sur le dernier versant de sa vie, lorsque, ruiné, il vendait des jouets àla gare Montparnasse. George Valentin, le sémillant personnage incarné par Jean Dujardin, star du muet, est lui aussi promis au déclin et à l’oubli. Son art, sa gestuelle et ses mimiques sont condamnés par l’arrivée des « talkies » en 1927. Même son chien, Uggy, est triste de voir son maître en pleine déprime. Heureusement,la belle Peppy Miller (incarnée par Bérénice Bejo) veille sur lui et lui propose de composer un duo d’enfer pour danser dans des comédies musicales, un genre qui fera florès dans les années 30 à Hollywood.

Il y a ainsi une sorte de correspondance ou de fil rouge entre les deux films primés lors de la cérémonie des Oscars. Ce fil rouge, c’est l’histoire du cinéma. Il n’était pas dit à l’avance que le film de Michel Hazanavicius ferait une telle unanimité. Au départ, il y a le pari fou de réaliser un film en noir et blanc rendant hommage au burlesque des années 20, en en proposant la réplique exacte, avec ce que cela suppose d’observation des moindres détails, composition des plans, rythme, décors, costumes, etc. Cela impliquait surtout que les acteurs se mettent au diapason en jouant à l’ancienne, c’est-à-dire en amplifiant leurs émotions par les yeux, les jeux de regard, le corps, les gestes, sans tomber dans la grimace. Jean Dujardin et Bérénice Bejo y sont parvenus, de même que tous les rôles secondaires et jusqu’au moindre figurant. Il fallait que ce soit un réalisateur français, deux acteurs principaux français, un producteur français (en l’occurrence Thomas Langmann, qui a pris le risque de produire ce film, quand d’autres n’y ont pas cru), qui se lancent dans cette aventure, faisant de The Artist un film d’inspiration française. The Artist n’existerait pas sans l’évidente cinéphilie qui y est à l’oeuvre, ce culte véritable envers le cinéma américain à son âge d’or, le burlesque. Ce qui n’est pas français dans The Artist, c’est la langue : le film est muet, les quelques mots prononcés sont anglais, et c’est indéniablement l’absence de langue qui permet au film de toucher tous les publics. Il n’y a rien à reprocher à Michel Hazavanicius, après tout, il n’a fait que contourner intelligemment le principal obstacle qui freine d’ordinaire le rayonnement des films français à l’étranger. Et tout particulièrement aux Etats-Unis, où règne le protectionnisme culturel. Le succès de The Artist est aussi celui d’une stratégie de contournement, qui prend le public américain à l’émotion, en lui racontant sa propre histoire, sa propre légende. Michel Hazavanicius l’a fait en allant sur le terrain imaginaire des Américains, en leur racontant une histoire qu’eux-mêmes n’osent pas raconter ou qu’ils ont oubliée.

On dira la même chose à propos de Méliès. Il a fallu que Scorsese s’intéresse à l’auteur du Voyage dans la lune pour en faire un personnage essentiel de son récit, quand le cinéma français aurait dû s’y intéresser depuis des lustres. Ainsi, à travers ces deux films « oscarisés », on assiste à un échange symbolique qui s’est fait de manière synchrone. Le cinéma vit aussi à l’heure de son passé, de ses mythes, de sa légende. Et le public semble y prendre goût.

Tim Burton à La Cinémathèque française : bande annonce !

Posté dans Cinéma le 20.02.2012 par webmestre


 

C’est la bande annonce de l’exposition Tim Burton, qui s’installe très bientôt à la Cinémathèque française. Plus précisément : du 7 mars jusqu’au 5 août 2012.

Ce petit film d’une trentaine de secondes a été réalisé par Tim Burton lui-même. Une baudruche qui gonfle, gonfle, gonfle, puis éclate… Il se décline sur le modèle de celui conçu et réalisé à l’origine par le cinéaste à l’occasion de l’exposition de ses dessins au Museum of Modern Art à New York, en 2009. Tim Burton l’a adapté en  fonction des lieux qui ont accueilli son exposition, d’abord Melbourne, puis au TIFF Bell Lightbox à Toronto, ensuite au LACMA à Los Angeles.

Je n’imaginais que l’exposition viendrait jusqu’à nous, lorsque j’eus la chance de la découvrir au MoMA, quelques jours avant l’ouverture au public. Rajendra Roy, « The Celeste Bartos Chief Curator of Film », qui est à l’origine de ce projet, en était fier tout en ne cachait pas son inquiétude : allait-elle marcher, séduire un large public ? Il avait mis tout son poids dans la balance, pour convaincre les conservateurs d’art du MoMA, sachant qu’il est rare que le musée d’art moderne ouvre ses galeries à une exposition consacrée au cinéma, qui plus est à un cinéaste ou artiste contemporain. Lorsque Larry Kardish, programmateur au MoMA me fit visiter l’exposition, je me mis aussitôt à chercher quels pourraient être les bons arguments pour convaincre mes amis new-yorkais de faire voyager cette exposition jusqu’à Paris.

L’exposition Tim Burton à New York fut un énorme succès. Bien au-delà des espérances. Lorsque nous apprîmes qu’elle irait à Melbourne, l’espoir reprit : si les dessins de Tim Burton, plus de 700 en tout, rares et exclusivement des originaux, pouvaient aller en terre australe, il n’y avait pas de raison que nous ne puissions les voir aussi à Paris.

En novembre 2010, je me rendis à Toronto pour assister au vernissage de l’exposition au TIFF Bell Lightbox, en présence de Tim Burton. Entre-temps, Tim Burton était venu à Paris, en mars 2010, à l’occasion d’une remise de décoration par Frédéric Mitterrand. Nous en profitâmes, Costa-Gavras, président de la Cinémathèque, et moi, pour l’approcher et lui dire combien nous serions heureux d’accueillir son exposition à Paris. Sa réponse fut immédiate et enthousiaste. 1. Parce qu’il adore Paris. 2. Parce que pour lui la Cinémathèque française signifie Méliès – sans doute avait-il eu vent de l’exposition consacrée à Méliès en 2008 dans nos murs. Deux mois plus tard, en mai 2010, Tim Burton présidait le jury du Festival de Cannes. Nous nous sommes mis au travail pour accueillir, dans les meilleures conditions, l’exposition de ses dessins. Tim Burton nous a fait l’amitié de nous confier plusieurs dessins originaux qui ne figuraient pas dans l’exposition conçue pour le MoMA : ils sont liés aux deux nouveaux films entrepris depuis lors, d’abord Dark Shadows (qui sortira en salles le 9 mai prochain), et Frankenweenie (prévu pour octobre 2012). L’exposition à la Cinémathèque sera donc la plus complète à ce jour. Plus que quelques jours avant « l’ouverture de la mine », comme disait Truffaut, chaque fois qu’un de ses films allait sortir. Tim Burton sera présent à la Cinémathèque, pour une « master class », et pour la signature du catalogue en français de l’exposition et de son livre, L’Art de Tim Burton.

Laurent Perrin et ses passages secrets

Posté dans Cinéma le 15.02.2012 par serge toubiana

Comme de très nombreux amis, j’étais cet après-midi dans l’amphithéâtre du Père- Lachaise à l’occasion des obsèques de Laurent Perrin, mort il y a quelques jours à l’âge de 56 ans. Du monde debout, assis, tout autour, la famille et les proches devant. Sur un écran de télévision, un défilé d’images, en boucle. Sobre et d’une grande élégance. Beaucoup d’images, une sorte de pêle-mêle – Laurent à tous les âges, seul ou entouré d’amis, femmes, enfants, proches, actrices et acteurs de ses films. À toutes les périodes de sa vie. Et puis, mêlées aux images intimes ou aux nombreuses photos de voyages, des photos de ses ancêtres, des photos d’écrivains et artistes illustres qu’il aimait – Beckett, Kafka, Joyce, Proust, Freud, Bob Dylan, Miles Davis… -, l’ensemble dessinant un monde, un croisement de vies parallèles. Laurent Perrin était présent à travers toutes ces photos. Très beau jeune, légèrement empesé à l’âge d’homme, mais toujours serein et détendu, souriant et disponible. Et le fait que ces photos défilent durant plus d’une heure, le temps d’une cérémonie ou d’un dernier adieu, le rendait pour ainsi dire sinon vivant, du moins proche. Il était parmi nous, nous étions rassemblés autour de lui. Il nous regardait, autant que nous le découvrions. Et nous étions émus.

Ainsi, ce jeune homme que j’ai connu il y a plus de trente cinq ans, grâce à et par l’intermédiaire d’Olivier Assayas dont il était le meilleur ami, une sorte d’alter ego, quand l’un et l’autre au tout début des années 80 commencèrent à écrire aux Cahiers du cinéma, apportant un souffle nouveau, une nouvelle énergie et un autre regard sur le cinéma, ainsi donc était-il si multiple, si ouvert à une multitude de courants et d’influences, de passions. Ainsi donc, au vu de ce défilé d’images, avait-il plusieurs vies, dont je ne connaissais qu’une facette. Sans doute, la plupart des amies et amis présents, appartenant à plusieurs générations successives qui ont apprécié ses qualités d’homme et de cinéaste, ont-ils découvert comme moi les multiples facettes de la vie de Laurent Perrin. Il est étrange que ce soit à ce moment-là, quand il s’agit de célébrer les adieux, que l’on découvre ce qu’une vie peut recouvrir de territoires cachés, de mystères ou liens dissimulés, en un mot de passages secrets.

Sa fille Judith, Inès et Félix, les enfants de sa compagne Martine, et Nathalie Richard (qui joua dans 30 ans, le dernier film réalisé par Laurent en 2000) ont lu des extraits de ses carnets intimes, révélant un véritable écrivain, un observateur amusé de la vie quotidienne, sous l’angle de la politique comme du cinéma. Un autre de ses dons. Ces lectures étaient entrecoupées de bandes sonores, car la musique, avec la littérature, et bien sûr le cinéma, était l’autre passion de Laurent Perrin.

Olivier Assayas rappela avec une grande émotion, dans quelles conditions il fit la connaissance de Laurent Perrin, en 1976, lorsque tous deux étaient stagiaires ou troisièmes assistants, sur le tournage à Londres, puis en Hongrie, du film de Richard Fleischer Crossed Swords (Le Prince et le Pauvre). Ce qu’il y avait d’émouvant, c’était d’écouter Olivier dire ce qu’il devait à son ami, déjà plus sûr de son désir de faire du cinéma, et l’entraînant dans cette aventure. L’un et l’autre avaient à peine vingt ans. Michka Assayas joua avec son fils Antoine quelques morceaux, la sono était déplorable, cela ressemblait à un film tchèque des années 60… Moment live ô combien vivant, qui nous fit du bien.

Laurent Perrin n’aura réalisé, tout compte fait, que quelques films, une poignée. Passage secret laissait promettre une belle carrière. Laurent a ensuite réalisé Buisson ardent (prix Jean Vigo en 1987), Sushi Sushi, 30 ans, et quelques documentaires, dont le beau portrait de Dominique Laffin, l’actrice de ses débuts. Entre ces films, il a vécu plusieurs vies, avec passion et intelligence. Sans doute avait-il des regrets, ceux de ne pouvoir enchaîner film après film. C’était le prix à payer de son indépendance et de ses exigences intimes, des difficultés aussi pour un grand nombre de cinéastes de sa génération. Il laisse le souvenir d’un jeune homme toujours curieux, ouvert et amical. C’est ce qui émanait, fortement, de cette cérémonie au Père Lachaise.

Ben Gazarra, suave et lucide

Posté dans Cinéma le 6.02.2012 par serge toubiana

Aujourd’hui, 6 février, François Truffaut aurait eu 80 ans. Une pensée pour lui. Une bougie même, pour celui qui aimait les flammes…

Ben Gazarra est mort le 3 février, il avait quatre-vingt et un ans. C’était une star pour cinéphiles. Sa longue carrière aurait pu le cantonner dans les innombrables séries de télévision qui ont jalonné sa carrière à New York et à Hollywood. Impossible de les compter tellement il y en eut. Mais il rencontra un jour sur son chemin John Cassavetes, et tout a basculé. Ceux qui ont un peu de mémoire se souviennent l’avoir vu dans un rôle secondaire mais inoubliable dans Autopsie d’un meurtre de Otto Preminger en 1959, aux côtés du grand Jimmy Stewart et de la belle et mystérieuse Lee Remick. Mais c’est avec Husbands de John Cassavetes que Ben Gazarra devint inoubliable, avec ses deux acolytes : Peter Falk et John Cassavetes himself. Puis ce sera The Killing of a Chinese Bookie (Meurtre d’un bookmaker chinois, 1976), avec Seymour Cassel, un autre de la bande à Cassavetes. Ensuite, Opening Night en 1977, avec Gena Rowlands et John Cassavetes – le couple à la vie et sur l’écran. Autant de bides sur le marché américain, mais qui suscitèrent l’adhésion et l’enthousiasme de la critique en Europe et d’une partie du public.

Lors de mon premier voyage aux Etats-Unis durant l’été 1978, Truffaut m’avait confié une enveloppe pour sa fille aînée, Laura, qui faisait ses études à Berkeley. J’étais logé chez Tom Luddy, alors directeur du Pacific Film Archives. Truffaut m’avait dit : si vous passez par Los Angeles, faites-moi signe. Nous nous étions retrouvés, un dimanche après-midi, lors d’une party chez une amie française, Florence Dauman, installée à cette époque en Californie. Truffaut ne parlait pas beaucoup, il regardait les deux jolies personnes qui m’accompagnaient. Et il m’intimidait. Je ne sais pas pourquoi j’écris cela, juste pour parler de François Truffaut, le jour de son anniversaire.

Durant mon séjour à L.A., j’ai aussi eu un rendez-vous avec Peter Bogdanovich, alors au faîte de sa gloire. Il vivait dans une somptueuse demeure à Bel Air, quartier ultra chic de Hollywood. Bogdanovich m’avait montré sur sa table de montage le film qu’il était en train de terminer, Saint-Jack (Jack le Magnifique), tourné à Singapour. Robby Muller, le chef opérateur de Wim Wenders, assurait la photographie, et l’ami Pierre Cottrell était directeur de production du film. J’avais beaucoup aimé Saint-Jack, sortie en catimini, devenu depuis un film rare, quasi introuvable.  Je ne me souviens plus comment, mais je me suis retrouvé aux côtés de Ben Gazarra, nous avions lié une amitié, et lors de son passage à Paris, quelques mois plus tard, je l’avais emmené dîner à la Closerie des Lilas. L’homme était charmant, parlait peu, regard souriant, amical. Il dégageait quelque chose d’étrange, comme dans les films de Cassavetes, comme s’il esquivait la violence, jouant sur le langage, et sur les silences. Il joue également dans cet autre film de Peter Bogdanovih, They All Laughed (Tout le monde riait), que nous avions défendu aux Cahiers du cinéma. La carrière de Peter Bogdanovich allait sur son déclin, du fait de l’échec commercial de ses derniers films, et lui faisait ses meilleurs films. C’est le paradoxe hollywoodien typique. John Cassavetes connut des difficultés semblables, encore plus grandes même, ses films ne tenaient pas plus d’une semaine à l’affiche dans des salles de seconde catégorie. Lorsqu’il montait une pièce de théâtre à Los Angeles, la foule ne se précipitait guère. De quoi nourrir l’amertume de cet immense artiste. Il y avait heureusement l’Europe, où il était adulé. Marco Ferreri, le grand Ferreri, dirigea Ben Gazarra dans Conte de la folie ordinaire, d’après Charles Bukowski, avec la belle Ornella Muti. C’était en 1981. Beau film sur lequel j’avais écrit un long texte dans les Cahiers du cinéma. J’ai toujours aimé Ferreri, même ses films les moins réussis. Il sentait mieux que personne une époque, le désenchantement d’une époque. Notre mélancolie. C’est un cinéaste tombé dans le creux de l’histoire, à réhabiliter d’urgence. Je ne sais plus ce qu’a fait ensuite Ben Gazarra. Il a sans doute repris le chemin des films de série B, ou les séries télévisées. N’empêche qu’il a incarné, pendant toute une époque, ce qui nous fascinait le plus dans le cinéma américain – celui de John Cassavetes. Les marginaux lucides et désespérés, à la voix et au regard suaves. Nous l’avons tant aimé.

Retour de Guadeloupe

Posté dans Cinéma le 5.02.2012 par serge toubiana

Il faisait à peu près 30° la semaine dernière en Guadeloupe, où j’étais invité par le FEMI (Festival Régional et International du cinéma de Guadeloupe). Température idéale, autrement plus agréable que celle qui sévit en métropole. On m’avait bombardé président d’honneur, une première pour moi. Tandis que Sonia Rolland, agréable et sympathique – osons le dire : gracieuse – en était la marraine. Le FEMI en est à sa 18è édition, ce qui n’est pas rien. J’avoue ignorer tout jusque-là de cette manifestation dont le rayonnement s’étend à travers toutes les Caraïbes, voire au-delà. Cette année le festival rendait un hommage particulier au Cameroun, au Burkina Faso et à l’Afrique du Sud, en présentant quelques films produits dans ces pays.

J’ai donc découvert la Guadeloupe en y séjournant cinq jours. Accueil agréable et convivial, beauté des paysages, retrouvailles avec quelques amis, dont Charles Tesson qui arrivait du Festival de Sundance où il était allé à la pêche aux films, avec comme objectif la prochaine Semaine de la critique dont il est le nouveau délégué général. Vincent Malausa des Cahiers du cinéma, Richard Magnien, producteur ; ou encore Caroline Bourgine et Osange Silou-Kieffer qui, l’une et l’autre, ont une parfaite connaissance du cinéma des Outre-Mer. Tout s’est d’ailleurs noué à l’occasion de la programmation, à la Cinémathèque en décembre dernier, d’une rétrospective « Cinéma des Trois Océans ». Celle-ci était partie prenante de l’Année des Outre-Mer qui, me l’a confirmé Caroline Bourgine, a été un réel succès partout en France. C’est lorsque j’ai dit à Daniel Maximin, commissaire de l’Année des Outre-Mer, que je n’avais jamais encore été en Guadeloupe, ni à la Martinique et encore moins en Guyane, que quelque chose s’est déclenché. Deux jours plus tard je recevais une lettre d’invitation à me rendre au FEMI, pour en être le président d’honneur… Cela ne se refuse pas et je ne regrette vraiment pas d’y être allé. Merci à Jeanne Fayard, l’instigatrice sympathique à qui je dois cette invitation.

Le moment le plus intense de mon séjour s’est déroulé durant la matinée de samedi (28 janvier), au Lamentin Ciné Théâtre, où étaient projetés les films de collégiens et collégiennes, lycéens et lycéennes de trois établissements scolaires de la Guadeloupe. Encadrés par plusieurs professeurs (mention spéciale à Valérie Vilovar, en charge du FEMI Jeunesse, et à Martine Sornay, Aurélie Delorme et Patricia Monpierre), ces jeunes ont pu montrer leurs travaux, depuis des vues Lumière jusqu’à des courts-métrages allant jusqu’à une dizaine de minutes, réalisés dans des conditions expérimentales et souvent précaires. L’ambiance était incroyable dans la salle, rieuse et gaie, les projections étaient intercalées de présentations par les groupes de jeunes, timides mais fiers de montrer leurs films. Sonia Rolland et moi étions là pour commenter, encourager, et nous l’avons fait avec un vrai plaisir.

Ce qui m’a frappé durant ce séjour, c’est que l’initiative revient aux femmes, du moins dans l’espace culturel qu’il m’a été donné de découvrir. Est-ce un hasard, un trait spécifique à la Guadeloupe ? Il n’empêche que le FEMI tient par et grâce à des femmes. Patricia Lavidange en assure la présidence, Felly Sedecias en est la déléguée générale, Jeanne Fayard la conseillère avisée. Toute l’équipe organisatrice est exclusivement composée de femmes, actives et souriantes. C’est à leur énergie et leur persévérance que le FEMI vit encore. Où sont passés les hommes ? Je ne me permettrai pas de répondre à cette question, même si elle me taraude l’esprit. Certains font de la politique. Ainsi, Victorin Lurel, président de la Région Guadeloupe, qui accueillait dans les jardins du Conseil régional, à Basse-Terre, la soirée d’ouverture du FEMI, vendredi 27 janvier. Depuis deux ans, la Région a décidé de s’engager auprès du FEMI, en augmentant sensiblement son concours financier. C’est une bonne chose. Plus généralement, Victorin Lurel dans son discours d’accueil a mis l’accent sur le développement d’une politique spécifique à la Guadeloupe en matière de production cinématographique, d’accueil de tournages. Un écueil réel, dont il a soulevé le caractère à la fois singulier et désuet : le fait que les départements d’Outre-Mer, Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion, ne sont pas soumis à la TSA, la taxe qui régit en grande part l’organisation du cinéma en Métropole. La bataille est lancée, les politiques sont interpellés, il va falloir  que les règles de la République s’appliquent partout, y compris dans ces départements. La situation de monopôle dont jouissent certains distributeurs et exploitants locaux a fait en sorte que jusqu’à aujourd’hui, cette réglementation essentielle du cinéma français ne s’applique pas dans certains territoires. Elle est un frein au développement local du cinéma.

Autre moment très agréable : le petit voyage en autobus jusqu’à Deshaies, très jolie petite commune située à 40 kms du Gosier où nous logeons. Ambiance très chaleureuse dans le bus, on s’arrête pour admirer la vue sur la mer et pour (se) prendre des photos. À 11 heures, nous sommes accueillis à la Bibliothèque municipale où Sonia Rolland, Dorylia Calmel, jeune actrice dans le film de Sara Bouyain Notre étrangère, et moi-même sommes conviés à parler de nos « parcours de vies ». Quoique ayant chacun des expériences très diverses, nous eûmes plaisir à échanger et à partager notre passion commune du cinéma.

En cette fin de journée de dimanche, Osange Silou-Kieffer et Caroline Bourgine m’emmènent dîner chez Simone Schwarz-Bart, dans sa belle maison tropicale. Dîner succulent, avec en bruit de fond le tintamarre des grenouilles. Nous parlons de tout, de la végétation, mais aussi de politique (François Hollande est passé récemment dans l’île), des rivalités locales (elles sont non seulement permanentes, mais structurent la vie politique de la Guadeloupe), des archives de son défunt mari, l’écrivain André Schwarz-Bart, mort à Pointe à Pitre en 2006. Il y a urgence à créer un centre, un lieu spécifique dédié à cet écrivain qui a voué une partie de sa vie à célébrer la beauté de la Caraïbe. Sans quoi l’humidité fera des ravages…

Le lendemain je suis heureux de retrouver Nathalie Bourgeois et Vincent Deville, qui viennent animer des ateliers de formation pédagogique destinés à des enseignants de la Guadeloupe. Grâce à eux, la Cinémathèque française entreprend un partenariat fructueux et de longue durée.